Alastor

Le découragement, la fatigue et l’ennui
Me saisissent, devant l’implacable puissance
Des choses ; loi, destin, hasard ou providence,
Quelqu’un m’écrase, et moi, je ne puis rien sur lui.

Peutêtre les démons de ceux à qui j’ai nui
Autrefois, quelque part, dans une autre existence,
Invisibles dans l’air, m’entourent en silence,
Et du mal que j’ai fait se vengent aujourd’hui.

Quelle que soit leur force et quel que soit leur nombre,
Je voudrais bien les voir face à face ; il est temps
Que mon mauvais destin prenne un corps, je l’attends ;

Mais je ne puis toujours lutter ainsi dans l’ombre,
Et s’il faut que j’expie, au moins je veux, pareil
Au fier Ajax, combattre et mourir au soleil.

Circé

Douce comme un rayon de lune, un son de lyre,

Pour dompter les plus forts, elle n’a qu’à sourire.

Les magiques lueurs de ses yeux caressants

Versent l’ardente extase à tout ce qui respire.
Les grands ours, les lions fauves et rugissants

Lèchent ses pieds d’ivoire ; un nuage d’encens

L’enveloppe ; elle chante, elle enchaîne, elle attire,

La Volupté sinistre, aux philtres tout-puissants.
Sous le joug du désir, elle traîne à sa suite

L’innombrable troupeau des êtres, les charmant

Par son regard de vierge et sa bouche qui ment,
Tranquille, irrésistible. Ah ! maudite, maudite !

Puisque tu changes l’homme en bête, au moins endors

Dans nos cours pleins de toi la honte et le remords.

Érinnyes

ENNUI
Je sais que toute joie est une illusion,

Qu’il faut que tout se paye et que tout se compense,

Et je devrais bénir la dure providence

Qui m’impose l’épreuve ou l’expiation.
Les stériles regrets, la menteuse espérance

N’atteignent pas la pure et calme région

Où le sage s’endort, libre de passion,

Dans la sereine paix de son intelligence,
Je le sais, mais je garde au cœur le souvenir

D’un rêve éblouissant, qui ne peut revenir

Ni dans ce monde-ci, ni dans l’autre : personne,
Ange, démon ou Dieu, n’y peut rien ; j’ai perdu

Un bonheur bien plus grand que ce que le ciel donne,

Et ce bonheur jamais ne me sera rendu.

Icare

J’ai souvent répété les paroles des sages,
Que tout bonheur humain se paye et qu’il vaut mieux,
Libre et fort, dans la paix immobile des dieux,
Voir la vie à ses pieds, du bord calme des plages.

Mais maintenant, l’abîme a fasciné mes yeux ;
Je voudrais, comme Icare, audessus des nuages,
Vers la zone de flamme où germent les orages
M’élancer, et mourir quand j’aurai vu les cieux.

Je sais, je sais déjà tout ce que vous me dites,
Mais la vision sainte est là ; je veux saisir
Mon rêve et, sous le ciel embrasé du désir,

Braver la soif ardente et les fièvres maudites
Et les remords sans fin, pour ce bonheur d’un jour,
Le divin, l’infini, l’insatiable amour.

Initiation

Du haut du ciel profond, vers le monde agité,S’abaissent les regards des âmes éternelles :Elles sentent monter de la terre vers ellesL’ivresse de la vie et de la volupté ;Les effluves d’en bas leur dessèchent les ailes,Et, tombant de l’éther et du cercle lacté,Elles boivent, avec l’oubli du ciel quitté,Le poison du désir dans les coupes mortelles.Pourtant, dans leur exil, un reflet du ciel bleuLes remplit du dégoût des choses passagères ;Mais c’est par la douleur qu’on franchit les sept sphères ;L’initiation, qui fait de l’homme un dieu,La mort en tient les clefs ; le sacrifice épure,Et le sang rédempteur lave toute souillure.

La Dernière Nuit De Julien

JULIEN.
Par-dessus tous les dieux du ciel et de la terre

J’adore ton pouvoir immuable indompté,

Déesse des vieux jours, morne fatalité.

Ce pouvoir implacable, aveugle et solitaire

Ecrase mon orgueil et ma force, et je vois

Que l’on décline en vain tes inflexibles lois.

Les peuples adoraient le joug qui les enchaîne,

Rome dormait en paix sur son char triomphal,

Des oracles veillaient sur son sommeil royal.

Maintenant, du destin la force souveraine

Brise le sceptre d’or de Rome dans mes mains,

Et Sapor va venger les Francs et les Germains.

J’ai relevé l’autel des dieux de la patrie,

Et j’aperçois déjà le temps qui foule aux pieds

Les vieux temples déserts de mes dieux oubliés.

Au culte du passé j’ai dévoué ma vie.

Bientôt sous sa ruine il va m’ensevelir.

Le passé meurt en moi, victoire à l’avenir !
LE GÉNIE DE L’EMPIRE.
Ne crains pas l’avenir, toi dont les mains sont pures,

O dernier défenseur d’un culte déserté,

Qui voulus porter seul toutes les flétrissures

Du vieux monde romain, et couvrir ses souillures

Du manteau de ta gloire et de ta pureté.

En vain tes ennemis ont voué ta mémoire

A l’exécration des siècles à venir ;

Le glaive est dans tes mains : l’incorruptible histoire

Dira ce qu’il fallut à l’amant de la gloire

De force et de vertu pour ne s’en pas servir.

La fortune rendra blessure pour blessure

A ces peuples nouveaux, aujourd’hui ses élus,

Quand leurs crimes aussi combleront la mesure.

Mais mille ans passeront sans laver son injure,

Car Némésis est lente à venger les vaincus.

O César, tu mourras sous une arme romaine.

La tardive justice un jour effacera

Ce surnom d’apostat que te donne la haine ;

Mais le monde ébranlé dans sa chute t’entraîne,

Et ton culte proscrit avec toi périra.

Et moi, je te suivrai, car je suis le génie

De Rome et de l’empire ; unissant leurs efforts,

Tes ennemis, les miens, las de mon agonie,

Veulent voir le dernier soleil de la patrie.

Cédons-leur, le destin le veut, nos dieux sont morts.

La Sirène

La vie appelle à soi la foule haletante

Des germes animés ; sous le clair firmament

Ils se pressent, et tous boivent avidement

À la coupe magique où le désir fermente.
Ils savent que l’ivresse est courte ; à tout moment

Retentissent des cris d’horreur et d’épouvante,

Mais la molle sirène, à la voix caressante,

Les attire comme un irrésistible aimant.
Puisqu’ils ont soif de vivre, ils ont leur raison d’être :

Qu’ils se baignent, joyeux, dans le rayon vermeil

Que leur dispense à tous l’impartial soleil ;
Mais moi, je ne sais pas pourquoi j’ai voulu naître ;

J’ai mal fait, je me suis trompé, je devrais bien

M’en aller de ce monde où je n’espère rien.

L’athlète

Je suis initié, je connais le mystère

De la vie : une arène où l’immortalité

Est le prix de la lutte, et je m’y suis jeté

Librement, voulant naître et vivre sur la terre.
Les héros demi-dieux ont souffert et lutté

Pour conquérir au ciel leur place héréditaire :

Que la lutte virile et la douleur austère

Trempent comme l’airain ma libre volonté.
Suivons sans peur le cours de nos metempsycoses,

Et de l’ascension montons le dur chemin,

Sous les yeux de nos morts qui nous tendent la main.
Ils recevront, du haut de leurs apothéoses,

Dans l’olympe étoilé conquis par leur vertu,

L’âme qui combattra comme ils ont combattu.

Le Rishi

Dans la sphère du nombre et de la différence,

Enchaînés à la vie, il faut que nous montions,

Par l’échelle sans fin des transmigrations,

Tous les degrés de l’être et de l’intelligence.
Grâce, ô vie infinie, assez d’illusions !

Depuis l’éternité ce rêve recommence.

Quand donc viendra la paix, la mort sans renaissance ?

N’est-il pas bientôt temps que nous nous reposions ?
Le silence, l’oubli, le néant qui délivre,

Voilà ce qu’il me faut ; je voudrais m’affranchir

Du mouvement, du lieu, du temps, du devenir ;
Je suis las, rien ne vaut la fatigue de vivre,

Et pas un paradis n’a de bonheur pareil,

Nuit calme, nuit bénie, à ton divin sommeil.

Le Soir

Plus fraîche qu’un parfum d’avril après l’hiver,

L’espérance bénie arrive et nous enlace,

La menteuse éternelle, avec son rire clair

Et ses folles chansons qui s’égrènent dans l’air.
Mais comme on voit, la nuit, sous le flot noir qui passe

Glisser les pâles feux des étoiles de mer,

Tous nos rêves ailés, dans le lugubre espace

Disparaissent, à l’heure où l’espérance est lasse.
En vain on les rappelle, on tend les bras vers eux ;

Les fantômes chéris s’en vont, silencieux,

Par le chemin perdu des paradis qu’on pleure :
Ah ! Mon ciel était là, je m’en suis aperçu

Trop tard, l’ange est parti, j’ai laissé passer l’heure,

Et maintenant tout est fini : si j’avais su !

Nirvana

L’universel désir guette comme une proie

Le troupeau des vivants ; tous viennent tour à tour

À sa flamme brûler leurs ailes, comme, autour

D’une lampe, l’essaim des phalènes tournoie.
Heureux qui sans regret, sans espoir, sans amour,

Tranquille et connaissant le fond de toute joie,

Marche en paix dans la droite et véritable voie,

Dédaigneux de la vie et des plaisirs d’un jour !
Néant divin, je suis plein du dégoût des choses ;

Las de l’illusion et des métempsycoses,

J’implore ton sommeil sans rêve ; absorbe-moi,
Lieu des trois mondes, source et fin des existences,

Seul vrai, seul immobile au sein des apparences ;

Tout est dans toi, tout sort de toi, tout rentre en toi !

Panthéon

Le temple idéal où vont mes prières

Renferme tous les dieux que le monde a connus.

Évoqués à la fois de tous les sanctuaires,

Anciens et nouveaux, tous ils sont venus ;
Les dieux qu’enfanta la nuit primitive

Avant le premier jour de la création,

Ceux qu’adore, en ses jours de vieillesse tardive,

La terre, attendant sa rédemption ;
Ceux qui, s’entourant d’ombre et de silence,

Contemplent, à travers l’éternité sans fin,

Le monde, qui toujours finit et recommence

Dans l’illusion du rêve divin ;
Et les dieux de l’ordre et de l’harmonie,

Qui, dans les profondeurs du multiple univers,

Font ruisseler les flots bouillonnants de la vie,

Et des sphères d’or règlent les concerts ;
Et les dieux guerriers, les vertus vivantes

Qui marchent dans leur force et leur mâle beauté,

Guidant les peuples fiers et les races puissantes

Vers les saints combats de la liberté ;
Tous sont là : pour eux l’encens fume encore,

La voix des hymnes monte ainsi qu’aux jours de foi ;

À l’entour de l’autel, un peuple immense adore

Le dernier mystère et la grande loi.
Car c’est là qu’un dieu s’offre en sacrifice :

Il faut le bec sanglant du vautour éternel

Ou l’infâme gibet de l’éternel supplice,

Pour faire monter l’âme humaine au ciel.
Tous les grands héros, les saints en prière,

Veulent avoir leur part des divines douleurs ;

Le bûcher sur l’Oeta, la croix sur le Calvaire,

Et le ciel, au prix du sang et des pleurs.
Mais au fond du temple est une chapelle

Discrète et recueillie, où, des cieux entr’ouverts,

La colombe divine ombrage de son aile

Un lis pur, éclos sous les palmiers verts.
Fleur du paradis, vierge immaculée,

Puisque ton chaste sein conçut le dernier dieu,

Règne auprès de ton fils, rayonnante, étoilée,

Les pieds sur la lune, au fond du ciel bleu.

Résignation

C’est une pauvre vieille, humble, le dos voûté.

Autrefois on l’aimait, on s’est tué pour elle.

Qui sait ? Peut-être un jour tu seras regretté

De celle qui dit non, maintenant qu’elle est belle.
Elle aussi vieillira, puis l’ombre universelle

La noîra, comme toi, dans son immensité.

Il faut que les grands dieux, pour leur œuvre éternelle,

Reprennent le bonheur qu’ils nous avaient prêté.
Nous sommes trop petits dans l’ensemble des choses ;

La nature mûrit ses blés, fleurit ses roses

Et dédaigne nos vœux, nos regrets, nos efforts.
Attendons, résignés, la fin des heures lentes ;

Les étoiles, là-haut, roulent indifférentes ;

Qu’elles versent l’oubli sur nous ; heureux les morts !

Stoïcisme

Sois fort, tu seras libre ; accepte la souffrance

Qui grandit ton courage et t’épure ; sois roi

Du monde intérieur, et suis ta conscience,

Cet infaillible dieu que chacun porte en soi.
Espères-tu que ceux qui, par leur providence

Guident les sphères d’or, vont violer pour toi

L’ordre de l’univers ? Allons, souffre en silence,

Et tâche d’être un homme et d’accomplir ta loi.
Les grands dieux savent seuls si l’âme est immortelle ;

Mais le juste travaille à leur œuvre éternelle,

Fût-ce un jour, leur laissant le soin de l’avenir,
Sans rien leur envier, car lui, pour la justice

Il offre librement sa vie en sacrifice,

Tandis qu’un dieu ne peut ni souffrir ni mourir.

Thébaïde

Quand notre dernier rêve est à jamais parti,

Il est une heure dure à traverser ; c’est l’heure

Où ceux pour qui la vie est mauvaise ont senti

Qu’il faut bien qu’à son tour chaque illusion meure.
Ils se disent alors que la part la meilleure

Est celle de l’ascète au cœur anéanti,

Ils cherchent au désert la paix intérieure,

Mais cette fois encor l’espérance a menti.
J’ai voulu vivre ainsi sans amour et sans haine,

Et j’ai fermé mon âme au désir, qui n’amène

Que le regret, souvent le remords, après lui.
Mais je ne trouve, au lieu de la béatitude,

Au lieu du ciel rêvé dans l’âpre solitude,

Que la morne impuissance et l’incurable ennui.