Walcourt

Paysages belges

Briques et tuiles,

Ô les charmants

Petits asiles

Pour les amants !

Houblons et vignes,

Feuilles et fleurs,

Tentes insignes

Des francs buveurs !

Guinguettes claires,

Bières, clameurs,

Servantes chères

À tous fumeurs !

Gares prochaines,

Gais chemins grands…

Quelles aubaines,

Bons juifs errants !

Simples Fresques

1
La fuite est verdâtre et rose

Des collines et des rampes

Dans un demi-jour de lampes

Que vient brouiller toute chose.
L’or sur les humbles abîmes,

Tout doucement s’ensanglante.

Des petits arbres sans cimes

Où quelque oiseau faible chante
Triste à peine tant s’effacent

Ces apparences d’automne,

Toutes mes langueurs rêvassent,

Que berce l’air monotone.
2
L’allée est sans fin

Sous le ciel, divin

D’être pâle ainsi :

Sais-tu qu’on serait

Bien sous le secret

De ces arbres-ci ?
Des messieurs bien mis,

Sans nul doute amis

Des Royers-Collards,

Vont vers le château :

J’estimerais beau

D’être ces vieillards.
Le château, tout blanc

Avec, à son flanc,

Le soleil couché,

Les champs à l’entour :

Oh! que notre amour

N’est-il là niché !

Spleen

Les roses étaient toutes rouges
Et les lierres étaient tout noirs.

Chère, pour peu que tu ne bouges,
Renaissent tous mes désespoirs.

Le ciel était trop bleu, trop tendre,
La mer trop verte et l’air trop doux.

Je crains toujours, ce qu’est d’attendre !
Quelque fuite atroce de vous.

Du houx à la feuille vernie
Et du luisant buis je suis las,

Et de la campagne infinie
Et de tout, fors de vous, hélas !

Streets

I

Dansons la gigue !

J’aimais surtout ses jolis yeux,

Plus clairs que l’étoile des cieux,

J’aimais ses yeux malicieux.

Dansons la gigue !

Elle avait des façons vraiment

De désoler un pauvre amant,

Que c’en était vraiment charmant !

Dansons la gigue !

Mais je trouve encore meilleur

Le baiser de sa bouche en fleur,

Depuis qu’elle est morte à mon cœur.

Dansons la gigue !

Je me souviens, je me souviens

Des heures et des entretiens,

Et c’est le meilleur de mes biens.

Dansons la gigue !

Soho.

II

Ô la rivière dans la rue !

Fantastiquement apparue

Derrière un mur haut de cinq pieds,

Elle roule sans un murmure

Son onde opaque et pourtant pure,

Par les faubourgs pacifiés.

La chaussée est très large, en sorte

Que l’eau jaune comme une morte

Dévale ample et sans nuls espoirs

De rien refléter que la brume,

Même alors que l’aurore allume

Les cottages jaunes et noirs.

Paddington

Ô Triste, Triste Était Mon Âme

Ô triste, triste était mon âme

A cause, à cause d’une femme.
Je ne me suis pas consolé

Bien que mon coeur s’en soit allé,
Bien que mon coeur, bien que mon âme

Eussent fui loin de cette femme.
Je ne me suis pas consolé,

Bien que mon coeur s’en soit allé.
Et mon coeur, mon coeur trop sensible

Dit à mon âme : Est-il possible,
Est-il possible, le fût-il,

Ce fier exil, ce triste exil ?
Mon âme dit à mon coeur : Sais-je,

Moi-même, que nous veut ce piège
D’être présents bien qu’exilés

Encore que loin en allés ?

Paysages Belges

Briques et tuiles,

O les charmants

Petits asiles

Pour les amants !
Houblons et vignes,

Feuilles et fleurs,

Tentes insignes

Des francs buveurs !
Guinguettes claires,

Bières, clameurs,

Servantes chères

A tous fumeurs !
Gares prochaines,

Gais chemins grands

Quelles aubaines,

Bons juifs-errants !

L’ombre Des Arbres

L’ombre des arbres dans la rivière embrumée

Meurt comme de la fumée,

Tandis qu’en l’air, parmi les ramures réelles,

Se plaignent les tourterelles.

Combien, ô voyageur, ce paysage blême

Te mira blême toi-même,

Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées

Tes espérances noyées !

Juin 1872.

Malines

Vers les prés le vent cherche noise

Aux girouettes, détail fin

Du château de quelque échevin,

Rouge de brique et bleu d’ardoise,

Vers les prés clairs, les prés sans fin
Comme les arbres des féeries,

Des frênes, vagues frondaisons,

Êchelonnent mille horizons

A ce Sahara de prairies,

Trèfle, luzerne et blancs gazons.
Les wagons filent en silence

Parmi ces sites apaisés.

Dormez, les vaches ! Reposez,

Doux taureaux de la plaine immense,

Sous vos cieux à peine irisés !
Le train glisse sans un murmure,

Chaque wagon est un salon

Où l’on cause bas et d’où l’on

Aime à loisir cette nature.

Faite à souhait pour Fénelon.

Le Chien De Jean De Nivelle

C’est le chien de Jean de Nivelle

Qui mord sous l’œil même du guet

Le chat de la mère Michel ;

François-les-bas-bleus s’en égaie.

La Lune à l’écrivain public

Dispense sa lumière obscure

Où Médor avec Angélique

Verdissent sur le pauvre mur.

Et voici venir La Ramée

Sacrant en bon soldat du Roy.

Sous son habit blanc mal famé,

Son cœur ne se tient pas de joie,

Car la boulangère… — Elle ? — Oui dam !

Bernant Lustucru, son vieil homme,

A tantôt couronné sa flamme…

Enfants, Dominus vobiscum !

Place ! en sa longue robe bleue

Toute en satin qui fait frou-frou,

C’est une impure, palsembleu !

Dans sa chaise qu’il faut qu’on loue

Fût-on philosophe ou grigou,

Car tant d’or s’y relève en bosse

Que ce luxe insolent bafoue

Tout le papier de monsieur Loss !

Arrière ! robin crotté ! place,

Petit courtaud, petit abbé,

Petit poète jamais las

De la rime non attrapée !

Voici que la nuit vraie arrive…

Cependant jamais fatigué

D’être inattentif et naïf

François-les-bas-bleus s’en égaie.

Le Piano Que Baise Une Main Frêle

Le piano que baise une main frêle

Luit dans le soir rose et gris vaguement,

Tandis qu’un très léger bruit d’aile

Un air bien vieux, bien faible et bien charmant

Rôde discret, épeuré quasiment,

Par le boudoir longtemps parfumé d’Elle.
Qu’est-ce que c’est que ce berceau soudain

Qui lentement dorlote mon pauvre être ?

Que voudrais-tu de moi, doux Chant badin ?

Qu’as-tu voulu, fin refrain incertain

Qui vas tantôt mourir vers la fenêtre

Ouverte un peu sur le petit jardin ?

Je Devine, À Travers Un Murmure

Je devine, à travers un murmure,

Le contour subtil des voix anciennes

Et dans les lueurs musiciennes,

Amour pâle, une aurore future !
Et mon âme et mon coeur en délires

Ne sont plus qu’une espèce d’oeil double

Où tremblote à travers un jour trouble

L’ariette, hélas ! de toutes lyres !
O mourir de cette mort seulette

Que s’en vont, cher amour qui t’épeures, –

Balançant jeunes et vieilles heures !

O mourir de cette escarpolette !

Green

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches

Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous.

Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches

Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.
J’arrive tout couvert encore de rosée

Que le vent du matin vient glacer à mon front.

Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée

Rêve des chers instants qui la délasseront.
Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête

Toute sonore encore de vos derniers baisers ;

Laissez-la s’apaiser de la bonne tempête,

Et que je dorme un peu puisque vous reposez.

Il Faut Nous Pardonner Les Choses

Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses :De cette façon nous serons bien heureusesEt si notre vie a des instants moroses,Du moins nous serons, n’est-ce pas, deux pleureuses,Ô que nous mêlions, âmes soeurs que nous sommes,A nos voeux confus la douceur puérileDe cheminer loin des femmes et des hommes,Dans le frais oubli de ce qui nous exile !Soyons deux enfants, soyons deux jeunes fillesEprises de rien et de tout étonnéesQui s’en vont pâlir sous les chastes charmillesSans même savoir qu’elles sont pardonnées.

Il Faut, Voyez-vous, Nous Pardonner Les Choses

Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses :De cette façon nous serons bien heureusesEt si notre vie a des instants moroses,Du moins nous serons, n’est-ce pas, deux pleureuses,Ô que nous mêlions, âmes soeurs que nous sommes,A nos voeux confus la douceur puérileDe cheminer loin des femmes et des hommes,Dans le frais oubli de ce qui nous exile !Soyons deux enfants, soyons deux jeunes fillesEprises de rien et de tout étonnéesQui s’en vont pâlir sous les chastes charmillesSans même savoir qu’elles sont pardonnées.

Il Pleure Dans Mon Coeur

Il pleure dans mon coeur

Comme il pleut sur la ville ;

Quelle est cette langueur

Qui pénètre mon coeur ?
Ô bruit doux de la pluie

Par terre et sur les toits !

Pour un coeur qui s’ennuie,

Ô le chant de la pluie !
Il pleure sans raison

Dans ce coeur qui s’écoeure.

Quoi ! nulle trahison ?

Ce deuil est sans raison.
C’est bien la pire peine

De ne savoir pourquoi

Sans amour et sans haine

Mon coeur a tant de peine !