Toi

De Thomas Moore.
Du frais matin la brillante lumière,

L’ardent midi, l’adieu touchant du jour,

La nuit qui vient plus douce à ma paupière

Pâle et sans bruit rêver avec l’amour,

Le temps jaloux qui trompe et qui dévore,

L’oiseau captif qui languit près de moi,

Tout ce qui passe, et qu’à peine je voi,

Me trouve seul seul ! Mais vivant encore

De toi !
Des arts aimés quand l’essaim m’environne,

L’ennui secret les corrompt et m’atteint.

En vain pour moi la fête se couronne :

La fête pleure et le rire s’éteint.

L’unique asile où tu me sois restée,

Le sanctuaire où partout je te voi,

Ah ! C’est mon âme en secret visitée

Par toi !
La gloire un jour a distrait mon jeune âge ;

En te cherchant j’ai perdu son chemin.

Comme à l’aimant je vais à ton image ;

L’ombre est si belle où m’attire ta main !

Ainsi qu’aux flots les barques se balancent,

Mes ans légers ont glissé loin de moi ;

Mais à présent dans tout ce que je voi,

Mes yeux, mon coeur, mes voeux, mes pas s’élancent

Vers toi !
Je dis ton nom dans ma gaîté rendue,

Je dis ton nom quand je rapprends les pleurs ;

Dans le désert la colombe perdue

Ne sait qu’un chant pour bercer ses douleurs.

Égide chère à ma vie embrasée,

Le monde en vain jette ses maux sur moi ;

Mon âme un jour sera calme ou brisée

Par toi !

Un Moment

Un moment suffira pour payer une année ;

Le regret plus longtemps ne peut nourrir mon sort.

Quoi ! L’amour n’a-t-il pas une heure fortunée

Pour celle dont, peut-être, il avance la mort ?
Une heure, une heure, amour ! Une heure sans alarmes,

Avec lui, loin du monde ! Après ce long tourment,

Laisse encor se mêler nos regards et nos larmes ;

Et si c’est trop d’une heure un moment ! Un moment !
Vois-tu ces fleurs, amour ? C’est lui qui les envoie,

Brûlantes de son souffle, humides de ses pleurs ;

Sèche-les sur mon sein par un rayon de joie,

Et que je vive assez pour lui rendre ses fleurs !
Une heure, une heure, amour ! Une heure sans alarmes,

Avec lui, loin du monde ! Après ce long tourment,

Laisse encor se mêler nos regards et nos larmes ;

Et si c’est trop d’une heure un moment ! Un moment !
Rends-moi le son chéri de cette voix fidèle :

Il m’aime, il souffre, il meurt, et tu peux le guérir !

Que je sente sa main, que je dise :   » C’est elle !   »

Qu’il me dise :   » Je meurs !   » alors, fais-moi mourir.
Une heure, une heure, amour ! Une heure sans alarmes,

Avec lui, loin du monde ! Après ce long tourment,

Laisse encor se mêler nos regards et nos larmes ;

Et si c’est trop d’une heure un moment ! Un moment !

Une Reine

Un Barde a vu sa reine fugitive :

Il dit qu’un luth, exprimant sa douleur,

De son retour avertissait la rive

Où la rappelle un trône… ou le malheur.

Lorsque sa voix, et peut-être ses larmes,

Faisaient pleurer les tristes matelots,

Elle n’oppose à de perfides armes

Que ce murmure apporté par les flots :

 » God save the king !

J’avais quitté les liens de l’enfance,

Pour me parer des chaînes de l’amour :

Aimer son maître est sans doute une offense,

Puisqu’à ma vie il n’a souri qu’un jour.

Lorsque des pleurs roulaient sous ma paupière

Et retombaient lentement sur mon cœur,

Mon cœur tout bas mêlait à sa prière

Cette prière encor pour mon vainqueur :

God save the king !

Seule souvent au berceau de sa fille,

Formant des vœux qui n’étaient plus pour moi,

Je lui disais :  » A ma noble famille

Mon jeune hymen n’offrira-t-il que toi !  »

Cachant alors mes pleurs sous ma couronne,

D’un chant d’amour je berçais son sommeil ;

Et de ce chant, dont la rive résonne,

Ma voix toujours salua son réveil :

God save the king !

Sur mon front triste, abattu, mais sans crainte,

On cherche en vain la trace d’un remord :

Jamais mon front n’en recevra l’empreinte,

Et je la laisse à qui rêve ma mort.

Qu’au moins la mort m’attende à ton rivage,

Ô beau pays qui vis mes plus beaux jours !

En d’autres jours si tu vois mon naufrage,

Dis que ta reine au moins chanta toujours :

God save the king ! « 

Réponds-moi

T’ai-je vu chez mon père,

Dans l’âge où tout est beau,

Comme je dois, j’espère,

Te voir près du tombeau ?

Sur les bords de ma vie

Vins-tu voir après moi ?

Oui, quelqu’un m’a suivie,

Et je crois que c’est toi !

Quand tout semble un hommage

A nos yeux entr’ouverts,

Ai-je vu ton image

Peinte sur l’univers ?

Et toi, sous une flamme

Dont le ciel t’éclairait,

Dans le fond de ton âme

Cachais-tu mon portrait ?

Aimais-tu l’humble école

Où j’allais autrefois ?

L’ange, qui la console,

Parlait-il dans ta voix ?

Et, quand j’appris à lire

Ma prière à genoux,

Vins-tu m’aider à dire :

 » Mon Dieu, bénissez-nous !  »

A l’étroite fenêtre,

Où riait un jasmin,

Quand je n’osais paraître,

Elevais-tu ta main ?

Oui ! la même ombre encore

Glissait dans le soleil,

Et jusqu’à l’autre aurore

Passait sur mon sommeil !

Dans l’enclos plein d’ombrage,

Où j’avais frais et peur,

Plaçais-tu ton courage

Entre l’ombre et mon cœur ?

Pour causer sans médire,

Y venais-tu t’asseoir,

Et, sans pouvoir sourire,

Nous disions-nous :  » Bonsoir !  »

T’ai-je aimé la première,

Lorsque ta main s’ouvrit

Au pauvre sans chaumière,

Dont la flûte pleurait ?

Le demandeur d’aumône

A-t-il béni nos jours ?

Et devant sa Madone

Avons-nous dit :  » Toujours !  »

T’ai-je conté mes peines,

Quand je crus en avoir ?

Un jour… triste à nos plaines,

M’as-tu dit :  » Au revoir !  »

Pour un âge plus tendre

M’as-tu promis des fleurs ?

Sais-tu qu’à les attendre

J’ai versé bien des pleurs ?

Sais-tu que le ciel même

T’ouvrit notre maison ?

Et que ton nom que j’aime

Se trouve dans mon nom ?

Mais à ma confidence

N’as-tu pas répondu ?

Oui ! jusqu’en ton silence,

Je l’ai tout entendu !

Reprends Ton Bien

Quand l’amitié tremblante

T’abandonna mon sort,

Que ta main bienfaisante

Me sauva de la mort,

Pour la reconnaissance

Je pris l’amour,

Et, moins que ta présence,

J’aimai le jour.

Mais ma timide flamme

Fait naître ta pitié.

Est-ce assez pour mon âme

D’une froide amitié ?

Vainement l’espérance

M’a au guérir,

Si ton indifférence

Me fait mourir !

Contre un sort invincible

Je ne veux plus m’armer !

Viens me rendre insensible,

Si tu ne peux m’aimer.

De mon âme asservie

Romps le lien ;

En reprenant ma vie,

Reprends ton bien !

S’il L’avait Su

S’il avait su quelle âme il a blessée,

Larmes du coeur, s’il avait pu vous voir,

Ah ! si ce coeur, trop plein de sa pensée,

De l’exprimer eût gardé le pouvoir,

Changer ainsi n’eût pas été possible ;

Fier de nourrir l’espoir qu’il a déçu :

A tant d’amour il eût été sensible,

S’il avait su.
S’il avait su tout ce qu’on peut attendre

D’une âme simple, ardente et sans détour,

Il eût voulu la mienne pour l’entendre,

Comme il l’inspire, il eût connu l’amour.

Mes yeux baissés recelaient cette flamme ;

Dans leur pudeur n’a-t-il rien aperçu ?

Un tel secret valait toute son âme,

S’il l’avait su.
Si j’avais su, moi-même, à quel empire

On s’abandonne en regardant ses yeux,

Sans le chercher comme l’air qu’on respire,

J’aurais porté mes jours sous d’autres cieux.

Il est trop tard pour renouer ma vie,

Ma vie était un doux espoir déçu.

Diras-tu pas, toi qui me l’as ravie,

Si j’avais su !

Son Retour

Hélas ! Je devrais le haïr !
Il m’a rendu le mal de l’âme,
Ce mal plein de pleurs et de flamme,
Si triste, si lent à guérir !
Hélas ! Je devrais le haïr.
Il m’a rapporté ce tourment
Qu’avait assoupi son absence :
Dans le charme de sa présence,
Dans mon nom, qu’il dit tristement,
Il m’a rapporté ce tourment.

Dans le baiser pur du retour
Lorsque son âme m’a cherchée,
La mienne en vain s’était cachée :
La mienne a reconnu l’amour
Sous le baiser pur du retour.
Il dit qu’il ne s’en ira plus :
Quelle frayeur dans cette joie !
Vous voulez que je le revoie,
Mon Dieu ! Nous sommes donc perdus :
Il dit qu’il ne s’en ira plus !

Les Trois Heures Du Jour

Comme un bouton, près d’éclore,
D’un seul regard de l’Aurore
Attend le bienfait du jour ;
Dans l’âge de l’innocence,
Séduite par l’espérance,
J’attendais tout de l’Amour.

Comme la fleur imprudente
Se plaît à suivre la pente
Qui l’expose aux feux du jour,
Je m’abandonnai, sans guide,
Au penchant non moins rapide
Qui m’entraînait vers l’Amour.

Comme la fleur desséchée,
Pâle et tristement penchée,
S’effeuille au déclin du jour,
Mon soir touche à ma naissance,
Et je pleure l’Espérance
Qui s’envole avec l’Amour.

L’espérance

Comme une vaine erreur,

Comme un riant mensonge,

S’évanouit le songe

Qui faisait mon bonheur.

Ô douce chimère !

Si tu fuis sans retour,

Dans ta course légère

Emporte mon amour !

Ce tendre sentiment,

Cette aimable folie,

Ce charme de ma vie,

Sans toi n’est qu’un tourment.

Ô douce chimère !

Si tu fuis sans retour,

Dans ta course légère

Emporte mon amour.

Déjà, pour me punir

D’avoir été trop tendre,

Je consens à te rendre

Un si cher souvenir.

Ô douce chimère !

Si tu fuis sans retour,

Dans ta course légère

Emporte mon amour.

Que voulez-vous de moi,

Raison trop inflexible ?

Tourment d’un cœur sensible,

Je cède à votre loi.

Ô douce chimère !

Si tu fuis sans retour,

Dans ta course légère

Emporte mon amour.

L’espoir

Je voudrais aimer autrement,

Hélas ! Je voudrais être heureuse !

Pour moi l’amour est un tourment,

La tendresse m’est douloureuse.

Ah ! Que je voudrais être heureuse !

Que je voudrais être autrement !
Vous dites que je changerai :

Comme vous je le crois possible,

Mon coeur ne sera plus sensible ;

Je l’espère, car je mourrai.

Oui ! Si la mort peut l’impossible,

Vous dites vrai, je changerai !

L’etrangère

Ah ! que le monde est difficile !

Hélas ! il n’est pas fait pour moi.

Ma sœur, en ton obscur asile,

J’étais plus heureuse avec toi.

On m’appelle ici l’étrangère ;

C’est le nom de qui n’a point d’or.

Si je ris, je suis trop légère ;

Si je rêve… on en parle encor.

Si je mêle à ma chevelure

La fleur que j’aimais dans nos bois,

Je suis, dit-on, dans ma parure,

Timide et coquette à la fois ;

Puis-je ne pas la trouver belle ?

Le printemps en a fait mon bien :

Pour me parer je n’avais qu’elle ;

On l’effeuille, et je n’ai plus rien.

Je sors de cet âge paisible,

Où l’on joue avec le malheur :

Je m’éveille, je suis sensible,

Et je l’apprends par la douleur.

Un seul être à moi s’intéresse ;

Il n’a rien dit, mais je le vois ;

Et je vois même, à sa tristesse,

Qu’il est étranger comme moi.

Ah ! si son regard plein de charmes

Recèle un doux rayon d’espoir,

Quelle main essuiera les larmes

Qui m’empêchent de l’entrevoir ?

Soumise au monde qui m’observe,

Je dois mourir, jamais pleurer ;

Et je n’use qu’avec réserve

Du triste espoir de soupirer !

L’exilé

 » Oui, je le sais, voilà des fleurs,

Des vallons, des ruisseaux, des prés et des feuillages ;

Mais une onde plus pure et de plus verts ombrages

Enchantent ma pensée, et me coûtent des pleurs !

Oui, je le vois, ces frais zéphyrs

Caresssent en jouant les naïves bergères ;

Mais d’un zéphyr plus doux les haleines légères

Attirent loin de moi mon âme et mes soupirs !

Ah ! je le sens ! c’est que mon cœur

Las d’envier ces bois, ces fleurs, cette prairie,

Demande, en gémissant, des fleurs à ma patrie !

Ici rien n’est à moi, si ce n’est ma douleur.  »

Triste exilé, voilà ton sort !

La plainte de l’écho m’a révélé ta peine.

Comme un oiseau captif, tu chantes dans ta chaîne ;

Comme un oiseau blessé, j’y joins un cri de mort !

Goûte l’espoir silencieux !

Tu reverras un jour le sol qui te rappelle ;

Mais rien ne doit changer ma douleur éternelle :

Mon exil est le monde… et mon espoir aux cieux.

L’orage

Oh ! que la nuit est lente !

De sa lueur tremblante,

Elle attriste l’amour.

J’entends gronder l’orage ;

Il trouble mon courage.

Ne reverront-ils pas le jour

Mes yeux voilés de pleurs d’amour ?

Délire où je me plonge,

Fuyez, jaloux mensonge ;

Pourquoi m’offrir en songe

La douleur dans l’amour ?

Ô moitié de mon âme,

Tes yeux, remplis de flamme,

Reviendront-ils, avec le jour,

Tarir enfin mes pleurs d’amour !

Mais la tardive aurore

Ne brille pas encore,

Et les yeux que j’adore

Sont fermés à l’amour.

L’orage en feu tourmente

Et la nuit et l’amante :

Ô toi, pour qui j’attends le jour,

Me paieras-tu mes pleurs d’amour ?

L’oraison

Je reviens à vos pieds, Marie,

Me sauver du malheur d’aimer :

L’oraison qui m’avait guérie

Ne vaut plus rien pour me calmer.

J’avais oublié de la dire

Le soir qu’Olivier me parla :

Triste, il parle comme on soupire,

Et cette plainte me troubla.

J’en grondai mon âme étonnée :

Vierge des pleurs, vous savez bien

Que je fus trop infortunée

Pour renouer un doux lien !

Et quand cette voix douloureuse

Murmure et se plaint de son sort,

Il faut que je sois bien peureuse

Pour n’oser dire : Parle encor !

Je viens donc essayer d’apprendre

Un secret, vous en avez tant !

Pour qu’il ne puisse me surprendre,

Et qu’il devienne heureux pourtant !

Mais si je dois être guérie,

Sans qu’il y trouve le bonheur,

Il n’est pas d’oraison, Marie,

Que je puisse apprendre par cœur !

Ne Fuis Pas Encore

Tu crois, s’il fait sombre,

Qu’on ne te voit pas,

Non plus qu’une autre ombre,

Glissant sur tes pas ?

Mais l’air est sonore,

Et ton pied bondit

Ne fuis pas encore :

Je n’ai pas tout dit !

À qui ce gant rose

Qui n’est pas le mien ?

Quel parfum t’arrose,

Qui n’est plus le tien ?

Tu ris, mais prends garde,

Ta lèvre pâlit

Moi je te regarde :

Sur ton coeur cachées

Des fleurs vont mourir ;

Les as-tu cherchées

Pour me les offrir ?

Vois ! La lune éclaire

l’enclos interdit

Paix à ta colère !

Sous la noble allée

Qui s’ouvre pour toi,

La pauvre voilée,

Ingrat ! C’était moi.

Sans cris, sans prière,

Sans voix qui maudit,

Je fuis la première.

Adieu ! J’ai tout dit !