Hélène

A Eugène Ledrain.
Aux jardins fleuris de lauriers roses

Et parmi les vasques

Où tombent les doux pleurs des fontaines

Echappées au rire hiératique

Des masques,

Hélène, aux yeux charmants, promène

Une indolente songerie.

Par instants, elle s’arrête

Près des blancs gradins

Menant des jardins fleuris

Dans l’ancestral palais de Priam;

Et cueille, distraite,

Les odorantes roses.

Dont les lourds bouquets s’épanchent

Vers les blancs gradins;

Ainsi, le flot rose d’un vin de Syracuse

S’épanche des cratères pleins,

Que des mains ivres inclinent.

Sa tunique d’azur délicat

Est retenue

Sur l’épaule nue

Couleur de colombe

Par de riches agrafes ouvrées.

Et sur ses pieds blancs,

Comme la blanche laine des agneaux

Tombent les plis droits et souples

De sa tunique d’azur délicat.
* *
Le tumulte lointain du combat,

Qui jette sur la terre sanglante

Les héros mourants sous les murs de Troie; –

Parmi le bruit terrible des boucliers

Et des lances heurtées; –

Le tumulte lointain du combat

Arrive confus: –

Tel un grondement d’écluses ouvertes

Précipitant les ondes

D’un fleuve furieux. –

Hélène, avec une nonchanlante grâce, s’est assise

Sur le marbre pâle d’un banc réfugié

Dans l’ombre des lauriers roses;

Et, tandis que sa main enfantine mêle

A ses beaux cheveux les odorantes roses,

Elle rêve, l’oreille vaguement importunée

Par le tumulte lointain du combat.

Magdeleine

A Arsène Houssaye.
L’air est plus opprimant par ce soir d’orage

Dans le creux de roche où Magdelaine pleure –

Et des pierres émane une odeur de tristesse.

Loin sont les jours

Où sa victorieuse beauté

Lui était

Comme une couronne

Et l’éclat astral de ses yeux

Comme une gloire –

Un deuil cruel et cher la possède pour jamais. –

Loin sont les jours

Où la radieuse éblouissance de son corps

Se constellait d’orfèvreries –

Et ses beaux bras se plaisaient aux anneaux

Amoureux de leur contour.

Son âme est blessée d’une sainte tendresse

Et toute ployante sous le poids du charme –

O torturant charme! –

De la Voix bonne

Et de la bonne Parole

Qui s’est tue dans la Mort,

Mais qu’elle entend toujours.

Et pour rendre ses pensers douloureux

Plus navrés,

Les souvenirs maudits clament

Ainsi qu’un vent de rafale;

Oh! le rire de ces flûtes entendues

Dans les nuits damnées!

Alors que couronnée de roses

Et la gorge nue, –

Ivre des arômes de sa fastueuse chevelure, –

Elle se renversait aux bras enlaçants

D’amants. . .

Oh! le rire de ces flûtes!

Que l’air est opprimant

Dans le creux de roche

Où maintenant elle pleure.

Un deuil cruel et cher

La possède pour jamais –

Mais dans la lueur de ce soir d’orage

Sa chevelure

Est rose.

La Charité

A Gaston de Raimes.
Par les champs, par les villes,

La Charité chemine;

Elle chemine à petits pas,

Car ses pieds sont délicats

Sont las

D’avoir dansé.

Elle a du pain rassis

Dans sa sacoche

En peau de crocodile.

Elle a du pain rassis

Pour les oiseaux

Dignes d’intérêt:

Poules et canards

Qui seront plus tard

Bons à croquer.

Dans les branches réveillées

Par le compatissant Printemps,

Les moineaux se congratulent

Et dédient au compatissant Printemps

De jolis sonnets,

De mignons rondels

Et des cavatines charmantes;

Car tout l’hiver ils ont mangé

De la vache enragée.

La Charité se dit:

Vous n’aurez pas de mon pain rassis,

Petits bons à rien

Qui perdez votre temps à chanter; –

Je le garde, mon pain rassis

Je le garde pour les oiseaux

Dignes d’intérêt.

Elle marche sur les marguerites

Et sur les trèfles roses;

Portant dans son cœur vide d’amour

De vastes projets

Et sous son front morose

Des pensers moroses;

Sans voir les bleuets

Bleus comme le ciel –

Et le ciel bleu

Comme les bleuets.

Or, un vieux pauvre assis

Sur la route au soleil

Oubliant ses durs soucis,

Bénissait le soleil.

Et comme passait la chagrine Figure,

Il la prit en pitié,

Lui voyant un front si morose:

Celle-ci dit-il –

Est plus pauvre que moi.

Et quittant sa place

Sur la route au soleil,

Le pauvre s’approcha d’Elle

Et, très timidement,

Lui donna un sou,

3 août 1889.

Marie

A Catulle Mendès.
La jeune fille nazaréenne amoureusement rêve

Elle rêve aux exploits sans pareils

De l’admirable Jéhovah.

C’est lui dit-elle dans son cœur tremblant –

Qui exhaussa

Par la seule force de son Verbe

Les murailles d’azur qui supportent son ciel.

C’est lui qui enchaîna la mer farouche

La mer gémissante éternellement

La mer écumante de sa révolte vaine.

C’est lui dit-elle dans son cœur brûlant –

Qui délivra

Son peuple choisi de la dure peine

Au pays d’Egypte, au pays d’exil,

Et c’est son invincible valeur qui triompha

Des Amalécites ennemis de son nom glorieux.
* *
La jeune nazaréenne amoureusement rêve

Et le poids accablant

D’une Humilité surhumaine

Fait incliner son front charmant

Or, l’Ange annonciateur paraît à ce moment

Et lui dit:   » Salut, Marie,

Dans tes flancs tu porteras ton Dieu. « 

La Reine Des Neiges

A Mlle Renée de Riny.
Je garde la mémoire fidèle

Des vieux contes, contés

Par les bonasses vieilles

Si bonasses et vieilles.

Elle me semblaient avoir au moins mille ans

Car l’oeil d’un enfant s’effare devant

Les rides.
* *
Dans un Pays, très loin très loin,

La Reine des Neiges en robe de givre

Couronnée d’étoiles Polaires,

Habite un vaste et froid Palais

Aux murailles de glace

Que la Lumière Boréale

Orne de sanglantes panoplies.

Le Trône est tout de clairs joyaux:

Frêles colonnettes de stalactites

Et puissantes assises

De cristal frigide.

Et la Reine aux lents gestes pacifiants

Commande aux Vents Hyperboréens

Qui s’en vont porter le blanc trésor

Des bonnes Neiges

A toute la terre transie

Le blanc et doux trésor

Des douces neiges

Pour qu’elles couvrent les champs engourdis

Et fassent sur les routes désolées

Des tapis propices

Aux pas des errants.

Elle envoie le voile éblouissant

Des chastes Neiges

A la frissonnante nudité des branches

D’arbres, orgueilleux naguère

De leurs robes vertes;

Et le trésor des immarcessibles Neiges

Aux chaumières grises

Qui par sa grâce deviennent

Vêtues de splendeur.

Elle envoie le don munificent

Des Nuptiales Neiges,

Qui se font miraculeux décor

Dans les campagnes silencieuses,

Où la Fée de la Nuit mène sous la lune

Le cortège des amoureuses Fêtes –

Parmi les prés devenus pareils

A des océans de blancheurs

Diamantés d’étoiles. –

Et, sur les champs, les bois et les villes,

Du haut du pâle ciel,

C’est Elle qui ordonne

Aux légères Neiges

De tomber: plumes d’oiseaux blancs

Et faire des lits au long Sommeil sans rêves

Pour les attristés qui tendent leurs bras

Lassés, vers la clémente Mort.
Et voici qu’un jour

De trois points du monde

Trois voyageurs y sont venus;

Le premier était un Poète

Et il dit: Reine des Neiges

Donne-moi un cœur de glace,

Car ma mie

Est trop méchante

Et que je chante

Mes plus jolies chansons;

Ou que je pleure

Les plus tristes pleurs

De mon cœur,

Jeu est pour elle

Ma peine;

Quand plus ne l’aimerai

De merveilleux chants chanterai

Donne-moi un cœur de glace

Reine des Neiges.

Le second était un chevalier

Et il dit: Reine des Neiges

Donne-moi un cœur de glace,

Car lorsque en guerre je pars

Femme et petits pleurants

Me fendent l’âme

Et font trembler mon épée dans ma main;

Si plus personne n’aimais

De gloire me couvrirais –

Donne-moi un cœur de glace

Reine des Neiges.

Le troisième était un Juif

Et il dit: Reine des Neiges

Donne-moi un cœur de glace,

Pour que plus jamais

La plainte des Piteux

Que je dépouille

Ne m’importune;

Quand plus aucun remords n’aurai

Encore plus d’or amasserai –

Donne-moi un cœur de glace

Reine des Neiges.

Et la Reine des Neiges

Leur donna trois jolis cœurs de glace

Et ils s’en furent contents

Mais voici qu’un jour

Des trois points du monde

Les trois voyageurs

Y sont revenus.

Le Poète dit: Reine des Neiges

Prends mon luth, je n’en ai plus que faire –

Depuis que j’ai un cœur de glace

Je ne peux plus chanter.

Le chevalier dit: Reine des Neiges

Prends mon épée; je n’en ai plus que faire –

Depuis que j’ai un cœur de glace

Je n’ai plus de courage

Et le Juif dit: Reine des Neiges

Prends mes sacs d’ecus, je n’en ai plus que faire –

Depuis que j’ai un cœur de glace

Je ne peux même plus

Aimer mon or.
* *
J’ai gardé la mémoire fidèle

Des vieux contes, contés.

Métempsycose

A Georges Lorin.

Longtemps après que toute vie

Sur la terre veuve aura cessé,

Les tristes ombres des humains,

Les âmes plaintives des humains,

Reviendront visiter

La terre veuve

Où toute vie aura cessé.

Elles quitteront les corps nouveaux

Que la tyrannique droite de Dieu

Aura assigné à leur destinée pérégrine,

Dans quelque planète lointaine,

Et pieusement viendront visiter

La terre veuve.

Allors, leur prunelle spirituelle

Et leur immatérielle oreille

Reconnaîtront les formes, les couleurs et les sons

Qui furent les oeuvres de leurs mains assidues,

Durant les âges amoncelés et oubliés,

Qui furent les oeuvres de leurs mains débiles,

De leurs mains plus fortes pourtant

Que le Néant.

Tandis que palpitait en eux la terrestre vie

Et que leur bouche proclamait

Le nom trois fois saint de l’Art immortel.

Et quand, au matin revenu, un autre soleil

Les rappellera vers les corps assignés

A leur destinée pérégrine,

Dans quelque planète lointaine,

Chaque ombre errante, chaque âme plaintive

Dira: j’ai fait un rêve prodigieux.

Et, sous le fouet de l’éternelle Beauté

Et de l’éternelle Mélancolie,

Les humains à nouveau dompteront –

Dans cette planète lointaine –

Les couleurs, les formes et les sons.

La Source

A Maurice Donnay.
Regards attristés

De réalités

Laides!

O mes regards douloureux aussi

Des pleurs répandus –

Comme un sang très pâle

Sur le sable des Cirques; –

Regards, infatigables pèlerins

Sur les chemins

De la Beauté, –

Buvez les fraîches ondes

De verte clarté

Pleuvante si tranquillement.

Si joyeusement

Au travers

De ces branches emmêlées:

On dirait

Un doux firmament vert

Etoilé

Des trous d’azur de l’éther.
* *
Quelle exquise symphonie!

Les jeunes pousses ont

Le plumage tendre

Des poussins s’ébattant au soleil,

Dans les cours des fermes.

Et les pubères feuillages

Sont l’émeraude précieuse,

Dont la prodigue main des anges

Broda le manteau du ciel.

Les troncs bruns des sycomores

Ont l’attitude chaste du sommeil

Des bêtes

Aux brunes fourrures.

Les bouleaux souples

Dansent comme les almées

Dans leurs blancs atours

Et les aimables lianes

Prennent dans leurs bras amoureux

Les torses des puissants chênes.
* *
La Source aux yeux candides,

A la chevelure verte,

Baigne dans l’eau ses cuisses de jade.

Sa gracieuse oreille de corolle

Ecoute le bruit délicat

Des herbes frôlées

Par le lézard, –

Au milieu du calme extatique

Des ramures. –

Et le regard rieur de ses yeux candides

Suit le manège des vertes grenouilles;

Tandis que sa main charmante,

Et claire comme un nénuphar,

Joue avec le collier de jolis cailloux luisants

Qui murmure autour de son cou.
3 août 1889.

Midi I Midi

À Georges d’Esparbés.
Le firmament luit comme un cimeterre

Et les routes sont pâles comme des mortes.
Les Vents allègres paladins –

Sont partis devers

Les mers ;

Montés sur les éthéréens chevaux

Au fier galop de leurs sonnants sabots

Ils sont partis devers

Les mers.
Une paix maléfique plane comme un oiseau

Faisant rêver de mort le plaintif olivier

Et de forfaits le figuier tenace

Dont le fruit mûr se déchire et saigne.
Les sources comme elles sont loin !

Et les Naïades –

Où sont-elles ?
Mais voici joie des yeux –

Près de la roche courroucée

Le petit âne gris

Mangeur de chardons.

L’ange Gardien

A Xavier Krysinski.

L’Être blanc au pur regard, à la lumineuse chevelure, suit nos pas tout le long de la vie.
* *
L’enfant le voit, tendre et doux, se pencher sur son sommeil,

Et notre premier sourire est pour l’Être blanc Au pur regard.
* *
Plus tard, ainsi qu’un frère aîné, il nous conduit par la main;

Indulgent et joyeux,

Il pleure seulement s’il voit notre visage déshonoré

Par une grimace laide, –

Car il veut qu’on soit beau et qu’on lui ressemble L’Être beau au pur regard.
* *
Et quand est disparue la fraîche ronde des insoucieuses années;

Quand le dernier clair rire et la dernière petite robe s’envolent au ciel des souvenirs,

Quand nos âmes, encore virginales, frissonnent au vent d’indicibles angoisses;

Et que nos yeux extasiés versent des pleurs dans la solitude des nuits;

C’est l’Être blanc au pur regard

Qui, de son aile diaprée, Essuie nos larmes.
* *
Puis vient l’heure des luttes héroïques:

L’Indifférence aveugle et sourde qui fait nos cœurs desséchés et pareils à du bois mort,

L’Hypocrisie au sourire fardé,

La Bêtise lâche et féroce,

Rendent nos bras lassés et nos âmes sans courage;

Alors, douloureusement, il voile sa face, l’Être blanc au pur regard;

Car il veut que, semblables à lui, Nous gardions notre splendeur et notre beauté premières.
* *
Dans les murmures des bois, par les matins ensoleillés:

Dans la grondante vois de la mer,

Dans le silence mélancolique des soirs,

Dans la douleur et dans la joie,

Au milieu su saint émoi dont nous vibrons quand l’aile prodigieuse de l’Art nous effleure; –

Et au milieu des hymnes de flamme que chantent nos cœurs à l’Amour victorieux et sublime;

Qui, consolant et radieux, Suit nos pas tout le long de la vie.
* *
Et lorsque notre tête lasse s’endort dans la fraîcheur paisible du tombeau,

Encore bercée par la chanson lointaine et douce des souvenirs, comme l’enfant sur les genoux de sa mère,

Il accompagne notre âme, par delà les bleus éthers et par delà les étoiles, jusqu’au Portique du Ciel grand ouvert;

Portant, dans sa tunique de lin immaculé, les belles fleurs aux parfums ineffables qui sont nos belles actions;

Tandis qu’avec des rythmes de harpes triomphales, flotte sa lumineuse chevelure.

9 février 1884.

Midi Ii Les Rocs

A Jules Guérin.
Vous êtes pareils aux cœurs fiers en détresse

O rocs! dressés au bords de cette mer implacable et tendre.

Bleue, comme l’oeil bleu des enfants: tendre et implacable.

Quelles Résignations longues

Ont creusé le calme de vos grottes? –

Où dorment les pleurs stagnants dans les citernes. –

En quelles inconjurables Colères

Se sont heurtées vos poitrines?

Et confondues:

Chaos croulant

De chairs sanglantes et d’ossements noircis

Pour quels Refuges d’âmes harassées

Pour quels Refuges

Ces inexpugnables Châteaux

Posés sur vos fronts ainsi que des couronnes?

Pour quels Refuges ces Châteaux

Plus forts que le Temps!

Cités endormies

Sous l’aile arrêtée des Nuées!

Quel monstrueux Népenthés vous versa ce Rêve? Et quels souvenirs d’un Jadis

avant les Ages

Vous font cette attitude de stupeur?

Auprès de la mer tendre et implacable?

Monte-Carlo.

Le Calvaire

A Raoul Gineste.
De la lande attristée vers le ciel d’or glorieux

Monte la vieille Croix de pierre

Aux héroïques bras, jamais lassés

De leur geste large ouvert, et sur qui les averses

Ont mis l’offrande des mousses.

Et tous à genoux sur l’herbe rare

Courbant leurs pesantes échines, –

Comme font les boeufs au labour, –

Ils prient et ils pleurent les admirables Humbles,

Les enviables Humbles;

Ils pleurent sans rancune, ils prient sans colère,

A genoux sur l’herbe rare

De la lande attristée vers le ciel d’or glorieux.

Voici nos douleurs, ô Christ

Qui aimes la douleur;

Bois nos larmes, Dieu

Qui te plais aux larmes!

Voici nos misères

Et voici nos deuils

Et l’opaque fumée de notre malice

Qui monte vers Ta Face, ainsi

Que la fumée des entrailles sanglantes

D’un bouc égorgé pour le sacrifice.

Et le crépuscule monte de la terre –

Comme une vapeur d’encens

Monte de l’encensoir –

Une miraculeuse Paix efface l’horizon

Et s’épand ainsi qu’une fraîche pluie

Sur l’aride cœur qui souffre.

Et, dans l’ombre commençante

La vieille Croix agrandie

Semble unir le sol au zenith –

Comme un Pont jeté

Sur les éthéréennes ondes –

Comme un sublime et symbolique Pont, menant

De la lande attristée vers le ciel d’or glorieux.
1888.

Midi Iii Horizons

A Alfred Rambaud
Les âpres mâchoires des rochers

Ont dévoré le déclinant soleil

Et la peau aux lourdes rides –

La rude peau des monstres accroupis –

S’éclabousse du sang rose

Que répandit le déclinant soleil.

C’est l’Heure épanouie comme une large Fleur

Où le ciel attristé semble prendre en ses bras

Les monts, les arbres et la mer

Pour d’intimes communions

A l’horizon perdu.

L’olivier pleure aux bords des routes;

Et tout là-bas dans la vallée

Sonnent les gaies couleurs des toitures.

Mais, voici reparaître la montagne Reine

Qui porte dans les plis de son long manteau

Les forêts, les vignes et les villes –

Puis, la mer seule

Et dans le beau ciel d’or mourant

Les grandes vagues immobiles

Des Alpes au loin.

Route de la Corniche.

Le Démon De Racoczi

A Ringel.
C’était par une après-midi embrumée

Dans l’air opaque le ciel pesait comme un remords.

J’avais dans l’âme le tentissement de son dernier baiser; –

Je l’avais pour jamais enfoui au fond de l’âme

Comme au fond d’un caveau sépulcral.

Dans l’air opaque le ciel pesait comme un remords.
* *
Alors pour fuir cette obsédante mélancolie de l’air et du ciel j’ai fermé la fenêtre brusquement.

J’ai fermé la fenêtre et j’ai tiré le rideau épais qui soudainement plongea la chambre dans une lumière lourde.

Une artificielle lumière.

Plus ardente et plus molle que la triste lumière de l’air embrumé,
* *
Et les objets prirent des attitudes inaccoutumées.

Des attitudes du rêve.

Dans la caverne de l’ombre, le piano allumait le ricanement de ses dents blanches.

Les fauteuils ainsi que des personnes cataleptiques étendaient leurs bras raides.

Les luisances voilées des bronzes semblaient des clignements d’yeux craintifs.

Et, dans l’or des cadres se réveillaient des lucioles; –

Auprès des glaces qui ouvraient dans le mur d’inquiétantes perspectives.

Et près de la bibliothèque, le Démon de Racoczi attira mes regards irrésistiblement

C’était une simple eau-forte où, sur un fond brouillé, se détachait en noir exagéré le Démon aux joues creuses, à la lèvre crispée par une gaieté féroce, ou peut-être par quelque affreuse torture.

Mais ce n’était qu’une simple eau-forte.

Puis le pli entre les sourcils froncés s’accentua.

Il s’accentua, bien que la chose paraisse incroyable, –

Il se creusa plus profondément,

Figeant une expression d’angoisse farouche, sur cette face au sinistre rictus;

Les cheveux se hérissèrent à n’en pas douter;

Et l’archet que tenait la main du Démon eut un frémissement, s’anima, en vérité, et fit rendre à l’instrument un son,

Un son jamais entendu jusqu’alors. –

Et si triste, qu’il semblait fait de tous les sanglots et de tous les glas.

Et aussi doux que le parfum des tubéreuses, flottant dans la crépusculaire clarté des soirs.

Puis l’archet s’élança furieux, avec un grondement de rafale, sur les cordes désespérées.

Et c’était comme des cris de détresse, comme des rires de fous et comme des râles d’agonisants.

Et c’était comme des appels éperdus, de suprêmes appels, hurlés vers le ciel désert.

Mais l’horrible symphonie décrut ainsi qu’une mer qui s’apaise.

Et sour l’archet du Démon s’épanouit alors tout un orchestre;

S’épanouit alors comme une grande fleur tout un orchestre.

Les violons traînaient des notes pâmées, et parfois miaulaient comme des chats.

Les flûtes éclataient de petits rires nerveux.

Les violoncelles chantaient comme des voix humaines.

La valse déchaînait son tournoyant délire.

Rythmée comme par des soupirs d’amour;

Chuchoteuse comme les flots,

Et aussi mélancolique qu’un adieu;

Désordonnée, incohérente, avec des éclats de cristal qu’on brise;

Essoufflée, rugissante comme une tempête;

Puis alanguie, lassée, s’apaisant dans une lueur de bleu lunaire.

Et par l’archet du Démon évoqués,

Les Souvenirs passaient;

Cortège muet,

En robes blanches et nimbés d’or, les Souvenirs radieux, les bon et purs Souvenirs;

Sous leurs longs voiles de deuil, les douloureuses Ressouvenances;

Les ombres des Amours morts passaient couronnées de fleurs desséchées.

L’archet s’arrêta avec un grincement sourd.

Le Démon était toujours devant moi avec son sinistre rictus;

Mais ce n’était vraiment qu’une simple eau-forte.

Dans l’air opaque, le ciel pesait comme un remords.
1er novembre 1882.

Naissance D’aphrodite

A Théodore de Banville
Les plaines, les sombres plaines de la Mer

Frissonnent opprimées par le courroux des cieux

Mélancoliques jusqu’à la mort

Et déchirés des glaives brillants de l’éclair;

Les Vents sifflent ainsi que des serpents blessés;

Le Flot révolté, le Flot hurlant et sanglotant

Se débat, mordu d’antiques Désespoirs.

Et ce sont à présent

De sinistres chevauchées d’armures

Et le fracas des chocs et les cris d’agonie

Par les plaines, les sombres plaines de la Mer.

Toutes les Colères divines, tous les humains Tourments,

Grondent parmi ces Voix redoutables et tristes,

Grondent dans toutes ces Bouches écumantes,

Et tous les pleurs des Dieux, toutes les larmes des Hommes,

Roulent en ces flots révoltés, ces flots hurlants et sanglotants.

Par les plaines, les sombres plaines de la Mer.
* *
Or, voici naître la Déesse,

Aphrodite ingénue et terrible.

Elle pose sur la poitrine gémissante du Gouffre,

Que torture la tempête implacable –  Ses pieds plus implacables encore  Et aussi doux que des caresses

Longtemps souhaitées,

Ses beaux pieds blancs rapides comme des ailes.

Et les vagues conquises

Portent l’offrande de leurs perles mouillées

Vers Ses hanches intrépides,

Et vers Ses cuisses, recélant

la chaste beauté des bêtes,

Et tout le don divin des chers délires,

Les reflets du ciel illuminé soudain

Et les reflets de l’eau devenue radieuse,

S’unissent en accords de riches clartés

Sur la gloire tranquille de Son ventre.

Sur le torse immortel où palpite

La dangereuse et sublime Source des Extases.

Et sur les seins aigus comme des glaives,

Les reflets du ciel et de l’eau radieuse,

Ornent d’azur et d’or

Les bras aussi candides que des lys

S’abandonnant inertes de langueur,

Les épaules puissantes et charmantes

Qui sont comme fléchies

Sous le poids formidable de leur Royauté.

Mais plus éblouissant que tout le ciel illuminé,

Plus radieux que l’eau radieuse,

Est le clair visage d’Aphrodite.

Sa forme est pure comme une pure idée,

Et les miraculeuses lumières des prunelles

Sont brillantes comme au travers d’intarissables pleurs.

Malgré le sourire ambigu

Qui près des joues volète

Ainsi qu’une abeille

Vers le miel enivrant des lèvres.

Et, toute la mer apaisée,

Se prosterne devant

La grande Reine

Victorieusement surgie du fond de la tourmente.

Tandis que sur le ciel,

Flambe sa chevelure comme une torche ardente.

Le Hibou

A Maurice Rollinat.
Il agonise, l’oiseau crucifié, l’oiseau crucifié sur la porte.

Ses ailes ouvertes sont clouées, et de ses blessures, de grandes perles de sang tombent lentement comme des larmes.

Il agonise, l’oiseau crucifié!

Un paysan à l’oeil gai l’a pris ce matin, tout effaré de soleil cruel, et l’a cloué sur la porte.

Il agonise, l’oiseau crucifié.

Et maintenant, sur une flûte de bois, il joue, le paysan à l’oeil gai.

Il joue assis sous la porte, sous la grande porte, où, les ailes ouvertes, agonise l’oiseau crucifié.

Le soleil se couche, majestueux et mélancolique, comme un martyr dans sa pourpre funèbre;

Et la flûte chante le soleil qui se couche, majestueux et mélancolique.

Les grands arbres balancent leurs têtes chevelues, chuchotant d’obscures paroles;

Et la flûte chante les grands arbres qui balancent leurs têtes chevelues.

La terre semble conter ses douleurs au ciel, qui la console avec une bleue et douce lumière, la douce lumière du crépuscule;

Il lui porte d’un pays meilleur, sans ténèbres mortelles et sans soleils cruels, d’un pays bleu et doux comme la bleue et douce lumière du crépuscule;

Et la flûte sanglote d’angoisse vers le ciel, qui lui parle d’un pays meilleur.

Et l’oiseau crucifié entend ce chant,

Et oubliant sa torture et son agonie,

Agrandissant ses blessures, ses saignantes blessures, –

Il se penche pour mieux entendre.
* *
Ainsi es-tu crucifié, ô mon cœur!

Et malgré les clous féroces qui te déchirent,

Agrandissant tes blessures, tes saignantes blessures,

Tu t’élances vers l’Idéal,

A la fois ton bourreau et ton consolateur.

Le soleil se couche majestueux et mélancolique.

Sur la grande porte, les ailes ouvertes, agonise l’oiseau crucifié.
26 mai 1883.