Les Danses La Gigue

Les Talons

Vont

D’un train d’enfer,

Sur le sable blond,

Les Talons

Vont

D’un train d’enfer

Implacablement

Et rythmiquement,

Avec une méthode d’enfer,

Les Talons

Vont.
Cependant le corps,

Sans nul désarroi,

Se tient tout droit,

Comme appréhendé au collet

Par les

Recors

La danseuse exhibe ses bas noirs

Sur des jambes dures

Comme du bois.
Mais le visage reste coi

Et l’oeil vert,

Comme les bois,

Ne trahit nul émoi.
Puis d’un coup sec

Comme du bois,

Le danseur, la danseuse

Retombent droits

D’un parfait accord,

Les bras le long

Du corps.

Et dans une attitude aussi sereine

Que si l’on portait

La santé

De la Reine.
Mais de nouveau

Les Talons

Vont

D’un train d’enfer

Sur le plancher clair.

Ronde Des Printemps

A Charles de Sivry.
Dans le Parc, dans le Parc les glycines frissonnent,

Etirant leurs frêles bras –

Ainsi que de jeunes filles

Qui se réveillent d’un court sommeil

Après la nuit dansée au bal,

Les boucles de leurs cheveux

Tout en papillotes

Pour de prochaines fêtes –

Dans le Parc.

Dans les Prés, dans les Prés les marguerites blanches

S’endimanchent, et les coquelicots

Se pavanent dans leurs jupes

Savamment fripées,

Mais les oiseaux, un peu outrés,

Rient et se moquent des coquettes

Dans les Prés.

Dans les Bois, dans les Bois les ramures s’enlacent:

Voûte de Cathédrale aux Silences

Où le pas des Visions se fait pieux et furtif,

Parmi les poses adorantes des Hêtres

Et les blancs surplis des Bouleaux –

Sous les vitraux d’émeraude qui font

Cette lumière extatique –

Dans les Bois.

Dans l’Eau, dans l’Eau près de joncs somnolents

Tremblent les étoiles plues du soleil

Dans l’Eau,

Et la Belle tout en pleurs

Tombe parmi les joncs somnolents,

Et la Belle

Meurt parmi la torpeur lumineuse des flots:

La Belle Espérance

S’est noyée, et cela fait des ronds

Dans l’Eau.

18 mai 1889.

Les Danses La Pavane

A Paul Arène.
Dansez la Pavane au rythme câlin,

Somptueuses dames en vertugadins

Galamment offrez votre douce main

Aux beaux chevaliers.

Tournez lentement, tournez tendrement,

Comme en lassitude de folles nuictées,

Promenez vos traînes richement brodées

En cadence grave promenez vos traînes

Et puis sans fléchir vos tailles hautaines

Royalement saluez.

Tournez lentement, tournez tendrement

Cependant que sous le vertugadin

Votre cœur sanglote en peine cruelle.

Car devant vos fenêtres mêmes ce matin

Après un dernier baiser sur vos seins

Votre amant tomba sous la dague mortelle

D’un traître spadassin.

Dansez la Pavane au rythme câlin

Cependant que flambent les bûchers du Saint-

Office, et que pleurent les psaumes de Calvin.

Sonate

PRÉLUDE
Les douces lampes veillent

Sur le frissonnant calme des tentures

Et les coussins profonds comme l’oubli

Se font complices de notre langueur.

Quel charme dans la muette sérénade

Des guitares frôlées par nos cœurs émus

Sous les balcons des Extases!

Et ces baisers tristes à force de tendresse

Sont comme les humides pétales des nénuphars

S’évanouissant

Sur l’inextinguible soif de nos âmes –

Accourues au rendez-vous

De ces baisers tristes à force de tendresse, –

Ne commettons pas la faute

De ravir l’amoureuse proie

Au Sphinx adorable des minutes futures.

Vois le gracieux Léthé de lumière

Caresser la soie des tentures.

(Rinforzando)

Invincible l’étreinte

Et plus sonores les arpèges aux Harpes

Qui sommeillaient

Dans le frissonnant calme des tentures.

De quelles invisibles cassolettes

Monte ce parfum de pourpres roses?

Et la hantise inquiète des oeillets roses?

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Le Rêve conquérant

A soumis nos rebelles vouloirs.

(Fugue)

Ors fulgurants

Chevelures ardentes des célestes Monstres,

Flammes d’azur, flammes violettes

Et rouges flammes des bûchers;

Comballums stridents et grondantes orgues

Unissent l’héroïque éclat de leurs accords

Aux larges pleurs des violoncelles.

Tandis que d’un fabuleux firmament

Tombent en avalanche

De grands lys odorants aux cœurs jaunes

Au milieu de tons mauves suaves jusqu’aux larmes

Et de lilas évanouis.
(Dolce rittard.)

N’est-ce point l’instant

Immortel?

Et les âpres portes

Du Réel

Vont-elles se rouvrir

Encore?

Cette demi-mort

Que n’est-elle

La grande, l’auguste Mort

Si belle!

2 avril 1890.

Les Danses Menuet

A N. Lebeau.
La soie fleurie

Des longs corsages

Palpite d’amour libertine et discrète.

Les galants paniers

Où éclosent

Des roses

Brodées

Se bercent au rythme lent et mesuré

Du menuet.

Et près de l’oreille: vivant rocaille

Le précieux éventail.

Bat de l’aile comme un oiseau

Mourant.

Car le bien-aimé,

(En pourpoint

De satin)

Y vient roucouler

Un mot si osé.

Vraiment.

Que sous la neige légère des cheveux

Et près des souriantes lèvres

Le gracieux visage devient aussi rose

Qu’une rose

En porcelaine de Sèvres.
A Robert Bernier.
Flottez les jupes vives! volez ô les chevelures brunes!

Ollé!

Les feux de joie sont allumés

Aux noires prunelles énamourées

Comme les Nuits

Ollé!

Palpitantes guitares

Sur des rythmes barbares

Comme des gorges pamées

Doucement sanglotez!

Ollé!

Les paumes frappent dans les paumes

Et les tambourins bourdonnent et sonnent

Comme des abeilles enivrées

Du sang des roses

Ollé!

Et vos cœurs en liesse,

Cœurs jaloux de traîtresse –

Sous la peau mieux brillante qu’une lame –

Eperdûment battez

D’amour profonde et folle

Ollé!
A Georges Auriol.

Les colliers de sequins

Sur les seins

Frissonnent et brillent comme du beau

Soleil dans l’eau.

Les longues pendeloques

En de lascifs colloques,

Vers l’oreille entrechoquent

Leurs chapelets

Dorés.

C’est l’âpre danse

Du vieil Orient

Sanguinaire et sensuel.

Les flancs virent mollement

Et ondoient comme des vagues

Et se tordent ainsi que des serpents,

Sous le charme de quelque incantation vague.

Et tandis que harcelée par les miaulements

Rauques de la derbouka

Et stimulé

Par les

Nerveuses crotales,

La jupe de l’almée

Se gonfle d’air

Comme une voile

Sur la mer.

Son seigneur turbané de lin clair,

La regarde au travers

Des fumées bleues du narguilhé

Et songe que ce soir, il pourra étancher

Sa soif jalouse d’elle, en faisant couler

Son joli sang rouge sur ces seins,

Où frissonnent et brillent les sequins.

Symphonie Des Parfums

A Madame Dardoize.
Je veux m’endormir dans le parfum des roses fanées, des sachets vieillis, des encens lointains et oubliés. –

Dans tous les chers et charmeurs parfums d’autrefois. –

Mes souvenirs chanteront sur des rythmes doux, et me berceront sans réveiller les regrets.

Tandis que le morne et spléenétique hiver pleure sur la terre inconsolée,

Et que le vent hurle comme un fou,

Tordant brutalement les membres grêles des ormes et des peupliers,

Je veux m’endormir dans le parfum des roses fanées,

Des sachets vieillis, des encens lointains et oubliés.

Et les rythmes et les parfums se confondront en une subtile et unique symphonie;

Les roses fanées se lèveront superbes et éclatantes,

Chantant avec leurs lèvres rouges les vieilles chansons aimées;

Elles s’enlaceront aux pâles jasmins et aux nénuphars couleur de lune;

Et je verrai passer leurs ombres miroitantes, comme en une ronde des robes de jeunes filles.

Les clochettes des liserons chanteront avec leurs parfums amers les mortelles voluptés;

La violette à la robe de veuve dira les tendresses mystiques et les chères douleurs à jamais ignorées;

L’héliotrope avec son parfum vieillot et sa couleur défraîchie, fredonnera des gavottes, ressuscitant les belles dames poudrées qui danseront avec des mouvements lents et gracieux.

Musc minuscule et compliqué comme une arabesque,

Scabieuse, reine des tristesses,

Opoponax dépravé comme une phrase de Chopin,

Muguet, hymne à la gloire des séraphiques fraîcheurs,

La myrrhe solennelle, le mystérieux santal,

L’odeur du foin coupé, sereine et splendide comme un soleil couchant,

Iris où pleurs l’âme des eaux dormantes,

Lilas aux subtils opiums,

L’amoureuse vanille et le chaud ambre gris

S’uniront en des accords grondants et berceurs comme les orgues et comme les violons

Évoquant les visions cruelles et douces

Les extases évanouies, les valses mortes, les cassolettes éteintes et les lunes disparues.

Tandis que le morne et spléenétique hiver pleure sur la terre inconsolée;

Et que le vent hurle comme un fou, tordant brutalement les membres grêles des ormes et des peupliers,

Je veux m’endormir dans le parfum des roses fanées, des sachets vieillis, des encens lointains et oubliés.
1881.

Les Danses Valse

Ah! pourquoi de vos yeux

Tant appeler mes yeux,

Et pourquoi d’une folle étreinte me dire

Que tout est puéril

Hors élan de nos cœurs

Éperdus l’un vers l’autre.

Ces lampes claires et ces girandoles

Dévoileraient mon trouble sans doute,

Si je laissais vos yeux

Tant parler à mes yeux.
Vois l’enchantement de cette nuit complice

Et ces roses

Amoureuses

Aux corsages des Amoureuses.

Respirons les aromes charmants

Qui montent de ces fleurs,

Parées comme des femmes,

Et des ces femmes parées

Comme des fleurs.

Enivrons-nous du doux vin

Cher à Cythérée,

Tandis que les violons

Traînent des notes pâmées

Et que les violoncelles sont

Des voix humaines extasiées.

Ne fuyez pas, chers yeux, tes yeux

Abandonnez-vous vaincus et vainqueurs,

Abandonnez-vous, tes yeux à mes yeux.

Symphonie En Gris

À Rodolphe Salis.
Plus d’ardentes lueurs sur le ciel alourdi,

Qui semble tristement rêver.

Les arbres, sans mouvement,

Mettent dans le loin nue dentelle grise. –

Sur le ciel qui semble tristement rêver,

Plus d’ardentes lueurs. –
Dans l’air gris flottent les apaisements,

Les résignations et les inquiétudes.

Du sol consterné monte une rumeur étrange, surhumaine.

Cabalistique langage entendu seulement

Des âmes attentives. –

Les apaisements, les résignations, et les inquiétudes

Flottent dans l’air gris. –
Les silhouettes vagues ont le geste de la folie.

Les maisons sont assises disgracieusement

Comme de vieilles femmes –

Les silhouettes vagues ont le geste de la folie. –
C’est l’heure cruelle et stupéfiante,

Où la chauve-souris déploie ses ailes grises,

Et s’en va rôdant comme un malfaiteur. –

Les silhouettes vagues ont le geste de la folie. –
Près de l’étang endormi

Le grillon fredonne d’exquises romances.

Et doucement ressuscitent dans l’air gris

Les choses enfuies.
Près de l’étang endormi

Le grillon fredonne d’exquises romances.

Sous le ciel qui semble tristement rêver.

Les Fenêtres

A François Coppée.
Le long des boulevards et le long des rues elles étoilent les maisons;

À l’heure grise du matin, repliant leurs deux ailes en persiennes, elles abritent les exquises paresses et emmitouflent de ténèbres le Rêve frileux.

Mais le soleil les fait épanouir comme des fleurs, avec leurs rideaux blancs, rouges ou roses, –

Le long des boulevards et le long des rues.

Et tandis que la vitre miroite comme de l’eau dormante, que de charme inquiétant et que de confidences muettes, entre les plis des rideaux blancs, rouges ou roses.

Les arabesques des guipures chantent les existences heureuses,

Les feux joyeux dans les cheminées,

Les fleurs rares aux parfums charrieurs d’oubli,

Les fauteuils hospitaliers où sommeillent les voluptueuses songeries et dans la splendeur des cadres les évocations de pays rêvés.

Mais comme ils pleurent les lamentables rideaux de mousseline fanée,

Que de plaintes et que d’angoisses dans le lambeau de percale salie qui semble pris à un linceul;

Et comme elles sont tragiques les fenêtres sans rideaux, –

Les fenêtres vides comme des yeux d’aveugles, –

Où sur la vitre brisée, le morceau de papier collé plaque des taies livides

Parfois pourtant elle est radieuse la pauvre fenêtre, au bord du toit,

Quand, pour cacher sa triste nudité, le ciel la peint tout en bleu.

Avec son pot de géranium chétif, elle semble alors la pauvre fenêtre, au bord du toit, un morceau d’azur où pousseraient des fleurs.
* *
Le long des boulevards et le long des rues, elles étoilent les maisons.

Et quand le soleil se couche sur son bûcher incendié, éclaboussant d’or et de sang l’horizon,

Elles resplendissent comme des armures,

Jusqu’à l’heure navrée, où, dans le recueillement de tous les objets,

l’obscurité tombe comme une neige noire, par flocons.

Alors tous les miroitements s’éteignent; toutes les couleurs se confondent et s’effacent;

Seuls, les vitraux des églises, illuminés par quelque lampe solitaire, rayonneent doucement, mystérieux et symboliques.
* *
Mais il s’éveille bientôt le Paris noctambule;

Il ouvre ses millions d’yeux aux ardentes prunelles;

Et dans la prestigieuse atmosphère du soir, les fenêtres revivent

Le long des boulevards et le long des rues.

La lampe suspend son globe familier: doux soleil qui fait fleurir les heures intimes;

Les bougies des lustres reflètent, dans les glaces, leurs grappes joyeuses,

Et sur la vitre qui est d’opale, on voit glisser des ombres fugitives, aux rythmes de musiques plus vagues que des souffles;

Auprès, les fenêtres des maisons en construction s’ouvrent comme des bâillements de perpétuel ennui;

Sous les combles, la pauvre chandelle grelotte, cependant que le gaz braille aux entresols des restaurants,
* *
Et lueurs de lampes, lueurs de gaz, candélabres et chandelles confondent leurs notes disparates dans une symphonie de rayons;

Où la radieuse cantilène des heures bénies se mêle à la hurlante vois des gaîtés fausses,

Où, bruits de fêtes, bruits de baisers se mêlent aux râles des solitaires agonies, et aux clameurs de la débauche lugubre.
* *
Puis l’heure silencieuse et froide vient éteindre lumières et bruits.

Seul le pas régulier d’un sergent de ville va et vient sur le trottoir sonore, sous les fenêtres qui s’endorment comme des yeux lassés

Le long des boulevards et le long des rues.

Novembre 1883.

Villanelle

A. E. Mesplés.
Vous êtes la grâce jeune des matins

Et le clair rire des flûtes pastorales

Roses fleuries!

Mais le charme des tristesses très chères est en vous

Et, notes de clavecins, s’évanouissent vos pétales

Roses fanées!

Vous êtes revêtues des robes d’aurore

Et, des tendres nuées d’Avril s’illuminent vos seins

Roses fleuries!

L’or mélancolique des couchants d’Automne

A mis sa beauté dans vos cœurs mourants

Roses fanées!

Vos parfums sont l’ivresse neuve des étreintes

L’allégresse de vivre et l’extatique encens

Roses fleuries!

Mais, dans les Urnes pieuses de vos défunts calices

Repose l’immortel arôme du Souvenir

Roses fanées!
20 février 1890.

Hélène

A Eugène Ledrain.
Aux jardins fleuris de lauriers roses

Et parmi les vasques

Où tombent les doux pleurs des fontaines

Echappées au rire hiératique

Des masques,

Hélène, aux yeux charmants, promène

Une indolente songerie.

Par instants, elle s’arrête

Près des blancs gradins

Menant des jardins fleuris

Dans l’ancestral palais de Priam;

Et cueille, distraite,

Les odorantes roses.

Dont les lourds bouquets s’épanchent

Vers les blancs gradins;

Ainsi, le flot rose d’un vin de Syracuse

S’épanche des cratères pleins,

Que des mains ivres inclinent.

Sa tunique d’azur délicat

Est retenue

Sur l’épaule nue

Couleur de colombe

Par de riches agrafes ouvrées.

Et sur ses pieds blancs,

Comme la blanche laine des agneaux

Tombent les plis droits et souples

De sa tunique d’azur délicat.
* *
Le tumulte lointain du combat,

Qui jette sur la terre sanglante

Les héros mourants sous les murs de Troie; –

Parmi le bruit terrible des boucliers

Et des lances heurtées; –

Le tumulte lointain du combat

Arrive confus: –

Tel un grondement d’écluses ouvertes

Précipitant les ondes

D’un fleuve furieux. –

Hélène, avec une nonchanlante grâce, s’est assise

Sur le marbre pâle d’un banc réfugié

Dans l’ombre des lauriers roses;

Et, tandis que sa main enfantine mêle

A ses beaux cheveux les odorantes roses,

Elle rêve, l’oreille vaguement importunée

Par le tumulte lointain du combat.

Magdeleine

A Arsène Houssaye.
L’air est plus opprimant par ce soir d’orage

Dans le creux de roche où Magdelaine pleure –

Et des pierres émane une odeur de tristesse.

Loin sont les jours

Où sa victorieuse beauté

Lui était

Comme une couronne

Et l’éclat astral de ses yeux

Comme une gloire –

Un deuil cruel et cher la possède pour jamais. –

Loin sont les jours

Où la radieuse éblouissance de son corps

Se constellait d’orfèvreries –

Et ses beaux bras se plaisaient aux anneaux

Amoureux de leur contour.

Son âme est blessée d’une sainte tendresse

Et toute ployante sous le poids du charme –

O torturant charme! –

De la Voix bonne

Et de la bonne Parole

Qui s’est tue dans la Mort,

Mais qu’elle entend toujours.

Et pour rendre ses pensers douloureux

Plus navrés,

Les souvenirs maudits clament

Ainsi qu’un vent de rafale;

Oh! le rire de ces flûtes entendues

Dans les nuits damnées!

Alors que couronnée de roses

Et la gorge nue, –

Ivre des arômes de sa fastueuse chevelure, –

Elle se renversait aux bras enlaçants

D’amants. . .

Oh! le rire de ces flûtes!

Que l’air est opprimant

Dans le creux de roche

Où maintenant elle pleure.

Un deuil cruel et cher

La possède pour jamais –

Mais dans la lueur de ce soir d’orage

Sa chevelure

Est rose.

La Charité

A Gaston de Raimes.
Par les champs, par les villes,

La Charité chemine;

Elle chemine à petits pas,

Car ses pieds sont délicats

Sont las

D’avoir dansé.

Elle a du pain rassis

Dans sa sacoche

En peau de crocodile.

Elle a du pain rassis

Pour les oiseaux

Dignes d’intérêt:

Poules et canards

Qui seront plus tard

Bons à croquer.

Dans les branches réveillées

Par le compatissant Printemps,

Les moineaux se congratulent

Et dédient au compatissant Printemps

De jolis sonnets,

De mignons rondels

Et des cavatines charmantes;

Car tout l’hiver ils ont mangé

De la vache enragée.

La Charité se dit:

Vous n’aurez pas de mon pain rassis,

Petits bons à rien

Qui perdez votre temps à chanter; –

Je le garde, mon pain rassis

Je le garde pour les oiseaux

Dignes d’intérêt.

Elle marche sur les marguerites

Et sur les trèfles roses;

Portant dans son cœur vide d’amour

De vastes projets

Et sous son front morose

Des pensers moroses;

Sans voir les bleuets

Bleus comme le ciel –

Et le ciel bleu

Comme les bleuets.

Or, un vieux pauvre assis

Sur la route au soleil

Oubliant ses durs soucis,

Bénissait le soleil.

Et comme passait la chagrine Figure,

Il la prit en pitié,

Lui voyant un front si morose:

Celle-ci dit-il –

Est plus pauvre que moi.

Et quittant sa place

Sur la route au soleil,

Le pauvre s’approcha d’Elle

Et, très timidement,

Lui donna un sou,

3 août 1889.

Marie

A Catulle Mendès.
La jeune fille nazaréenne amoureusement rêve

Elle rêve aux exploits sans pareils

De l’admirable Jéhovah.

C’est lui dit-elle dans son cœur tremblant –

Qui exhaussa

Par la seule force de son Verbe

Les murailles d’azur qui supportent son ciel.

C’est lui qui enchaîna la mer farouche

La mer gémissante éternellement

La mer écumante de sa révolte vaine.

C’est lui dit-elle dans son cœur brûlant –

Qui délivra

Son peuple choisi de la dure peine

Au pays d’Egypte, au pays d’exil,

Et c’est son invincible valeur qui triompha

Des Amalécites ennemis de son nom glorieux.
* *
La jeune nazaréenne amoureusement rêve

Et le poids accablant

D’une Humilité surhumaine

Fait incliner son front charmant

Or, l’Ange annonciateur paraît à ce moment

Et lui dit:   » Salut, Marie,

Dans tes flancs tu porteras ton Dieu. « 

La Reine Des Neiges

A Mlle Renée de Riny.
Je garde la mémoire fidèle

Des vieux contes, contés

Par les bonasses vieilles

Si bonasses et vieilles.

Elle me semblaient avoir au moins mille ans

Car l’oeil d’un enfant s’effare devant

Les rides.
* *
Dans un Pays, très loin très loin,

La Reine des Neiges en robe de givre

Couronnée d’étoiles Polaires,

Habite un vaste et froid Palais

Aux murailles de glace

Que la Lumière Boréale

Orne de sanglantes panoplies.

Le Trône est tout de clairs joyaux:

Frêles colonnettes de stalactites

Et puissantes assises

De cristal frigide.

Et la Reine aux lents gestes pacifiants

Commande aux Vents Hyperboréens

Qui s’en vont porter le blanc trésor

Des bonnes Neiges

A toute la terre transie

Le blanc et doux trésor

Des douces neiges

Pour qu’elles couvrent les champs engourdis

Et fassent sur les routes désolées

Des tapis propices

Aux pas des errants.

Elle envoie le voile éblouissant

Des chastes Neiges

A la frissonnante nudité des branches

D’arbres, orgueilleux naguère

De leurs robes vertes;

Et le trésor des immarcessibles Neiges

Aux chaumières grises

Qui par sa grâce deviennent

Vêtues de splendeur.

Elle envoie le don munificent

Des Nuptiales Neiges,

Qui se font miraculeux décor

Dans les campagnes silencieuses,

Où la Fée de la Nuit mène sous la lune

Le cortège des amoureuses Fêtes –

Parmi les prés devenus pareils

A des océans de blancheurs

Diamantés d’étoiles. –

Et, sur les champs, les bois et les villes,

Du haut du pâle ciel,

C’est Elle qui ordonne

Aux légères Neiges

De tomber: plumes d’oiseaux blancs

Et faire des lits au long Sommeil sans rêves

Pour les attristés qui tendent leurs bras

Lassés, vers la clémente Mort.
Et voici qu’un jour

De trois points du monde

Trois voyageurs y sont venus;

Le premier était un Poète

Et il dit: Reine des Neiges

Donne-moi un cœur de glace,

Car ma mie

Est trop méchante

Et que je chante

Mes plus jolies chansons;

Ou que je pleure

Les plus tristes pleurs

De mon cœur,

Jeu est pour elle

Ma peine;

Quand plus ne l’aimerai

De merveilleux chants chanterai

Donne-moi un cœur de glace

Reine des Neiges.

Le second était un chevalier

Et il dit: Reine des Neiges

Donne-moi un cœur de glace,

Car lorsque en guerre je pars

Femme et petits pleurants

Me fendent l’âme

Et font trembler mon épée dans ma main;

Si plus personne n’aimais

De gloire me couvrirais –

Donne-moi un cœur de glace

Reine des Neiges.

Le troisième était un Juif

Et il dit: Reine des Neiges

Donne-moi un cœur de glace,

Pour que plus jamais

La plainte des Piteux

Que je dépouille

Ne m’importune;

Quand plus aucun remords n’aurai

Encore plus d’or amasserai –

Donne-moi un cœur de glace

Reine des Neiges.

Et la Reine des Neiges

Leur donna trois jolis cœurs de glace

Et ils s’en furent contents

Mais voici qu’un jour

Des trois points du monde

Les trois voyageurs

Y sont revenus.

Le Poète dit: Reine des Neiges

Prends mon luth, je n’en ai plus que faire –

Depuis que j’ai un cœur de glace

Je ne peux plus chanter.

Le chevalier dit: Reine des Neiges

Prends mon épée; je n’en ai plus que faire –

Depuis que j’ai un cœur de glace

Je n’ai plus de courage

Et le Juif dit: Reine des Neiges

Prends mes sacs d’ecus, je n’en ai plus que faire –

Depuis que j’ai un cœur de glace

Je ne peux même plus

Aimer mon or.
* *
J’ai gardé la mémoire fidèle

Des vieux contes, contés.