Je Vais Me Foutre À L’eau

Il paraît que je bois, que je bois trop souvent.

J’aime le Juliénas et le Côte-Rôtie

Le Chirouble et l’Brouilly et le Moulin-àVent,

Ces liquides affreux qui vous gâchent la vie,

Il paraît que j’en bois très exagérément,

C’est peut-être pour ça que je perds la mémoire.

Le Pommard, le Morgon et le petit Cahors,

Il paraît qu’à mon âge on a bien tort d’en boire,

Je n’ai plus qu’un moyen pour éviter la mort,
Demain je vais me foutre à l’eau,

Je ne sais pas encore laquelle,

Peut-être bien l’eau de Vittel

Ou la Contrex ou la Badoit.

Pour qu’enfin ma vie soit plus belle,

Je vais me foutre à l’eau pour toi.
Le Muscadet qu’on lèche à sept heure du matin

Avec les plâtriers ou les meneurs de viande,

Ce Traminer d’onze heure que m’offre les putains

Avant que j’aie le temps de passer la commande,

Histoire avant midi de se remettre en train,

Sans parler du whisky, du fin et de la fine

Qu’on écluse la nuit dans les cabarets chics

Avec des créatures échappées des vitrines

Qui vous laissent sans force à l’aurore et sans fric.
Demain je vais me foutre à l’eau.

Dès que j’aurai choisi laquelle

J’irai tout doux m’y fair’ la belle,

Mais ni Contrex ni Badoit,

C’est trop sophistiqué pour moi,

J’en garderai un verr’ pour toi.

Le Regret Des Bordels

La conn’rie qu’on a faite en verrouillant les claques,

en balançant du coup tout’s les souris dehors !

Ça méritait d’autor un’ volée d’pair’s de claques,

mais, comm’ disait papa, tous les cons sont pas morts,

Voilà des pauv’s gamines qui vivaient en famille,

qui r’cevaient vaill’ que vaille un peu d’éducation

et qui sont désormais sans soutien, les pauv’s filles.

La conn’rie qu’on a faite en fermant les boxons !
Mon père, il s’en payait de la lanterne rouge,

il y cassait sa s’maine et tous les sam’dis soirs

ma pauv’mère le cherchait tout’ la nuit dans les bouges ;

lui ronflait au bordel, toujours complèt’ment noir.

Les putains le bordaient, lui faisaient des papouilles,

soit des trucs inédits, soit des spécialités.

Moi j’osais pas y aller, j’avais bien trop la trouille,

et quand l’courage m’est v’nu, ils étaient supprimés.
La conn’rie qu’on a faite en fermant les bordels,

en obligeant l’brav’ monde à baiser n’importe où !

Ma tante en avait un, je n’parle pas pour elle,

vu qu’la vache en claquant m’a rien laissé du tout,

mais vraiment, quand je pense au destin d’mes frangines

qui douées comme ell’s étaient s’raient sous-maîtresses maint’nant,

je m’dis qu’la république est bien dans la débine

et qu’on a mis l’bordel rien qu’en les supprimant