Va Ton Chemin Sans Plus T’inquiéter

Va ton chemin sans plus t’inquiéter !

La route est droite et tu n’as qu’à monter,

Portant d’ailleurs le seul trésor qui vaille,

Et l’arme unique au cas d’une bataille,

La pauvreté d’esprit et Dieu pour toi.

Surtout il faut garder toute espérance.

Qu’importe un peu de nuit et de souffrance ?

La route est bonne et la mort est au bout.

Oui, garde toute espérance surtout.

La mort là-bas te dresse un lit de joie.

Et fais-toi doux de toute la douceur.

La vie est laide, encore c’est ta soeur.

Simple, gravis la côte et même chante,

Pour écarter la prudence méchante

Dont la voix basse est pour tenter ta foi.

Simple comme un enfant, gravis la côte,

Humble comme un pécheur qui hait la faute,

Chante, et même sois gai, pour défier

L’ennui que l’ennemi peut t’envoyer

Afin que tu t’endormes sur la voie.

Ris du vieux piège et du vieux séducteur,

Puisque la Paix est là, sur la hauteur,

Qui luit parmi des fanfares de gloire.

Monte, ravi, dans la nuit blanche et noire.

Déjà l’Ange Gardien étend sur toi

Joyeusement des ailes de victoire.

Voix De L’orgueil : Un Cri Puissant Comme D’un Cor

Voix de l’Orgueil : un cri puissant comme d’un cor,

Des étoiles de sang sur des cuirasses d’or.

On trébuche à travers des chaleurs d’incendie

Mais en somme la voix s’en va, comme d’un cor.
Voix de la Haine : cloche en mer, fausse, assourdie

De neige lente. Il fait si froid ! Lourde, affadie,

La vie a peur et court follement sur le quai

Loin de la cloche qui devient plus assourdie.
Voix de la Chair : un gros tapage fatigué.

Des gens ont bu. L’endroit fait semblant d’être gai.

Des yeux, des noms, et l’air plein de parfums atroces

Où vient mourir le gros tapage fatigué.
Voix d’Autrui : des lointains dans des brouillards. Des noces

Vont et viennent. Des tas d’embarras. Des négoces,

Et tout le cirque des civilisations

Au son trotte-menu du violon des noces.
Colères, soupirs noirs, regrets, tentations

Qu’il a fallu pourtant que nous entendissions

Pour l’assourdissement des silences honnêtes,

Colères, soupirs noirs, regrets, tentations,
Ah, les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes,

Sentences, mots en vain, métaphores mal faites,

Toute la rhétorique en fuite des péchés,

Ah, les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes !
Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchés.

Mourez à nous, mourez aux humbles voeux cachés

Que nourrit la douceur de la Parole forte,

Car notre coeur n’est plus de ceux que vous cherchez !
Mourez parmi la voix que la Prière emporte

Au ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porte

Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour,

Mourez parmi la voix que la Prière apporte,
Mourez parmi la voix terrible de l’Amour !

Vous Êtes Calme, Vous Voulez Un Voeu Discret

Vous êtes calme, vous voulez un voeu discret,

Des secrets à mi-voix dans l’ombre et le silence,

Le coeur qui se répand plutôt qu’il ne s’élance,

Et ces timides, moins transis qu’il ne paraît.
Vous accueillez d’un geste exquis telles pensées

Qui ne marchent qu’en ordre et font le moins de bruit.

Votre main, toujours prête à la chute du fruit,

Patiente avec l’arbre et s’abstient de poussées.
Et si l’immense amour de vos commandements

Embrasse et presse tout en sa sollicitude,

Vos conseils vont dicter aux meilleurs et l’étude

Et le travail des plus humbles recueillements.
Le pécheur, s’il prétend vous connaître et vous plaire,

Ô vous qui nous aimant si fort parliez si peu,

Doit et peut, à tout temps du jour comme en tout lieu,

Bien faire obscurément son devoir et se taire,
Se taire pour le monde, un pur sénat de fous,

Se taire sur autrui, des âmes précieuses,

Car nous taire vous plaît, même aux heures pieuses,

Même à la mort, sinon devant le prêtre et vous.
Donnez-leur le silence et l’amour du mystère,

Ô Dieu glorifieur du bien fait en secret,

À ces timides moins transis qu’il ne paraît,

Et l’horreur, et le pli des choses de la terre,
Donnez-leur, ô mon Dieu, la résignation,

Toute forte douceur, l’ordre et l’intelligence,

Afin qu’au jour suprême ils gagnent l’indulgence

De l’Agneau formidable en la neuve Sion,
Afin qu’ils puissent dire :   » Au moins nous sûmes croire   »

Et que l’Agneau terrible, ayant tout supputé,

Leur réponde :   » Venez, vous avez mérité,

Pacifiques, ma paix, et douloureux, ma gloire. « 

Vous Reviendrez Bientôt, Les Bras Pleins De Pardons

Vous reviendrez bientôt, les bras pleins de pardons

Selon votre coutume,

Ô Pères excellents qu’aujourd’hui nous perdons

Pour comble d’amertume.

Vous reviendrez, vieillards exquis, avec l’honneur,

Avec la Fleur chérie.

Et que de pleurs joyeux, et quels cris de bonheur

Dans toute la patrie !

Vous reviendrez, après ces glorieux exils,

Après des moissons d’âmes,

Après avoir prié pour ceux-ci, fussent-ils

Encore plus infâmes,

Après avoir couvert les îles et la mer

De votre ombre si douce

Et réjoui le ciel et consterné l’enfer,

Béni qui vous repousse,

Béni qui vous dépouille au cri de liberté,

Béni l’impie en armes,

Et l’enfant qu’il vous prend des bras, — et racheté

Nos crimes par vos larmes !

Proscrits des jours, vainqueurs des temps, non point adieu,

Vous êtes l’espérance.

À tantôt, Pères saints, qui nous vaudrez de Dieu

Le salut pour la France !

Vous Voilà Pauvres Bonnes Pensées

Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées !

L’espoir qu’il faut, regret des grâces dépensées,

Douceur de cœur avec sévérité d’esprit,

Et celle vigilance, et le calme prescrit,

Et toutes ! — Mais encor lentes, bien éveillées,

Bien d’aplomb, mais encor timides, débrouillées

À peine du lourd rêve et de la tiède nuit.

C’est à qui de vous va plus gauche, l’une suit

L’autre, et toutes ont peur du vaste clair de lune.

 » Telles, quand des brebis sortent d’un clos. C’est une,

Puis deux, puis trois. Le reste est là, les yeux baissés,

La tête à terre, et l’air des plus embarrassés.

Faisant ce que fait leur chef de file : il s’arrête,

Elles s’arrêtent tour à tour, posant leur tête

Sur son dos, simplement et sans savoir pourquoi.  »

Votre pasteur, ô mes brebis, ce n’est pas moi,

C’est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes,

Lui qui vous tint longtemps et si longtemps là closes,

Mais qui vous délivra de sa main au temps vrai.

Suivez-le. Sa houlette est bonne.

Et je serai,

Sous sa voix toujours douce à votre ennui qui bêle,

Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidèle.

Tournez, Tournez, Bons Chevaux De Bois

Tournez, tournez, bons chevaux de bois,

Tournez cent tours, tournez mille tours,

Tournez souvent et tournez toujours,

Tournez, tournez au son des hautbois.
L’enfant tout rouge et la mère blanche,

Le gars en noir et la fille en rose,

L’une à la chose et l’autre à la pose,

Chacun se paie un sou de dimanche.
Tournez, tournez, chevaux de leur coeur,

Tandis qu’autour de tous vos tournois

Clignote l’oeil du filou sournois,

Tournez au son du piston vainqueur !
C’est étonnant comme ça vous soûle

D’aller ainsi dans ce cirque bête :

Bien dans le ventre et mal dans la tête,

Du mal en masse et du bien en foule.
Tournez au son de l’accordéon,

Du violon, du trombone fous,

Chevaux plus doux que des moutons, doux

Comme un peuple en révolution.
Le vent, fouettant la tente, les verres,

Les zincs et le drapeau tricolore,

Et les jupons, et que sais-je encore ?

Fait un fracas de cinq cents tonnerres.
Tournez, dadas, sans qu’il soit besoin

D’user jamais de nuls éperons

Pour commander à vos galops ronds :

Tournez, tournez, sans espoir de foin.
Et dépêchez, chevaux de leur âme :

Déjà voici que sonne à la soupe

La nuit qui tombe et chasse la troupe

De gais buveurs que leur soif affame.
Tournez, tournez ! Le ciel en velours

D’astres en or se vêt lentement.

L’église tinte un glas tristement.

Tournez au son joyeux des tambours !

Toutes Les Amours De La Terre

Toutes les amours de la terre

Laissant au cœur du délétère

Et de l’affreusement amer,

Fraternelles et conjugales,

Paternelles et filiales,

Civiques et nationales.

Les charnelles, les idéales.

Toutes ont la guêpe et le ver.

La mort prend ton père et ta mère,

Ton frère trahira son frère,

Ta femme flaire un autre époux.

Ton enfant, on te l’aliène,

Ton peuple, il se pille ou s’enchaîne

Et l’étranger y pond sa haine.

Ta chair s’irrite et tourne obscène,

Ton âme flue en rêves fous.

Mais, dit Jésus, aime, n’importe !

Puis de toute illusion morte

Fais un cortège, forme un chœur,

Va devant, tel aux champs le pâtre,

Tel le coryphée au théâtre,

Tel le vrai prêtre ou l’idolâtre,

Tels les grands-parents près de l’âtre,

Oui, que devant aille ton cœur !

Et que toutes ces voix dolentes

S’élèvent rapides ou lentes,

Aigres ou douces, composant

À la gloire de Ma souffrance

Instrument de ta délivrance,

Condiment de ton espérance

Et mets de ta propre navrance.

L’hymne qui te sied à présent !

Un Grand Sommeil Noir

Un grand sommeil noir

Tombe sur ma vie :

Dormez, tout espoir,

Dormez, toute envie !
Je ne vois plus rien,

Je perds la mémoire

Du mal et du bien

O la triste histoire !
Je suis un berceau

Qu’une main balance

Au creux d’un caveau :

Silence, silence !

Né L’enfant Des Grandes Villes

Né l’enfant des grandes villes

Et des révoltes serviles,

J’ai là tout cherché, trouvé,

De tout appétit rêvé.

Mais, puisque rien n’en demeure,
J’ai dit un adieu léger

A tout ce qui peut changer,

Au plaisir, au bonheur même,

Et même à tout ce que j’aime

Hors de vous, mon doux Seigneur !
La Croix m’a pris sur ses ailes

Qui m’emporte aux meilleurs zèles,

Silence, expiation,

Et l’âpre vocation

Pour la vertu qui s’ignore.
Douce, chère Humilité,

Arrose ma charité,

Trempe-la de tes eaux vives.

O mon coeur, que tu ne vives

Qu’aux fins d’une bonne mort !

Non. Il Fut Gallican, Ce Siècle, Et Janséniste

Non. Il fut gallican, ce siècle, et janséniste !
C’est vers le Moyen Age énorme et délicat
Qu’il faudrait que mon coeur en panne naviguât,
Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste.

Roi politicien, moine, artisan, chimiste,
Architecte, soldat, médecin, avocat,
Quel temps ! Oui, que mon coeur naufragé rembarquât
Pour toute cette force ardente, souple, artiste !

Et là que j’eusse part quelconque, chez les rois
Ou bien ailleurs, n’importe, à la chose vitale,
Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits,

Haute théologie et solide morale,
Guidé par la folie unique de la Croix
Sur tes ailes de pierre, ô folle Cathédrale !

Ô Mon Dieu, Vous M’avez Blessé D’amour

Ô mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour

Et la blessure est encore vibrante,

Ô mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour.
Ô mon Dieu, votre crainte m’a frappé

Et la brûlure est encor là qui tonne,

Ô mon Dieu, votre crainte m’a frappé.
Ô mon Dieu, j’ai connu que tout est vil

Et votre gloire en moi s’est installée,

Ô mon Dieu, j’ai connu que tout est vil.
Noyez mon âme aux flots de votre Vin,

Fondez ma vie au Pain de votre table,

Noyez mon âme aux flots de votre Vin.
Voici mon sang que je n’ai pas versé,

Voici ma chair indigne de souffrance,

Voici mon sang que je n’ai pas versé.
Voici mon front qui n’a pu que rougir,

Pour l’escabeau de vos pieds adorables,

Voici mon front qui n’a pu que rougir.
Voici mes mains qui n’ont pas travaillé,

Pour les charbons ardents et l’encens rare,

Voici mes mains qui n’ont pas travaillé.
Voici mon coeur qui n’a battu qu’en vain,

Pour palpiter aux ronces du Calvaire,

Voici mon coeur qui n’a battu qu’en vain.
Voici mes pieds, frivoles voyageurs,

Pour accourir au cri de votre grâce,

Voici mes pieds, frivoles voyageurs.
Voici ma voix, bruit maussade et menteur,

Pour les reproches de la Pénitence,

Voici ma voix, bruit maussade et menteur.
Voici mes yeux, luminaires d’erreur,

Pour être éteints aux pleurs de la prière,

Voici mes yeux, luminaires d’erreur.
Hélas ! Vous, Dieu d’offrande et de pardon,

Quel est le puits de mon ingratitude,

Hélas ! Vous, Dieu d’offrande et de pardon,
Dieu de terreur et Dieu de sainteté,

Hélas ! ce noir abîme de mon crime,

Dieu de terreur et Dieu de sainteté,
Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,

Toutes mes peurs, toutes mes ignorances,

Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,
Vous connaissez tout cela, tout cela,

Et que je suis plus pauvre que personne,

Vous connaissez tout cela, tout cela,
Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.

Ô Vous, Comme Un Qui Boite Au Loin, Chagrins Et Joies

Ô vous, comme un qui boite au loin, Chagrins et Joies,

Toi, coeur saignant d’hier qui flambes aujourd’hui,

C’est vrai pourtant que c’est fini, que tout a fui

De nos sens, aussi bien les ombres que les proies.
Vieux bonheurs, vieux malheurs, comme une file d’oies

Sur la route en poussière où tous les pieds ont lui,

Bon voyage ! Et le Rire, et, plus vielle que lui,

Toi, Tristesse, noyée au vieux noir que tu broies !
Et le reste ! Un doux vide, un grand renoncement,

Quelqu’un en nous qui sent la paix immensément,

Une candeur d’âme d’une fraîcheur délicieuse
Et voyez ! notre coeur qui saignait sous l’orgueil,

Il flambe dans l’amour, et s’en va faire accueil

À la vie, en faveur d’une mort précieuse !

On N’offense Que Dieu Qui Seul Pardonne

On n’offense que Dieu qui seul pardonne. Mais

On centriste son frère, on l’afflige, on le blesse.

On fait gronder sa haine ou pleurer sa faiblesse,

Et c’est un crime affreux qui va troubler la paix

Des simples, et donner au monde sa pâture,

Scandale, cœurs perdus, gros mots et rire épais.

Le plus souvent par un effet de la nature

Des choses, ce péché trouve son châtiment

Même ici-bas, féroce et long communément.

Mais l’Amour tout-puissant donne à la créature

Le sens de son malheur qui mène au repentir

Par une route lente et haute, mais très sûre.

Alors un grand désir, un seul, vient investir —

Le pénitent, après les premières alarmes.

Et c’est d’humilier son front devant les larmes

De naguère, sans rien qui pourrait amollir

Le coup droit pour l’orgueil, et de rendre les armes

Comme un soldat vaincu, — triste de bonne fol.

Ô ma sœur, qui m’avez puni, pardonnez-moi !

Parfums, Couleurs, Systèmes, Lois !

Parfums, couleurs, systèmes, lois !

Les mots ont peur comme des poules.

La chair sanglote sur la croix.
Pied, c’est du rêve que tu foules,

Et partout ricane la voix,

La voix tentatrice des foules.
Cieux bruns où nagent nos desseins,

Fleurs qui n’êtes pas le calice,

Vin et ton geste qui se glisse,

Femme et l’oeillade de tes seins,
Nuit câline aux frais traversins,

Qu’est-ce que c’est que ce délice,

Qu’est-ce que c’est que ce supplice,

Nous les damnés et vous les Saints ?

Pourquoi Triste, Ô Mon Âme

Pourquoi triste, ô mon âmeTriste jusqu’à la mort,Quand l’effort te réclame,Quand le suprême effortEst là qui te réclame ?Ah, tes mains que tu tordsAu lieu d’être à la tâche,Tes lèvres que tu mordsEt leur silence lâche,Et tes yeux qui sont morts !N’as-tu pas l’espéranceDe la fidélité,Et, pour plus d’assuranceDans la sécurité,N’as-tu pas la souffrance ?Mais chasse le sommeilEt ce rêve qui pleure.Grand jour et plein soleil !Vois, il est plus que l’heure :Le ciel bruit vermeil,Et la lumière crueDécoupant d’un trait noirToute chose apparueTe montre le DevoirEt sa forme bourrue.Marche à lui vivement,Tu verras disparaîtreTout aspect inclémentDe sa manière d’être,Avec l’éloignement.C’est le dépositaireQui te garde un trésorD’amour et de mystère,Plus précieux que l’or,Plus sûr que rien sur terre,Les biens qu’on ne voit pas,Toute joie inouïe,Votre paix, saints combats,L’extase épanouieEt l’oubli d’ici-bas,Et l’oubli d’ici-bas !