Un Dieu Le Peut

Un dieu le peut. Mais comment, dis,

l’homme le suivrait-il sur son étroite lyre ?

Son esprit se bifurque. Au carrefour de deux

Chemins du cœur il n’est nul temple d’Apollon.
Le chant que tu enseignes n’est point désir :

ni un espoir, enfin comblé, de prétendant.

Chanter c’est être. C’est au dieu facile.

Mais quand sommes-nous ? Et quand
met-il en nous la terre et les étoiles ?

Non, ce n’est rien d’aimer, jeune homme, même si

ta voix force ta bouche, — mais apprends
à oublier le sursaut de ton cri. Il passe.

Chanter vraiment, ah ! c’est un autre souffle.

Un souffle autour de rien. Un vol en Dieu. Un vent.

Un Temple Dans L’ouïe

Lors s’éleva un arbre.

O pure élévation ! O c’est Orphée qui chante !

O grand arbre en l’oreille ! Et tout se tut.

Mais cependant ce tu lui-même

fut commencement neuf, signe et métamorphose.
De la claire forêt comme dissoute advinrent

hors du gîte et du nid des bêtes de silence;

et lors il s’avéra que c’était non la ruse

et non la peur qui les rendaient si silencieuses,
mais l’écoute. En leurs coeurs, rugir, hurler, bramer

parut petit. Et là où n’existait qu’à peine

une cabane, afin d’accueillir cette chose,
un pauvre abri dû au désir le plus obscur,

avec une entrée aux chambranles tout branlants,

tu leur fis naître alors des temples dans l’ouïe.

Vous Qui Jamais Ne Me Quittâtes

Vous qui jamais ne me quittâtes,

je vous salue, antiques sarcophages

que l’eau heureuse des jours romains

parcourt en chanson pèlerine.
Ou ces autres, aussi ouverts que l’œil

d’un pâtre joyeux qui s’éveille,

— dedans pleins de silence et de lamiers —

d’où s’échappaient des phalènes enivrés ;
toutes celles que l’on arrache au doute

je les salue, bouches rouvertes,

mais qui ont su déjà ce que taire veut dire.
Le savons-nous, amis ? Ne le savons-nous point ?

L’heure hésitante forme l’un et l’autre

dans le visage humain.

Nous Côtoyons La Fleur

Nous côtoyons la fleur, le fruit, la vigne,

et la saison n’est pas leur seul langage.

De l’ombre monte une évidence coloriée

qui a l’éclat, peut-être, de la jalousie
des morts dont se nourrit la terre.

Mais savons-nous quel est leur rôle en tout cela ?

Depuis longtemps c’est leur manière

de traverser le sol de cette libre moelle.
Mais savoir : le font-ils de leur plein gré ?

Ce fruit, œuvre de lourds esclaves,

se tend-il vers nous, maîtres, comme un poing serré ?
Sont-ils les maîtres qui près des racines dorment,

et, de leur superflu, daignent nous accorder

cet entre-deux muet de force et de baisers ?

Nous Dérivons

Nous dérivons.

Mais le pas du temps

n’est pas tant

dans ce qui dure.
Tout ce hâtif

passera tôt ;

car seul vaut

ce qui, en demeurant, nous initie.
Garçons, ne jetez le cœur

ni dans l’élan

ni dans l’essor.
Tout est reposé :

ombre et clarté,

livre et fleur.

O Viens Et Va

O viens et va. Toi, presque enfant, achève

pour un instant la forme de tes pas :

pure constellation de l’une de ces danses

par quoi la nature, sourde ordonnatrice,
un jour est surpassée. Car elle ne se mut,

pleinement attentive, que lorsque Orphée chanta.

D’un autre temps encor tu étais remuée,

à peine un peu surprise, quand un arbre, lentement,
pensait à marcher avec toi d’après son ouïe.

Tu savais encor l’endroit où la lyre

se levait, résonnant — la montée inouïe.
Pour elle tu tentais ces pas si beaux,

dans l’espoir qu’un jour vers la fête sans nuage

se tourneraient la marche de l’ami et son visage.

Or, Un Arbre Monta

Or, un arbre monta, pur élan, de lui-même.

Orphée chante ! Quel arbre dans l’oreille !

Et tout se tut. Mais ce silence était

lui-même un renouveau : signes, métamorphose
Faits de silence, des animaux surgirent

des gîtes et des nids de la claire forêt.

Il apparut que ni la ruse ni la peur

ne les rendaient silencieux ; c’était
à force d’écouter. Bramer, hurler, rugir,

pour leur cœur c’eût été trop peu. Où tout à l’heure

une hutte offrait à peine un pauvre abri,
— refuge fait du plus obscur désir,

avec un seuil où tremblaient les portants, —

tu leur dressas des temples dans l’ouïe.

Pomme Ronde

Pomme ronde, poire, banane

et groseille Tout cela parle

de vie, de mort dans la bouche. Je sens

Lisez plutôt sur le visage de l’enfant
lorsqu’il mord dans ces fruits. Oui, ceci vient de loin.

Sentez-vous l’ineffable dans votre bouche ?

Là où étaient des mots coulent des découvertes,

comme affranchies soudain de la pulpe du fruit.
Osez dire ce que vous nommez pomme.

Cette douceur qui d’abord se concentre,

puis, tandis qu’on l’éprouve, doucement érigée,
se fait clarté, lumière, transparence.

Son sens est double : terre et soleil.

Expérience, toucher : ô joie immense !

Presque Une Enfant

Presque une enfant, et qui sortait

de ce bonheur uni du chant et de la lyre,

et brillait, claire, dans ses voiles printaniers,

et se faisait un lit dans mon oreille.
Elle dormait en moi. Tout était son sommeil.

Les arbres jamais admirés, et ce sensible

lointain, et le pré un jour senti,

et tout étonnement qui me prenait moi-même.
Elle dormait le monde. Dieu poète,

comment la parfis-tu pour qu’elle n’eût désir

d’abord d’être éveillée ? Elle parut, dormit.
Où est sa mort ? Ah ! ce motif,

l’inventerai-je avant que mon chant se dévore ?

Où sombre-t-elle, hors de moi ? Une enfant presque

Respirer, Invisible Poème

Respirer, invisible poème.

Toujours autour de moi,

d’espace pur échange. Contrepoids

où rythmiquement m’accomplit mon haleine.
Unique vague dont je sois

la mer progressive ;

plus économe de toutes les mers possibles, —

gain d’espace.
Combien de ces lieux innombrables

étaient déjà en moi ? Maints vents

sont comme mon fils.
Me reconnais-tu, air, encore plein de lieux miens tantôt ?

Toi qui fus l’écorce lisse,

la courbe et la feuille de mes mots.

Sens, Tranquille Ami

Sens, tranquille ami de tant de larges,

combien ton haleine accroît encor l’espace.

Dans les poutres des clochers obscurs,

laisse-toi sonner. Ce qui t’épuise
devient fort par cette nourriture.

Va et viens dans la métamorphose.

Quelle est ta plus pénible expérience ?

S’il te semble amer de boire, fais-toi vin.
Sois dans cette nuit de démesure

la force magique au carrefour des sens,

et le sens de leur rencontre singulière.
Que si le destin terrestre un jour t’oublie,

à la calme terre, dis : je coule.

A l’eau vive, dis : je suis.

Seul Qui Éleva Sa Lyre

Seul qui éleva sa lyre

au milieu des ombres,

peut en pressentant

rendre l’hommage infini.
Seul qui avec les morts

a mangé du pavot, du leur,

n’égarera pas même

le son le plus léger.
Le mirage dans l’étang

a beau parfois se troubler ;

connais l’image.
Dans l’empire double

les voix se font

tendres et éternelles.

Toi, Mon Ami

s’adresse à un chien
Toi, mon ami, tu es solitaire, car

Nous nous approprions par des mots et des gestes

le monde peu à peu : sans doute n’est-ce

que sa plus dangereuse et sa plus faible part.
Qui désigne du doigt une odeur ? —

Pourtant des forces qui nous menaçaient

tu en flaires beaucoup. — Les morts, tu les connais ;

les sorts et maléfices te font peur.
Vois, il s’agit qu’ensemble nous supportions

ce monde morcelé, comme s’il était tout.

A t’aider j’aurai peine. Et garde-toi surtout
de m’implanter dans ton cœur. Trop tôt je grandirais.

Mais prenant la main de mon maître, je dirai :

Seigner, voici. C’est Esaü dans sa toison.

Miroirs

Miroirs, jamais encor savamment l’on n’a dit

ce qu’en votre essence vous êtes.

Intervalles du temps,

combles de trous, tels des tamis.
Vous gaspillez encor la salle vide

au crépuscule, profonds comme un bois.

Et le lustre traverse ainsi qu’une ramure

de cerf votre aire inaccessible.
Vous êtes quelques fois pleins de peinture.

Plusieurs semblent passés en vous, —

d’autres, vous les laissiez aller, farouches.
Mais la plus belle restera,

jusqu’à ce que dans ses joues lisses,

clair et défait, pénètre le narcisse.

Dansez L’orange

Retenez-le — ah, ce goût ! — qui s’échappe.

— Sourde musique : un murmure en cadence, —

Jeunes filles, vous, chaudes, jeunes filles, muettes,

du fruit éprouvé exécutez la danse !
Dansez l’orange. Qui peut oublier

comme de sa douceur se défendait le fruit,

en soi-même fondant. Vous l’avez possédé,

en vous exquisément vous l’avez converti.
Dansez l’orange. Ce pays plus chaud,

projetez-le : qu’elle rayonne, mûre,

dans l’air natal. Dévoilez, embrasées,
tous ses parfums, pour créer le rapport

avec l’écorce pure et rebelle,

avec le suc dont l’heureuse ruisselle.