Sous Les Toits

Sous les toits, avec deux pots de fleurs pour jardin,

Le poète crotté vit pourtant à son aise.

L’élève de Jean-Jacques a trouvé sa Thérèse

Qui lui tient un petit ménage à la Chardin.

Quand il revient, ayant couru dès le matin,

Sans trouver un libraire à qui son livre plaise,

Et qu’on lui tend ce frais baiser qui sent la fraise,

L’homme sensible pleure et pardonne au destin.

Ce soir, à Diderot, il parle, chez Procope,

De son futur ouvrage et le lui développe

Impitoyablement comme un auteur fieffé.

Et, sur un plan nouveau que l’autre lui suggère,

Il pourra, cette nuit, veiller, grâce au café

Que d’avance lui moud sa bonne ménagère.

Sur La Vestale D’aizelin

Sous l’œil de la louve d’airain,

Ne t’endors pas indifférente.

Ranime la flamme mourante,

Vestale, songe au feu divin.

Car, s’il devait s’éteindre enfin,

Rome serait dans l’épouvante,

Et l’on t’enterrerait vivante,

Condamnée à mourir de faim.

Ainsi nous veillons, dans notre âme,

Sur l’honneur, pure et noble flamme.

Mais parfois — cela fait frémir ! —

Nous sentons, comme la vestale

Prise d’une langueur fatale,

La conscience s’endormir.

Un Mot Amical

Vous désirez donc que sur ce volume

Le poète écrive un mot amical.

Mais je tremble presque, en prenant la plume,

Que mon souvenir tourne en madrigal.

Ainsi que des fleurs mises en corbeilles

Doivent à la fin trouver importun

Le continuel baiser des abeilles

Qu’attire et retient leur puissant parfum,

Ainsi vous devez être un peu blasée

Sur les compliments quelquefois trop longs

Que les amoureux, troupe méprisée,

Murmurent autour de vos cheveux blonds,

Et moi, qui crains fort une raillerie,

Je songe aux fadeurs qu’on vous infligea,

Et je vous épargne une flatterie

Qu’on a cent fois dû vous dire déjà.

Les Perroquets Du Jardin Des Plantes

Centenaires, la chaîne à la patte, en plumages

Somptueux, ils sont là, du matin jusqu’au soir,

Et piétinent, d’un air important, leur perchoir,

En rabâchant tout bas leurs étranges ramages.

Ce ne sont pas ceux-là qui pourraient laisser choir,

Au profit d’un renard intrigant, leurs fromages.

Ils ont l’aspect sagace et profond des vieux Mages

Ou des sultans qui vont accorder le mouchoir.

Ils méditent, dressant leur huppe jaune ou rouge.

Sous son gros bec de fer leur langue noire bouge,

Marmottant des propos grivois et des jurons

Qui se mêlent aux cris des canards et des dindes,

Tandis que le passant cherche dans leurs yeux ronds

Un reflet des forêts monstrueuses des Indes.

Les Victimes Du Devoir

Bien souvent vous lisez un fait divers banal,

Qui traverse l’esprit sans y jeter racine.

C’est la mort du chauffeur broyé sur sa machine,

Du sauveteur noyé dans les eaux d’un canal,

Du pompier dévoré par un gouffre infernal,

De tant d’autres héros ! — Et, songeant, j’imagine,

Que l’instinct du devoir est de source divine,

Vous dites :  » Le brave homme !  » en jetant le journal.

Pourtant ils ont laissé, ces martyrs de bravoure,

Des veuves, des enfants, et, pour qu’on les secoure,

Que vous demande-t-on, ô passants ! — Presque rien.

Votre épargne d’un jour, en riant dépensée

Dans une fête, avec cette bonne pensée

Que si peu de plaisir peut faire tant de bien.

Marie-bleue

En vain je cherche un mot charmant qui vous désigne,

Un mot qui réunisse en sa simplicité

Votre blanche jeunesse et votre pureté ;

Aucun ne me contente et ne m’en semble digne.

Il en est de bien doux pourtant qui me font signe,

Des mots resplendissants de candide beauté ;

C’est la neige d’hiver, c’est le Paros vanté,

Et l’hostie, et l’ivoire, et le lys, et le cygne.

Mais j’exprimerais mal, en un mot comme en cent,

Cette grâce ingénue et ce charme innocent

Qui vous font à mes yeux si touchante et si belle,

Et ne trouverais rien de plus essentiel

Que ce nom qui vous sied si bien et qui rappelle

L’image de la Vierge et la couleur du ciel.

Premières Larmes

Pâle sous la céruse et les cheveux trop noirs,

L’illustre premier rôle encor jeune aux chandelles,

L’homme à femmes, malgré son âge adoré d’elles,

Obtient, comme au beau temps, des effets de mouchoirs.

Et, depuis des milliers et des milliers de soirs,

Froid comme un glaive et sûr de tant de cœurs fidèles,

Il prodigue, Antony de centaines d’Adèles,

Ses sanglots simulés et ses faux désespoirs.

Pourtant la sciatique est à la fin venue.

Horreur ! Elle le cloue aux pieds de l’ingénue

Qui, pour qu’il se relève, aide le vieux barbon.

Alors l’acteur, gâté par quarante ans d’éloge,

Court se cacher et fondre en larmes dans sa loge.

— C’est la première fois qu’il pleure pour de bon.

La Ruine

En Grèce, j’ai trouvé, parmi les noirs érables

Et les lauriers profonds, dans un bois consacré,

Caché par les buissons les plus impénétrables,

Un vieux temple de Pan, en ruine, ignoré.

Pas un sentier ne mène à ces choses tombées,

Et quand vous allez là, par un instinct poussé,

Les branches devant vous par votre main courbées

Referment le chemin où vous êtes passé.

Sur les blancs chapiteaux et les feuilles d’acanthe

Son fronton se dressait jadis dans les azurs ;

Et sur ses bas-reliefs la lascive bacchante

D’un satyre aviné guidait les pas moins sûrs.

Plus loin, se déroulaient les longues promenades

Des fiers chevaux cabrés qui froncent les naseaux ;

Et sur son piédestal, au fond des colonnades,

Pan se tenait, avec ses merveilleux roseaux.

Pour porter à ses dents les flûtes inégales

Dont il aime à grouper les agrestes accords,

Le dieu ployait, avec le geste des cigales,

Ses coudes anguleux serrés contre son corps ;

Et ses jambes, aux pieds fourchus des boucs pareilles,

S’enlaçaient d’une humaine et bizarre façon.

Il écoutait, rieur et dressant les oreilles,

Les oiseaux d’alentour répéter sa leçon.

Il était là, toujours ses flûtes à ses lèvres ;

Et les bergers, laissant dans les rochers voisins

Bondir en liberté leurs béliers et leurs chèvres,

Déposaient devant lui des fleurs et des raisins.

Qu’est devenue, hélas! sa superbe attitude ?

Le temps a fait son œuvre, encor moins que l’oubli.

Plus rien! Destruction, silence, solitude,

Écroulement d’un dieu passé, règne accompli !

D’inégales hauteurs les colonnes brisées

S’élèvent çà et là; l’herbe partout a crû ;

Les tronçons sur le sol verdis par les rosées

Gisent: on cherche en vain le profil apparu.

Jamais d’hôte; jamais une vierge qui cueille

Un sarment vert; jamais le rire d’un enfant.

Jamais de bruit, sinon la chute d’une feuille

Ou le taillis froissé par la course d’un faon.

Le jour qu’il m’apparut, pourtant de ce ravage

L’antique monument encor s’ennoblissait,

Paraissant accepter comme un linceul sauvage

La végétation qui l’ensevelissait.

Il s’était couronné d’une herbe échevelée,

Et de pampres grimpeurs chaque fût s’entourait.

Déjà la colonnade était presque une allée,

Et la ruine allait rejoindre la forêt.

Il doit périr ainsi. La nature féconde,

Sa mère, veut cacher les restes superflus

De ce culte donné jadis par elle au monde,

Et qu’il abandonna, ne le comprenant plus.

Pieuse, et protégeant le repos des vieux marbres,

Elle prodigue l’herbe et les épais fourrés,

Et, pour ce saint devoir, elle ordonne à ses arbres

D’incliner leurs rameaux sur ces débris sacrés.

Pour les poètes seuls, gardiens de son grand culte,

Elle a voulu, jalouse, ainsi les conserver.

Ta curiosité lui serait une insulte,

Profane voyageur qui ne sais plus rêver.

Elle est fière; elle voile à tes regards indignes,

Homme de notre temps, ces antiques débris,

Et sous ses frondaisons, ses lianes, ses vignes,

Elle veut les soustraire à tes hautains mépris.

Car tu la méconnais; car tu n’as plus d’hommage

Pour l’éternel travail de son sein généreux.

Tu hais même tes dieux créés à ton image,

Et tu vas, satisfait d’un scepticisme creux.

De la divinité tu veux d’autres exemples

Que tout cet univers splendide que tu vois.

Il ne te suffit plus pour ériger des temples

D’un son lointain de flûte entendu dans les bois.

Quand les flots retombant avec leur bruit d’enclume

Entraînent tes vaisseaux vers les écueils amers,

Tu ne vois plus passer, le poitrail dans l’écume,

Les chevaux emportant le char du dieu des mers ;

Et, quand sur tes cités tremblantes les orages

Roulent leurs grondements profonds et leurs feux clairs,

Tu ne vois plus paraître, au milieu des nuages,

La monstrueuse main qui brandit les éclairs.

Mais, las de ton orgueil qui ne peut se résoudre

A croire aux dieux buvant dans les olympes bleus,

Les poètes, épris des flots et de la foudre,

S’envolent, par le rêve, aux siècles fabuleux.

Et toujours ils s’en vont, Grèce, vers tes ruines !

Derniers fervents de l’art, ils viennent y prier.

Vieille patrie! Il faut ton air à leurs poitrines,

Ton air plein d’un parfum de myrte et de laurier,

Ton air pur et vibrant où sous un souffle tremblent

Les arbres élancés de tes bois toujours verts,

De tes bois pleins d’échos si sonores qu’ils semblent

Créés pour retentir au rythme des beaux vers.

La Tour Géante

Pleins de corbeaux et d’angélus,

Les clochers dont le doigt de pierre

Montrait sa route à la prière,

N’avaient que cent mètres au plus.

Des hommes hardis sont venus

Et, forgeant la dure matière,

Ont construit une tour altière

Menaçant les cieux inconnus.

Miracle ! Jusqu’où monte-t-elle ?

La foule pousse devant elle

Un hurrah d’admiration.

Son sommet se perd dans l’espace —

Mais, tout là-haut, un aigle passe

Et n’y fait pas attention.

L’armure

Pour un homme de taille énorme,

Droite sur son piquet de bois,

L’armure éclatante et difforme

Parle des héros d’autrefois.

Certes, il était d’une autre race,

Celui qui, sans plier le dos,

Sous le poids de cette cuirasse,

Combattait Talbot ou Chandos.

Parmi les belliqueux vacarmes,

Sur ce farouche morion

L’estoc lourd et le fléau d’armes

Faisaient pleuvoir maint horion,

Sans que le cheval d’Aquitaine,

Que des jambarts doublés de cuir

Étreignait le bon capitaine,

Se retournât jamais pour fuir.

Vieille armure ! les épopées

Sont loin, où par toi l’on vainquait.

Bayard, après cent coups d’épées,

A péri d’un coup de mousquet.

Tu peux, bric-à-brac et ferraille,

Plaire encore à quelque rapin ;

Mais cependant l’artiste raille

Sans le vouloir, quand il te peint,

Et, dans ce gouffre noir et vide

Qu’on voit par le brassard absent,

Montre que sous l’acier livide

Aucun cœur ne bat à présent.

L’aube Tricolore

Hier, j’ai surpris l’aurore à son premier éveil,

Quand le nid est muet encore sur la branche.

Là-haut, le sombre azur. Plus bas, la brume blanche.

Enfin, à l’horizon, un flamboiement vermeil.

Bleu, blanc, rouge ! — Le ciel, à nos drapeaux pareil,

M’a rendu nos espoirs oubliés de revanche.

Car, captive en ces nœuds que, seul, le glaive tranche,

L’Alsace attend, là-bas où monte le soleil.

Que de jours et de jours, hélas ! depuis l’outrage !

Peut-être — ô doute amer ! — elle se décourage !

Elle doit, après tant d’angoisse et de douleurs,

Se demander parfois si l’on se souvient d’elle ! —

— Non. Dans le matin clair arborant nos couleurs,

L’Alsace nous répond de loin :  » Je suis fidèle ! « 

Le Passant

Sous le bandeau trop lourd pour son front de seize ans,

Assise sur un trône aux longs rideaux pesants

Où l’orgueil brodé d’or des blasons s’écartèle,

Couverte de lampas et d’antique dentelle,

Blanche aux longs cheveux noirs, ayant dans ses yeux noirs

L’éclat resplendissant de l’étoile des soirs,

Et triste doucement, se tient la jeune reine

Par la naissance et par la beauté souveraine.

La fenêtre est ouverte, et, splendide décor,

Elle voit des forêts où résonne le cor,

Des donjons sur des rocs plus hauts que les orages,

Des vals et des coteaux aux riches pâturages,

Tout un royaume libre et fort par le travail.

Dans le cadre borné que forme le vitrail

Et qu’entoure un frisson de fraîches giroflées,

Elle voit des vaisseaux aux voilures gonflées

Qui remontent le fleuve et de lourds galions

Dont le ventre bombé crève de millions.

Elle n’y pense pas, elle rêve, elle écoute

Le zéphyr… Elle voit défiler sur la route

Les bataillons touffus de ses pertuisaniers

Chamarrés d’or de pied en cap par ses deniers.

Elle rêve, et sa tête adorable s’incline.

Et là-bas, descendant de la verte colline,

Précédé par un bruit de lointaines chansons,

Pensif et s’arrêtant pour cueillir aux buissons

Des lianes dont il adorne sa guitare,

Un pâle et maigre enfant à l’allure bizarre

S’approche et voit la reine assise en son château.

Celle-ci l’aperçoit qui descend du coteau.

Étonnée, elle tend son svelte cou de cygne

Et de sa main exquise elle lui fait un signe.

Il monte, tout tremblant déjà d’un vague émoi,

Et la reine lui dit :  » Chante et divertis-moi.  »

Et le petit chanteur, tout fier au fond de l’âme,

Prélude ; mais soudain, en voyant cette femme

Si belle lui sourire et le considérer,

Il jette au loin son luth et se met à pleurer.

Le Pêcheur

Les pieds dans l’eau, bien plus persévérant qu’habile,

Portant, pendue au col, sa boîte aux asticots,

Sous l’arche du vieux pont sombre et pleine d’échos,

Le pêcheur s’est tenu, tout le jour, immobile.

Il ne voit ni le soir qui tombe, ni la ville

Qui s’endort dans des bruits vagues et musicaux,

Ni, sur les quais, à des intervalles égaux,

Le gaz qui fait éclore une étoile débile.

Puis, quand il ne peut plus observer les plongeons

De son liège, content de trois maigres goujons,

A rentrer au logis enfin il se résigne.

Ô poètes, troublés d’un éternel émoi,

N’avez-vous pas souvent envié comme moi

Le paisible bonheur d’un pêcheur à la ligne ?

Aux Ambulancières De La Croix-rouge

Avez-vous quelque espoir dans la paix ! Donnez-m’en.

Mais on s’arme. Toujours l’homme, hélas ! loup pour l’homme !

Toujours le  » væ victis  » du Barbare dans Rome !

Et la fraternité n’est qu’un fade roman.

Sous la tunique sombre ou sous le clair dolman,

Nos fils iront en guerre et seront fauchés comme

Les blés mûrs; et, tombant sous le coup qui l’assomme,

Le malheureux blessé criera d’instinct :  » Maman !  »

Quelle horreur ! — Ah ! du moins, femmes, soyez bénies,

Qui, dans un noble élan, vous êtes réunies

Pour ces enfants à qui tant de mal sera fait.

Mutilés et sanglants, dans leur détresse amère,

Ils verront la Patrie assise à leur chevet,

Et dans chaque Française ils auront une mère.

En Hiver

Sur la route en linceul changée

Par deux longs mois de vent du nord,

La petite passe, chargée

De son lourd fagot de bois mort.

Comme l’horizon s’illumine

Des lueurs d’un couchant d’hiver,

Sa silhouette se dessine,

Svelte et brune, sur le ciel clair.

Et moi, j’imagine ta vie,

Enfant qui vas seule le soir,

Portant ton fagot et suivie

D’un vieux et paisible chien noir.

Pauvre, orpheline et sans famille,

Et sauvage avec les garçons,

Tu files l’hiver, humble fille,

Et tu vas glaner aux moissons.

Triste ramasseuse de branches

Qui cours si tard sans t’alarmer,

Tu n’as qu’un bonnet des dimanches,

Tu n’as qu’un vieux chien pour t’aimer.

Et cherchant, toujours solitaire,

Blé pour ton pain, bois pour ton feu,

Tu vis de ce qu’on trouve à terre

Comme les oiseaux du bon Dieu.