Vous Me Distes, Maitresse, Estant À La Fenestre

Vous me distes, Maitresse, estant à la fenestre,

Regardant vers Mont-martre et les champs d’alentour :

La solitaire vie, et le desert sejour

Valent mieux que la Cour, je voudrois bien y estre.
A l’heure mon esprit de mes sens seroit maistre,

En jeusne et oraisons je passerais le jour :

Je desfirois les traicts et les flames d’Amour

Ce cruel de mon sang ne pourroit se repaistre.
Quand je vous repondy, Vous trompez de penser

Qu’un feu ne soit pas feu, pour se couvrir de cendre :

Sur les cloistres sacrez la flame on voit passer :
Amour dans les deserts comme aux villes s’engendre.

Contre un Dieu si puissant, qui les Dieux peut forcer,

Jeusnes ny oraisons ne se peuvent defendre.

Quand Vous Serez Bien Vieille

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, devisant et filant,
Direz chantant mes vers, en vous émerveillant :
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.

Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre, et, fantôme sans os,
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain ;
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

Quand Vous Serez Bien Vieille, Au Soir, À La Chandelle

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,

Assise aupres du feu, devidant et filant,

Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant :

Ronsard me celebroit du temps que j’estois belle.
Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,

Desja sous le labeur à demy sommeillant,

Qui au bruit de mon nom ne s’aille resveillant,

Benissant vostre nom de louange immortelle.
Je seray sous la terre et fantaume sans os :

Par les ombres myrteux je prendray mon repos :

Vous serez au fouyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et vostre fier desdain.

Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :

Cueillez dés aujourd’huy les roses de la vie.

Si C’est Aimer, Madame, Et De Jour, Et De Nuit

Si c’est aimer, Madame, et de jour, et de nuit
Rêver, songer, penser le moyen de vous plaire,
Oublier toute chose, et ne vouloir rien faire
Qu’adorer et servir la beauté qui me nuit :

Si c’est aimer que de suivre un bonheur qui me fuit,
De me perdre moi même et d’être solitaire,
Souffrir beaucoup de mal, beaucoup craindre et me taire,
Pleurer, crier merci, et m’en voir éconduit :

Si c’est aimer que de vivre en vous plus qu’en moi même,
Cacher d’un front joyeux, une langueur extrême,
Sentir au fond de l’âme un combat inégal,
Chaud, froid, comme la fièvre amoureuse me traite :

Honteux, parlant à vous de confesser mon mal !
Si cela est aimer : furieux je vous aime :
Je vous aime et sait bien que mon mal est fatal :
Le coeur le dit assez, mais la langue est muette.

Tant De Fois S’appointer, Tant De Fois Se Fascher

Tant de fois s’appointer, tant de fois se fascher,

Tant de fois rompre ensemble et puis se renoüer,

Tantost blasmer Amour et tantost le loüer,

Tant de fois se fuyr, tant de fois se chercher,
Tant de fois se monstrer, tant de fois se cacher,

Tantost se mettre au joug, tantost le secouer,

Advouer sa promesse et la desadvouer,

Sont signes que l’Amour de pres nous vient toucher.
L’inconstance amoureuse est marque d’amitié.

Si donc tout à la fois avoir haine et pitié,

Jurer, se parjurer, sermens faicts et desfaicts,
Esperer son espoir, confort sans reconfort

Sont vrais signes d’amour, nous entr’aimons bien fort,

Car nous avons tousjours ou la guerre, ou la paix.

Te Regardant Assise Auprès De Ta Cousine

Te regardant assise auprès de ta cousine,

Belle comme une Aurore, et toi comme un Soleil,

Je pensai voir deux fleurs d’un même teint pareil,

Croissantes en beauté, l’une à l’autre voisine.
La chaste, sainte, belle et unique Angevine,

Vite comme un éclair sur moi jeta son oeil.

Toi, comme paresseuse et pleine de sommeil,

D’un seul petit regard tu ne m’estimas digne.
Tu t’entretenais seule au visage abaissé,

Pensive toute à toi, n’aimant rien que toi-même,

Dédaignant un chacun d’un sourcil ramassé.
Comme une qui ne veut qu’on la cherche ou qu’on l’aime.

J’eus peur de ton silence et m’en ahai tout blërne,

Craignant que mon salut n’eût ton oeil offensé.

Je Plante En Ta Faveur Cet Arbre

Je plante en ta faveur cet arbre de Cybelle,
Ce Pin, où tes honneurs se liront tous les jours ;
J’ai gravé sur le tronc nos noms et nos amours,
Qui croîtront à l’envie de l’écorce nouvelle.

Faunes, qui habitez ma terre paternelle,
Qui menez sur le Loir vos danses et vos tours,
Favorisez la plante et lui donnez secours,
Que l’Été ne la brûle et l’Hiver ne la gèle.

Pasteur, qui conduira en ce lieu ton troupeau,
Flageolant une Éclogue (1) en ton tuyau d’aveine,
Attache tous les ans à cet arbre un tableau,

Qui témoigne aux passants mes amours et ma peine :
Puis l’arrosant de lait et du sang d’un agneau,
Dit :  » Ce Pin est sacré, c’est la plante d’Hélène.  »

1. Éclogue : Élégie.

Je Plante En Ta Faveur Cet Arbre De Cybèle

Je plante en ta faveur cet arbre de Cybèle,

Ce pin, où tes honneurs se liront tous les jours :

J’ai gravé sur le tronc nos noms et nos amours,

Qui croîtront à l’envi de l’écorce nouvelle.
Faunes qui habitez ma terre paternelle,

Qui menez sur le Loir vos danses et vos tours,

Favorisez la plante et lui donnez secours,

Que l’Été ne la brûle, et l’Hiver ne la gèle.
Pasteur, qui conduiras en ce lieu ton troupeau,

Flageolant une Eglogue en ton tuyau d’aveine,

Attache tous les ans à cet arbre un tableau,
Qui témoigne aux passants mes amours et ma peine ;

Puis l’arrosant de lait et du sang d’un agneau,

Dis :   » Ce pin est sacré, c’est la plante d’Hélène. « 

Le Soir Qu’amour Vous Fit En La Salle Descendre

Le soir qu’Amour vous fit en la salle descendre

Pour danser d’artifice un beau ballet d’amour,

Vos yeux, bien qu’il fût nuit, ramenèrent le jour,

Tant ils surent d’éclairs par la place répandre.
Le ballet fut divin, qui se soulait reprendre,

Se rompre, se refaire, et tour dessus retour

Se mêler, s’écarter, se tourner à l’entour,

Contre-imitant le cours du fleuve de Méandre.
Ores il était rond, ores long, or étroit,

Or en pointe, en triangle en la façon qu’on voit

L’escadron de la grue évitant la froidure.
Je faux, tu ne dansais, mais ton pied voletait

Sur le haut de la terre ; aussi ton corps s’était

Transformé pour ce soir en divine nature.

Madrigal

Si c’est aimer, Madame, et de jour et de nuit

Rêver, songer, penser le moyen de vous plaire,

Oublier toute chose, et ne vouloir rien faire

Qu’adorer et servir la beauté qui me nuit :
Si c’est aimer de suivre un bonheur qui me fuit,

De me perdre moi-même, et d’être solitaire,

Souffrir beaucoup de mal, beaucoup craindre, et me taire

Pleurer, crier merci, et m’en voir éconduit :
Si c’est aimer de vivre en vous plus qu’en moi-même,

Cacher d’un front joyeux une langueur extrême,

Sentir au fond de l’âme un combat inégal,

Chaud, froid, comme la fièvre amoureuse me traite :
Honteux, parlant à vous, de confesser mon mal !

Si cela c’est aimer, furieux, je vous aime :

Je vous aime, et sais bien que mon mal est fatal :

Le cœur le dit assez, mais la langue est muette.

Maîtresse, Embrasse-moi, Baise-moi, Serre-moi

Maîtresse, embrasse-moi, baise-moi, serre-moi,

Haleine contre haleine, échauffe-moi la vie,

Mille et mille baisers donne-moi je te prie,

Amour veut tout sans nombre, amour n’a point de loi.
Baise et rebaise-moi ; belle bouche pourquoi

Te gardes-tu là-bas, quand tu seras blêmie,

A baiser (de Pluton ou la femme ou l’amie),

N’ayant plus ni couleur, ni rien semblable à toi ?
En vivant presse-moi de tes lèvres de roses,

Bégaie, en me baisant, à lèvres demi-closes

Mille mots tronçonnés, mourant entre mes bras.
Je mourrai dans les tiens, puis, toi ressuscitée,

Je ressusciterai ; allons ainsi là-bas,

Le jour, tant soit-il court, vaut mieux que la nuitée.