23 Las! Que Me Sert Que Si Parfaitement

Las! que me sert que si parfaitement

Loua jadis ma tresse dorée,

Et de mes yeux la beauté comparée

A deux Soleils, dont Amour finement
Tira les traits causes de son tourment?

Où êtes-vous, pleurs de peu de durée ?

Et mort par qui devait être honorée

Ta ferme amour et itéré serment ?
Doncques c’était le but de ta malice

De m’asservir sous ombre de service ?

Pardonne-moi, Ami, à cette fois,
Étant outrée et de dépit et d’ire ;

Mais je m’assur’, quelque part que tu sois,

Qu’autant que moi tu souffres de martyre.

24 Ne Reprenez, Dames, Si J’ai Aimé

Ne reprenez, Dames, si j’ai aimé,

Si j’ai senti mille torches ardentes,

Mille travaux, mille douleurs mordantes.

Si, en pleurant, j’ai mon temps consumé,
Las ! que mon nom n’en soit par vous blamé.

Si j’ai failli, les peines sont présentes,

N’aigrissez point leurs pointes violentes :

Mais estimez qu’Amour, à point nommé,
Sans votre ardeur d’un Vulcain excuser,

Sans la beauté d’Adonis accuser,

Pourra, s’il veut, plus vous rendre amoureuses,
En ayant moins que moi d’occasion,

Et plus d’étrange et forte passion.

Et gardez-vous d’être plus malheureuses !

13 Luth Compagnon De Ma Calamité

Luth, compagnon de ma calamité,

De mes soupirs témoin irréprochable,

De mes ennuis contrôleur véritable,

Tu as souvent avec moi lamenté ;
Et tant le pleur piteux t’a molesté

Que, commençant quelque son délectable,

Tu le rendais tout soudain lamentable,

Feignant le ton que plein avais chanté.
Et si tu veux efforcer au contraire,

Tu te détends et si me contrains taire :

Mais me voyant tendrement soupirer,
Donnant faveur à ma tant triste plainte,

En mes ennuis me plaire suis contrainte

Et d’un doux mal douce fin espérer.

14 Tant Que Mes Yeux Pourront Larmes Espandre

Tant que mes yeux pourront larmes épandre

A l’heur passé avec toi regretter :

Et qu’aux sanglots et soupirs résister

Pourra ma voix, et un peu faire entendre :
Tant que ma main pourra les cordes tendre

Du mignard Luth, pour tes grâces chanter :

Tant que l’esprit se voudra contenter

De ne vouloir rien fors que toi comprendre :
Je ne souhaite encore point mourir.

Mais quand mes yeux je sentirai tarir,

Ma voix cassée, et ma main impuissante,
Et mon esprit en ce mortel séjour

Ne pouvant plus montrer signe d’amante :

Prierai la mort noircir mon plus clair jour.

15 Pour Le Retour Du Soleil Honorer,

Pour le retour du Soleil honorer,

Le Zéphir l’air serein lui appareille,

Et du sommeil l’eau et la terre éveille,

Qui les gardait, l’une de murmurer
En doux coulant, l’autre de se parer

De mainte fleur de couleur nonpareille

Jà les oiseaux ès arbres font merveille,

Et aux passants font l’ennui modérer
Les nymphes jà en milles jeux s’ébattent

Au clair de lune, et dansant l’herbe abattent.

Veux-tu Zéphir, de ton heur me donner,
Et que par toi toute me renouvelle ?

Fais mon Soleil devers moi retourner,

Et tu verras s’il ne me rend plus belle.

16 Après Qu’un Temps La Grêle Et Le Tonnerre

Après qu’un temps la grêle et le tonnerre

Ont le haut mont de Caucase battu,

Le beau jour vient, de luer revêtu.

Quand Phébus a son cerne fait en terre,
Et l’Océan il regagne a grand’erre ;

Sa soeur se montre avec son chef pointu.

Quand quelque temps le Parthe a combattu,

Il prend la fuite et son arc il desserre.
Un temps t’ai vu et consolé plaintif,

Et défiant de mon feu peu hâtif ;

Mais maintenant que tu m’as embrassée
Et suis au point auquel tu me voulais,

Tu as ta flamme en quelque eau arrosée,

Et es plus froid qu’être je ne soulais.

17 Je Fuis La Ville, Et Temples, Et Tous Lieux

Je fuis la ville, et temples, et tous lieux

Esquels, prenant plaisir à t’ouïr plaindre,

Tu pus, et non sans force, me contraindre

De te donner ce qu’estimais le mieux.
Masques, tournois, jeux me sont ennuyeux,

Et rien sans toi de beau ne me puis peindre;

Tant que, tâchant à ce désir étreindre,

Et un nouvel objet faire à mes yeux,
Et des pensers amoureux me distraire,

Des bois épais suis le plus solitiare.

Mais j’aperçois, ayant erré maint tour,
Que si je veux de toi ëtre délivre,

Il me convient hors de moi-mëme vivre;

Ou fais encor que loin sois en séjour.

18 Baise M’encor, Rebaise-moi Et Baise

Baise m’encor, rebaise-moi et baise :

Donne m’en un de tes plus savoureux,

Donne m’en un de tes plus amoureux :

Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.
Las, te plains-tu ? ça que ce mal j’apaise,

En t’en donnant dix autres doucereux.

Ainsi mêlant nos baisers tant heureux

Jouissons-nous l’un de l’autre à notre aise.
Lors double vie à chacun en suivra.

Chacun en soi et son ami vivra.

Permets m’Amour penser quelque folie :
Toujours suis mal, vivant discrètement,

Et ne me puis donner contentement,

Si hors de moi ne fais quelque saillie.

19 Diane Étant En L’épaisseur D’un Bois

Diane étant en l’épaisseur d’un bois,

Après avoir mainte bête assénée,

Prenait le frais, de Nymphe couronn&eacutee.

J’allais rêvant, comme fais mainte fois,
Sans y penser, quand j’ouïs une vois

Qui m’appela, disant : Nymphe étonnée,

Que ne t’es-tu vers diane tournée ?

Et, me voyant sans arc et sans carquois :
Qu’as-tu trouvé, Ô compagne en ta voie,

Qui de ton arc et flêches ait fait proie ?

– Je m’animai, réponds-je, à un passant,
Et lui jetai en vain toute mes flêches

Et l’arc aprés ; mais lui les ramassant

Et les tirant, me fit cent en cent brêches.

20 Prédit Me Fut Que Devait Fermement

Prédit me fut que devait fermement

Un jour aimer celui dont la figure

Me fut décrite ; et sans autre peinture

Le reconnus quand vis premièrement.
Puis le voyant aimer fatalement

Pitié je pris de sa triste aventure,

Et tellement je forçais ma nature,

Qu’autant que lui aimai ardentement.
Qui n’eût pensé qu’en faveur devait croître

Ce que le ciel et destins firent naître ?

Mais quand je vois si nubileux apprêts,
Vents si cruels et tant horrible orage,

Je crois qu’étaient les infernaux arrêts

Que de si loin m’ourdissaient ce naufrage.

21 Quelle Grandeur Rend L’homme Vénérable ?

Quelle grandeur rend l’homme vénérable ?

Quelle grosseur ? quel poil ? quelle couleur ?

Qui est des yeux le plus emmielleur ?

Qui fait plus tôt une plaie incurable ?
Quel chant est plus à l’homme convenable ?

Qui plus pénètre en chantant sa douleur ?

Qui un doux luth fait encore meilleur ?

Quel naturel est le plus amiable ?
Je ne voudrais le dire assûrément,

Ayant Amour forcé mon jugement ;

Mais je sais bien, et de tant je m’assure,
Que tout le beau que l’on pourrait choisir,

Et que tout l’art qui aide la Nature,

Ne sauraient accroître mon désir.

22 Luisant Soleil, Que Tu Es Bienheureux

Luisant Soleil, que tu es bienheureux

De voir toujours t’Amie la face !

Et toi, sa soeur, qu’Endymion embrasse,

Tant te repais de miel amoureux !
Mars voie Vénus ; Mercure aventureux

De Ciel en Ciel, de lieu en lieu se glace ;

Er Jupiter remarque en mainte place

Ses premiers ans plus gais et chaleureux.
Voilà du Ciel la puissante harmonie,

Qui les esprits divins ensemble lie ;

Mais s’ils avaient ce qu’ils aiment lointain,
Leur harmonie et ordre irrévocable

Se tournerait en erreur variable,

Et comme moi travaillerait en vain.

07 On Voit Mourir Toute Chose Animée

On voit mourir toute chose animée,

Lors que du corps l’âme subtile part :

Je suis le corps, toi la meilleure part :

Où es-tu donc, ô âme bien aimée ?
Ne me laissez pas si longtemps pâmée :

Pour me sauver après viendrais trop tard.

Las ! ne mets point ton corps en ce hasard :

Rends-lui sa part et moitié estimée.
Mais fais, Ami, que ne soit dangereuse

Cette rencontre et revue amoureuse,

L’accompagnant, non de sévérité,
Non de rigueur, mais de grâce amiable,

Qui doucement me rende ta beauté,

Jadis cruelle, à présent favorable.

08 Je Vis, Je Meurs : Je Me Brûle Et Me Noie

Je vis, je meurs : je me brûle et me noie,

J’ai chaud extrême en endurant froidure;

La vie m’est et trop molle et trop dure,

J’ai grands ennuis entremélés de joie.
Tout en un coup je ris et je larmoie,

Et en plaisir maint grief tourment j’endure,

Mon bien s’en va, et à jamais il dure,

Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène

Et, quand je pense avoir plus de douleur,

Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis, quand je crois ma joie être certaine,

Et être en haut de mon désiré heur,

Il me remet en mon premier malheur.

09 Tout Aussitôt Que Je Commence À Prendre

Tout aussitôt que je commence à prendre

Dans le mol lit le repos désiré,

Mon triste esprit, hors de moi retiré,

S’en va vers toi incontinent se rendre.
Lors m’est avis que dedans mon sein tendre

Je tiens le bien où j’ai tant aspiré,

Et pour lequel j’ai si haut soupiré

Que de sanglots ai souvent cuidé fendre.
Ô doux sommeil, ô nuit à moi heureuse !

Plaisant repos plein de tanquillité,

Continuez toutes les nuits mon songe ;
Et si jamais ma pauvre âme amoureuse

Ne doit avoir de bien en vérité,

Faites au moins qu’elle en ait en mensonge.