Printemps Oublié

Ce beau printemps qui vient de naître

A peine goûté va finir ;

Nul de nous n’en fera connaître

La grâce aux peuples à venir.
Nous n’osons plus parler des roses :

Quand nous les chantons, on en rit ;

Car des plus adorables choses

Le culte est si vieux qu’il périt.
Les premiers amants de la terre

Ont célébré Mai sans retour,

Et les derniers doivent se taire,

Plus nouveaux que leur propre amour.
Rien de cette saison fragile

Ne sera sauvé dans nos vers,

Et les cytises de Virgile

Ont embaumé tout l’univers.
Ah ! frustrés par les anciens hommes,

Nous sentons le regret jaloux

Qu’ils aient été ce que nous sommes,

Qu’ils aient eu nos coeurs avant nous.

Quand Les Heures Pour Vous

Sonnet.

Quand les heures pour vous prolongeant la sieste,
Toutes, d’un vol égal et d’un front différent,
Sur vos yeux demi-clos qu’elles vont effleurant,
Bercent de leurs pieds frais l’oisiveté céleste,

Elles marchent pour nous, et leur bande au pied leste,
Dans le premier repos, dès l’aube, nous surprend,
Pousse du pied les vieux et les jeunes du geste,
Sur les coureurs tombés passe comme un torrent ;

Esclaves surmenés des heures trop rapides,
Nous mourrons n’ayant fait que nous donner des rides,
Car le beau sous nos fronts demeure inexprimé.

Mais vous, votre art consiste à vous laisser éclore,
Vous qui même en dormant accomplissez encore
Votre beauté, chef-d’œuvre ignorant, mais aimé.

Renaissance

Je voudrais, les prunelles closes,

Oublier, renaître, et jouir

De la nouveauté, fleur des choses,

Que l’àge fait évanouir.
Je resaluerais la lumière,

Mais je déplierais lentement

Mon âme vierge et ma paupière

Pour savourer l’étonnement ;
Et je devinerais moi-même

Les secrets que nous apprenons ;

J’irais seul aux êtres que j’aime

Et je leur donnerais des noms ;
Émerveillé des bleus abîmes

Où le vrai Dieu semble endormi,

Je cacherais mes pleurs sublimes

Dans des vers sonnant l’infini ;
Et pour toi, mon premier poème,

O mon aimée, ô ma douleur,

Je briserais d’un cri suprême

Un vers frêle comme une fleur.
Si pour nous il existe un monde

Où s’enchaînent de meilleurs jours,

Que sa face ne soit pas ronde,

Mais s’étende toujours, toujours
Et que la beauté, désapprise

Par un continuel oubli,

Par une incessante surprise

Nous fasse un bonheur accompli.

Rencontre

Sonnet.

Je ne te raille point, jeune prostituée !
Tu vas l’œil provocant, le pied galant et prompt,
À travers le sarcasme et l’ignoble huée :
Ton immuable rire est plus fort que l’affront.

Et moi, je porte au bal le masque de mon front ;
J’y vais, l’âme d’amour à vingt ans dénuée,
Mendier des regards dans la blanche nuée
Des vierges dont jamais les cœurs ne choisiront.

Également parés et dédaignés de même,
Tu cherches ton dîner, moi j’ai besoin qu’on m’aime.
Qui voudra de ton corps ? L’amant heureux te fuit ;

Qui voudra de mon cœur ? L’ange aimé se retire…
Sommes-nous donc voués au glacial délire
Du Désespoir pâmé sur la Faim dans la nuit ?

Ressemblance

Vous désirez savoir de moi
D’où me vient pour vous ma tendresse ;
Je vous aime, voici pourquoi :
Vous ressemblez à ma jeunesse.

Vos yeux noirs sont mouillés souvent
Par l’espérance et la tristesse,
Et vous allez toujours rêvant :
Vous ressemblez à ma jeunesse.

Votre tête est de marbre pur,
Faite pour le ciel de la Grèce
Où la blancheur luit dans l’azur :
Vous ressemblez a ma jeunesse.

Je vous tends chaque jour la main,
Vous offrant l’amour qui m’oppresse ;
Mais vous passez votre chemin…
Vous ressemblez à ma jeunesse.

Rosées

Je rêve, et la pâle rosée

Dans les plaines perle sans bruit,

Sur le duvet des fleurs posée

Par la main fraîche de la nuit.
D’où viennent ces tremblantes gouttes ?

Il ne pleut pas, le temps est clair ;

C’est qu’avant de se former, toutes,

Elles étaient déjà dans l’air.
D’où viennent mes pleurs ? Toute flamme,

Ce soir, est douce au fond des cieux ;

C’est que je les avais dans l’âme

Avant de les sentir aux yeux.
On a dans l’âme une tendresse

Où tremblent toutes les douleurs,

Et c’est parfois une caresse

Qui trouble, et fait germer les pleurs

Séparation

Je ne devais pas vous le dire ;
Mes pleurs, plus forts que la vertu,
Mouillant mon douloureux sourire,
Sont allés sur vos mains écrire
L’aveu brûlant que j’avais tu.

Danser, babiller, rire ensemble,
Ces jeux ne nous sont plus permis :
Vous rougissez, et moi je tremble ;
Je ne sais ce qui nous rassemble.
Mais nous ne sommes plus amis.

Disposez de nous, voici l’heure
Où je ne puis vous parler bas
Sans que l’amitié change ou meure :
Oh ! dites-moi qu’elle demeure,
Je sens qu’elle ne suffit pas.

Si le langage involontaire
De mes larmes vous a déplu,
Eh bien, suivons chacun sur terre
Notre sentier : moi, solitaire,
Vous, heureuse, au bras de l’élu.

Je voyais nos deux cœurs éclore
Comme un couple d’oiseaux chantants
Éveillés par la même aurore ;
Ils n’ont pas pris leur vol encore :
Séparons-les, il en est temps ;

Séparons-les à leur naissance,
De crainte qu’un jour à venir,
Malheureux d’une longue absence,
Ils n’aillent dans le vide immense
Se chercher sans pouvoir s’unir.

Si J’étais Dieu

Si j’étais Dieu, la mort serait sans proie,
Les hommes seraient bons, j’abolirais l’adieu,
Et nous ne verserions que des larmes de joie,
Si j’étais Dieu.

Si j’étais Dieu, de beaux fruits sans écorces
Mûriraient, le travail ne serait plus qu’un jeu,
Car nous n’agirions plus que pour sentir nos forces,
Si j’étais Dieu.

Si j’étais Dieu, pour toi, celle que j’aime,
Je déploierais un ciel toujours frais, toujours bleu,
Mais je te laisserais, ô mon ange, la même,
Si j’étais Dieu.

Un Sérail

J’ai mon sérail comme un prince d’Asie,
Riche en beautés pour un immense amour ;
Je leur souris selon ma fantaisie :
J’aime éternellement la dernière choisie,
Et je les choisis tour à tour.

Ce ne sont pas ces esclaves traîtresses
Que l’Orient berce dans la langueur ;
Ce ne sont pas de vénales maîtresses :
C’est un vierge harem d’amantes sans caresses,
Car mon harem est dans mon cœur.

N’y cherchez point les boîtes parfumées,
Ni la guitare aux soupirs frémissants ;
Chants et parfums ne sont qu’air et fumées :
C’est ma jeunesse même, ô douces bien-aimées,
Que je vous brûle pour encens !

Les gardiens noirs que le soupçon dévore
Selon mes vœux ne vous cacheraient pas ;
Ma jalousie est plus farouche encore :
Elle est toute en mon âme, et le vent même ignore
Les noms que je lui dis tout bas.

Un Songe (ii)

À Jules Guiffrey.

J’étais, j’entrais au tombeau
Où mes aïeux rêvent ensemble.
Ils ont dit :  » La nuit lourde tremble ;
Est-ce l’approche d’un flambeau,

 » Le signal de la nouvelle ère
Qu’attend notre éternel ennui ?
— Non, c’est l’enfant, a dit mon père :
Je vous avais parlé de lui.

 » Il était au berceau ; j’ignore
S’il nous vient jeune ou chargé d’ans.
Mes cheveux sont tout blonds encore,
Les tiens, mon fils, peut-être blancs

 » — Non, père, au combat de la vie
Bientôt je suis tombé vaincu,
L’âme pourtant inassouvie :
Je meurs et je n’ai pas vécu.

 » — J’attendais près de moi ta mère :
Je l’entends gémir au-dessus !
Ses pleurs ont tant mouillé la pierre
Que mes lèvres les ont reçus.

 » Nous fûmes unis peu d’années
Après de bien longues amours ;
Toutes ses grâces sont fanées…
Je la reconnaîtrai toujours.

 » Ma fille a connu mon visage :
S’en souvient-elle ? Elle a changé.
Parle-moi de son mariage
Et des petits-enfants que j’ai.

 » — Un seul vous est né. — Mais toi-même,
N’as-tu pas de famille aussi ?
Quand on meurt jeune, c’est qu’on aime :
Qui vas-tu regretter ici ?

 » — J’ai laissé ma sœur et ma mère
Et les beaux livres que j’ai lus ;
Vous n’avez pas de bru, mon père ;
On m’a blessé, je n’aime plus.

 » — De tes aïeux compte le nombre :
Va baiser leurs fronts inconnus,
Et viens faire ton lit dans l’ombre
À côté des derniers venus.

 » Ne pleure pas ; dors dans l’argile
En espérant le grand réveil.
— O père, qu’il est difficile
De ne plus penser au soleil ! « 

Pluie

Il pleut. J’entends le bruit égal des eaux ;

Le feuillage, humble et que nul vent ne berce,

Se penche et brille en pleurant sous l’averse ;

Le deuil de l’air afflige les oiseaux.
La bourbe monte et trouble la fontaine,

Et le sentier montre à nu ses cailloux.

Le sable fume, embaume et devient roux ;

L’onde à grands flots le sillonne et l’entraîne.
Tout l’horizon n’est qu’un blême rideau ;

La vitre tinte et ruisselle de gouttes ;

Sur le pavé sonore et bleu des routes

Il saute et luit des étincelles d’eau.
Le long d’un mur, un chien morne à leur piste,

Trottent, mouillés, de grands boeufs en retard ;

La terre est boue et le ciel est brouillard ;

L’homme s’ennuie : oh ! que la pluie est triste !

Plus Tard

Depuis que la beauté, laissant tomber ses charmes,
N’a plus offert qu’un marbre à mon désir vainqueur ;
Depuis que j’ai senti mes plus brûlantes larmes
Rejaillir froides à mon cœur ;

À présent que j’ai vu la volupté malsaine
Fléchir tant de beaux fronts qui n’ont pu se lever,
Et que j’ai vu parfois luire un enfer obscène
Dans des yeux qui m’ont fait rêver,

La grâce me désole ; et si, pendant une heure,
Le mensonge puissant des caresses m’endort,
Je m’éveille en sursaut, je m’en arrache et pleure :
— Plus tard, me dis-je, après la mort !

Après les jours changeants, sur la terre éternelle,
Quand je serai certain que rien n’y peut finir,
Quand le Temps, hors d’haleine, aura brisé son aile
Sur les confins de l’avenir !

Après les jours fuyants, voués à la souffrance,
Et quand aura grandi comme un soleil meilleur
Le point d’azur qui tremble au fond de l’espérance,
Aube du ciel intérieur ;

Quand tout aura son lieu, lorsque enfin toute chose,
Après le flux si long des accidents mauvais,
Pure, belle et complète, ayant tari sa cause,
Vivra jeune et stable à jamais :

Alors, je t’aimerai sans retour sur la vie,
Sans rider le présent des regrets du passé,
Épouse que mon âme aura tant poursuivie,
Et tu me tiendras embrassé !

Les Chaînes

J’ai voulu tout aimer, et je suis malheureux,
Car j’ai de mes tourments multiplié les causes ;
D’innombrables liens frêles et douloureux
Dans l’univers entier vont de mon âme aux choses.

Tout m’attire à la fois et d’un attrait pareil :
Le vrai par ses lueurs, l’inconnu par ses voiles ;
Un trait d’or frémissant joint mon cœur au soleil,
Et de longs fils soyeux l’unissent aux étoiles.

La cadence m’enchaîne à l’air mélodieux,
La douceur du velours aux roses que je touche ;
D’un sourire j’ai fait la chaîne de mes yeux,
Et j’ai fait d’un baiser la chaîne de ma bouche.

Ma vie est suspendue à ces fragiles nœuds,
Et je suis le captif des mille êtres que j’aime :
Au moindre ébranlement qu’un souffle cause en eux
Je sens un peu de moi s’arracher de moi-même.

Les Oiseaux

Montez, montez, oiseaux, à la fange rebelles,

Du poids fatal les seuls vainqueurs !

A vous le jour sans ombre et l’air, à vous les ailes

Qui font planer les yeux aussi haut que les coeurs !
Des plus parfaits vivants qu’ait formés la nature,

Lequel plus aisément plane sur les forêts,

Voit mieux se dérouler leurs vagues de verdure,

Suit mieux des quatre vents la céleste aventure,

Et regarde sans peur le soleil d’aussi près ?
Lequel sur la falaise a risqué sa demeure

Si haut qu’il vît sous lui les bâtiments bercés ?

Lequel peut fuir la nuit en accompagnant l’heure,

Si prompt qu’à l’occident les roseaux qu’il effleure,

Qnand il touche au levant, ne sont pas redressés ?
Fuyez, fuyez, oiseaux, à la fange rebelles,

Du poids fatal les seuls vainqueurs !

A vous le jour, à vous l’espace ! à vous les ailes

Qui promènent les yeux aussi loin que les coeurs !
Vous donnez en jouant des frissons aux charmilles ;

Vos chantres sont des bois le délice et l’honneur ;

Vous êtes, au printemps, bénis dans les familles :

Vous y prenez le pain sur les lèvres des filles ;

Car vous venez du ciel et vous portez bonheur.
Les pâles exilés, quand vos bandes lointaines

Se perdent dans l’azur comme les jours heureux,

Sentent moins l’aiguillon de leurs superbes haines ;

Et les durs criminels chargés de justes chaînes

Peuvent encore aimer, quand vous chantez pour eux.
Chantez, chantez, oiseaux, à la fange rebelles,

Du poids fatal les seuls vainqueurs !

A vous la liberté, le ciel ! à vous les ailes

Qui font vibrer les voix aussi haut que les coeurs !

L’habitude

L’habitude est une étrangère

Qui supplante en nous la raison :

C’est une ancienne ménagère

Qui s’installe dans la maison.
Elle est discrète, humble, fidèle,

Familière avec tous les coins ;

On ne s’occupe jamais d’elle,

Car elle a d’invisibles soins :
Elle conduit les pieds de l’homme,

Sait le chemin qu’il eût choisi,

Connaît son but sans qu’il le nomme,

Et lui dit tout bas :  » Par ici.  »
Travaillant pour nous en silence,

D’un geste sûr, toujours pareil,

Elle a l’oeil de la vigilance,

Les lèvres douces du sommeil.
Mais imprudent qui s’abandonne

A son joug une fois porté !

Cette vieille au pas monotone

Endort la jeune liberté ;
Et tous ceux que sa force obscure

A gagnés insensiblement

Sont des hommes par la figure,

Des choses par le mouvement.