Pressé De Désespoir

Stance VIII.

Pressé de désespoir, mes yeux flambants je dresse
À ma beauté cruelle, et baisant par trois fois
Mon poignard nu, je l’offre aux mains de ma déesse,
Et lâchant mes soupirs en ma tremblante voix,
Ces mots coupés je presse :

 » Belle, pour étancher les flambeaux de ton ire,
Prends ce fer en tes mains pour m’en ouvrir le sein,
Puis mon coeur haletant hors de son lieu retire,
Et le pressant tout chaud, étouffe en l’autre main
Sa vie et son martyre.

Ah dieu ! si pour la fin de ton ire ennemie
Ta main l’ensevelit, un sépulcre si beau
Sera le paradis de son âme ravie,
Le fera vivre heureux au milieu du tombeau
D’une plus belle vie !  »

Mais elle fait sécher de fièvre continue
Ma vie en languissant, et ne veut toutefois,
De peur d’avoir pitié de celui qu’elle tue,
Rougir de mon sang chaud l’ivoire de ses doigts,
Et en troubler sa vue.

Aveuglé ! quelle mort est plus douce que celle
De ses regards mortels durement gracieux
Qui dérobe mon âme en une aise immortelle ?
J’aime donc mieux la mort sortant de ses beaux yeux
Et plus longue et plus belle.

Puisque Le Corps Blessé

Stance VII.

Puisque le cors blessé, mollement estendu
Sur un lit qui se courbe aux malheurs qu’il suporte
Me faict venir au ronge et gouster mes douleurs,
Mes membres, jouissez du repos pretendu,
Tandis l’esprit lassé d’une douleur plus forte
Esgalle au corps bruslant ses ardentes chaleurs.

Le corps vaincu se rend, et lassé de souffrir
Ouvre au dard de la mort sa tremblante poitrine,
Estallant sur un lit ses misérables os,
Et l’esprit, qui ne peut pour endurer mourir,
Dont le feu violent jamais ne se termine,
N’a moyen de trouver un lit pour son repos.

Les medecins fascheux jugent diversement
De la fin de ma vie et de l’ardente flamme
Qui mesme fait le cors pour mon ame souffrir,
Mais qui pourroit juger de l’eternel torment
Qui me presse d’ailleurs ? Je sçay bien que mon ame
N’a point de medecins qui la peussent guerir.

Mes yeux enflez de pleurs regardent mes rideaux
Cramoisis, esclatans du jour d’une fenestre
Qui m’offusque la veuë, et faict cliner les yeux,
Et je me resouviens des celestes flambeaux,
Comme le lis vermeil de ma dame faict naistre
Un vermeillon pareil à l’aurore des Cieux.

Je voy mon lict qui tremble ainsi comme je fais,
Je voy trembler mon ciel, le chaslit et la frange
Et les soupirs des vents passer en tremblottant ;
Mon esprit temble ainsi et gemist soubs le fais
D’un amour plein de vent qui, muable, se change
Aux vouloirs d’un cerveau plus que l’air inconstant.

Puis quant je ne voy’ rien que mes yeux peussent voir,
Sans bastir là dessus les loix de mon martyre,
Je coulle dans le lict ma pensée et mes yeux ;
Ainsi puisque mon ame essaie à concevoir
Ma fin par tous moyens, j’attens et je desire
Mon corps en un tombeau, et mon esprit es Cieux.

Quiconque Sur Les Os Des Tombeaux Effroyables

Stance XIX.

Quiconque sur les os des tombeaux effroyables
Verra le triste amant, les restes misérables
D’un coeur séché d’amour, et l’immobile corps
Qui par son âme morte est mis entre les morts,

Qu’il déplore le sort d’une âme à soi contraire,
Qui pour un autre corps à son corps adversaire
Me laisse examiné sans vie et sans mourir,
Me fait aux noirs tombeaux après elle courir.

Démons qui fréquentez des sépulcres la lame,
Aidez-moi, dites-moi nouvelles de mon âme,
Ou montrez-moi les os qu’elle suit adorant
De la morte amitié qui n’est morte en mourant.

Diane, où sont les traits de cette belle face ?
Pourquoi mon oeil ne voit comme il voyait ta grâce,
Ou pourquoi l’oeil de l’âme, et plus vif et plus fort,
Te voit et n’a voulu se mourir en ta mort ?

Elle n’est plus ici, ô mon âme aveuglée,
Le corps vola au ciel quand l’âme y est allée ;
Mon coeur, mon sang, mes yeux, verraient entre les morts
Son coeur, son sang, ses yeux, si c’était là son corps.

Si tu brûle à jamais d’une éternelle flamme,
A jamais je serai un corps sans toi, mon âme,
Les tombeaux me verront effrayé de mes cris,
Compagnons amoureux des amoureux esprits.

Amour Qui N’est Qu’amour

Stance XXI.

Amour qui n’est qu’amour, qui vit sans espérance,
De soi-même par soi par soi-même agité,
Qui naquit éternel vif à l’éternité
Qui surpasse en aimant l’âme et la connaissance,
Que cet amour est près de la divinité !

On dit qu’amour est feu, le feu est de deux sortes :
L’un se mêle confus avec les éléments,
Pour engendrer, nourrir par leurs tempéraments,
L’autre assiège du Ciel tout céleste les portes,
Prenant en soi la vie et tous ses mouvements.

Le premier s’asservit sous les lois de la nature,
Se mêle, se démêle et se perd quelquefois.
Quand le vivre lui faut, l’autre n’a d’autres lois
Que son cours, son esprit, son âme belle et pure,
Et feu est toujours feu, sans le secours du bois.

L’homme par la raison tient, augmente et possède
Le feu qui n’est vrai feu, mais un bien que des dieux
Le larron Promethée eut le moins précieux,
L’autre qui en beauté tout le dessous excède
Ne pouvant être Ciel est le plus près des Cieux.

Je veux du feu terrestre et de l’élémentaire
Comparer deux amours, dont l’un a pour objet
Un désir, un plaisir, imparfait et abject,
L’autre se mire en soi, et tout seul se veut plaire
Il est la cause et fin, sa vie et son subject.

Amants qui abaissez votre amour de la vue,
Qui l’endormez enfant au berceau du loisir,
De qui le coeur enflé engrossa de désir,
Vous voyez l’espérance à la poitrine nue,
Faire téter amour au lait de son plaisir.

Si votre oeil fasciné un coup se défascine,
Si le coeur perd sa fin ou se contente un jour,
Si fortune effrayant de quelque lâche tour
La nourrice d’amour a séché sa poitrine,
Tout meurt, votre désir, l’espérance et l’amour.

Mais ceux qui sont épris des plus célestes flammes
Ne sont haussés du trop et abaissés du peu,
Leur amour n’est enfant de peu de choses esmeu,
Rien ne le fait mourir : En ces heureuses âmes,
Sans espoir et sans bois vit l’amour et le feu.

Un peu d’eau fait mourir une flamme commune.
Les larmes font mourir les amours et les feux
Des amants espérants, les autres amoureux
Triomphent sur les pleurs, commandent la fortune
Car l’eau est sous le feu comme il est sous les Cieux.

Ah ! que le feu terrestre a sur soi de nuages !
Ah ! que l’autre est couvert d’une belle clarté !
Que l’un a de fumée et l’autre de beauté !
L’un sert même aux enfers, aux peines et aux rages,
L’autre aux Cieux, aux plaisirs de la divinité.

Pour cause, en mon amour j’aime pour ce que j’aime,
J’aime sans désirer que le plaisir d’aimer,
Mon âme par son âme apprend à s’animer,
Je n’espère en aimant rien plus que l’amour même
Et le bois de ce feu ne se peut consumer.

Si on dit votre amour est simple et stérile,
Sans produire, sans croître et est sans action
Le feu pur est ainsi sans dépérition.
S’il ne meurt point, pourquoi doit-il être fertile ?
Croître et diminuer sont imperfection.

Belle divinité qui mon âme a ravie
En ton Ciel avec toi, mon âme a pris des yeux
Pour contempler de toi le beau, le précieux,
Pareil au bienheureux est son heure et sa vie,
Car être au paradis, c’est contempler les dieux.

Mais ne puis-je espérer de mes beaux feux estaindre ?
Mais dois-je désirer d’esteindre ces beaux feux ?
Non, c’est ne vouloir point le plaisir que je veux,
Je ne puis le vouloir et n’oserais le craindre,
Mon amour ne craint pis et n’espère rien mieux.

Je vois de mon beau ciel les espérances vaines
Des amants abusés, l’un ne peut s’esjouir.
Possédant un défaut, l’autre ne peut fuir
Le manque et l’imparfait des amitiés humaines
Et l’amour sans l’espoir est plus que le jouir.

Je ne désire rien, que faut-il que j’espère ?
Et je n’espère rien, que puis-je désirer ?
Mon amour sait ravie, et non par martyrer,
Et sur mon bien parfait, qu’est-ce qui me peut plaire ?
Si mon bien ne peut croître, il ne peut empirer.

L’élément en hauteur surpasse toute flamme,
Le feu est le plus sûr de tous les éléments,
Mon âme aime plus haut que tous entendements,
Il n’est rien de si beau que le beau de ma dame,
Elle efface tous beau, et moi tous les amants.

Complainte À Sa Dame

Ne lisez pas ces vers, si mieux vous n’aimez lire
Les escrits de mon coeur, les feux de mon martyre :
Non, ne les lisez pas, mais regardez aux Cieux,
Voyez comme ils ont joint leurs larmes à mes larmes,
Oyez comme les vents pour moy levent les armes,
A ce sacré papier ne refusez vos yeux.

Boute-feux dont l’ardeur incessamment me tuë,
Plus n’est ma triste voix digne if estre entenduë :
Amours, venez crier de vos piteuses voix
Ô amours esperdus, causes de ma folie,
Ô enfans insensés, prodigues de ma vie,
Tordez vos petits bras, mordez vos petits doigts.

Vous accusez mon feu, vous en estes l’amorce,
Vous m’accusez d’effort, et je n’ay point de force,
Vous vous plaignez de moy, et de vous je me plains,
Vous accusez la main, et le coeur luy commande,
L’amour plus grand au coeur, et vous encor plus grande,
Commandez à l’amour, et au coeur et aux mains.

Mon peché fut la cause , et non pas l’entreprendre ;
Vaincu, j’ay voulu vaincre, et pris j’ay voulu prendre.
Telle fut la fureur de Scevole Romain :
Il mit la main au feu qui faillit à l’ouvrage,
Brave en son desespoir, et plus brave en sa rage,
Brusloit bien plus son coeur qu’il ne brusloit sa main.

Mon coeur a trop voulu, ô superbe entreprise,
Ma bouche d’un baiser à la vostre s’est prise,
Ma main a bien osé toucher à vostre sein,
Qu’eust -il après laissé ce grand coeur d’entreprendre,
Ma bouche vouloit l’ame à vostre bouche rendre,
Ma main sechoit mon coeur au lieu de vostre sein.

Le Miel Sucré De Votre Grâce

Stance X.

Le miel sucré de vostre grâce,
Le bel astre de vostre face
Meurtrière de tant de cueurs
Ne sorte de ma souvenance ;
Mais où prendray-je l’espérance
De guérison pour mes douleurs ?

Je sens bien mon âme incensée
Se transir sur vostre pancée
Et sur le souvenir de vous,
Mais je ne puis trouver les charmes
Qui me font friand de mes larmes
Et trouver mon malheur si doux.

Deux yeux portent ilz telle émorce ?
Ô Dieux ! il y a tant de force
Dedans les rais d’une beauté !
Je l’espreuve et ne le puis croire,
Et le fiel que j’ai soif de boire
Desjà m’est expérimenté.

Ô Déesse pour qui j’endure,
Comme vos beautez je mesure,
Mesurez ainsi mon torment,
Car la souffrance me tue,
Pourveu qu’elle vous soit congneue,
Ne me deplaist aucunement.

Non pas que je veille entreprendre
De mesurer ny de comprendre
Ny vos beautez ny mon soucy ;
Ces choses sont ainsi unies :
Si vos grâces sont infinies,
Mon affliction l’est aussi.

Mon martire est vostre puissance,
Comme aiant pareille naissance,
Ont aussi un effet pareil,
Hors mis que c’est par vostre veue
Que ma puissance dyminue,
Et la vostre croist par vostre oeil.

Si votre oeil m’est insurportable,
Si d’un seul regard il m’accable
D’ardeurs, de pennes et d’ennuy,
Pour Dieu, emspechez le de luyre,
Mais non, laissez le plus tost nuire,
Car je ne peux vivre sans luy !

Vostre présence me dévore,
Et vostre absence m’est encore
Cent fois plus fascheuse à soufrir :
Un seul de vos regards me tue,
Je ne vis point sans vostre veue,
Je ne vis doncq’ point sans mourir.

Liberté Douce Et Gracieuse

Stance IX.

Liberté douce et gracieuse,
Des petits animaux le trésor,
Ah liberté, combien es-tu plus précieuse
Ni que les perles ni que l’or !

Suivant par les lois à la chasse
Les escureux sautans, moi qui estoit captif,
Envieux de leur bien, leur malheur je prochasse,
Et un pris un entier et vif.

J’en fis présent à ma mignonne
Qui lui tressa de soie un cordon pour prison ;
Mais les frians apas du sucre qu’on luy donne
Luy sont plus mortelz que poison.

Les mains de neige qui le lient,
Les attraians regars qui le vont decepvant
Plustost obstinement à la mort le convient
Qu’estre prisonnier et vivant.

Las ! commant ne suis-je semblable
Au petit escurieu qui estant arresté
Meurt de regretz sans fin et n’a si agréable
Sa vie que sa liberté ?

Ô douce fin de triste vie
De ce cueur qui choisist la mort pour les malheureux,
Qui pour les surmonter sacrifie sa vie
Au regret des champs et des fleurs !

À L’éclair Violent De Ta Face Divine

À l’éclair violent de ta face divine,
N’étant qu’homme mortel, ta céleste beauté
Me fit goûter la mort, la mort et la ruine
Pour de nouveau venir à l’immortalité.

Ton feu divin brûla mon essence mortelle,
Ton céleste m’éprit et me ravit aux Cieux,
Ton âme était divine et la mienne fut telle :
Déesse, tu me mis au rang des autres dieux.

Ma bouche osa toucher la bouche cramoisie
Pour cueillir, sans la mort, l’immortelle beauté,
J’ai vécu de nectar, j’ai sucé l’ambroisie,
Savourant le plus doux de la divinité.

Aux yeux des Dieux jaloux, remplis de frénésie,
J’ai des autels fumants comme les autres dieux,
Et pour moi, Dieu secret, rougit la jalousie
Quand mon astre inconnu a déguisé les Cieux.

Même un Dieu contrefait, refusé de la bouche,
Venge à coups de marteaux son impuissant courroux,
Tandis que j’ai cueilli le baiser et la couche
Et le cinquième fruit du nectar le plus doux.

Ces humains aveuglés envieux me font guerre,
Dressant contre le ciel l’échelle, ils ont monté,
Mais de mon paradis je méprise leur terre
Et le ciel ne m’est rien au prix de ta beauté.

Eve Et Marie

Homme, qui que tu sois, regarde Eve et Marie,
Et comparant ta mère à celle du Sauveur,
Vois laquelle des deux en est le plus chérie,
Et du Père Eternel gagne mieux la faveur.

L’une à peine respire et la voilà rebelle,
L’autre en obéissance est sans compassion ;
L’une nous fait bannir, par l’autre on nous rappelle ;
L’une apporte le mal, l’autre la guérison.

L’une attire sur nous la nuit et la tempête,
Et l’autre rend le calme et le jour aux mortels ;
L’une cède au serpent, l’autre en brise la tête ;
Met à bas son empire et détruit ses autels.

L’une a toute sa race au démon asservie,
L’autre rompt l’esclavage où furent ses aïeux
Par l’une vient la mort et par l’autre la vie,
L’une ouvre les enfers et l’autre ouvre les cieux.

Cette Ève cependant qui nous engage aux flammes
Au point qu’elle est bornée est sans corruption
Et la Vierge  » bénie entre toutes les femmes.  »
Serait-elle moins pure en sa conception ?

Non, non, n’en croyez rien, et tous tant que nous sommes
Publions le contraire à toute heure, en tout lieu :
Ce que Dieu donne bien à la mère des hommes,
Ne le refusons pas à la Mère de Dieu.

Je Ne Puis Aimer

Stance.

Que vous sert-il de me charmer ?
Aminte, je ne puis aimer
Où je ne vois rien à prétendre ;
Je sens naître et mourir ma flamme à votre aspect,
Et si pour la beauté j’ai toujours l’âme tendre,
Jamais pour la vertu je n’ai que du respect.

Vous me recevez sans mépris,
Je vous parle, je vous écris,
Je vous vois quand j’en ai l’envie ;
Ces bonheurs sont pour moi des bonheurs superflus ;
Et si quelque autre y trouve une assez douce vie,
Il me faut pour aimer quelque chose de plus.

Le plus grand amour sans faveur,
Pour un homme de mon humeur,
Est un assez triste partage ;
Je cède à mes rivaux cet inutile bien,
Et qui me donne un cœur, sans donner davantage,
M’obligerait bien plus de ne me donner rien.

Je suis de ces amants grossiers
Qui n’aiment pas fort volontiers
Sans aucun prix de leurs services,
Et veux, pour m’en payer, un peu mieux qu’un regard ;
Et l’union d’esprit est pour moi sans délices
Si les charmes des sens n’y prennent quelque part.

La Peste

Stance.

J’ai vu la peste en raccourci :
Et s’il faut en parler sans feindre,
Puisque la peste est faite ainsi,
Peste, que la peste est à craindre !

De cœurs qui n’en sauraient guérir
Elle est partout accompagnée,
Et dût-on cent fois en mourir,
Mille voudraient l’avoir gagnée.

L’ardeur dont ils sont emportés,
En ce péril leur persuade,
Qu’avoir la peste à ses côtés,
Ce n’est point être trop malade.

Aussi faut-il leur accorder
Qu’on aurait du bonheur de reste,
Pour peu qu’on se pût hasarder
Au beau milieu de cette peste.

La mort serait douce à ce prix,
Mais c’est un malheur à se pendre
Qu’on ne meurt pas d’en être pris,
Mais faute de la pouvoir prendre.

L’ardeur qu’elle fait naître au sein
N’y fait même un mal incurable
Que parce qu’elle prend soudain,
Et qu’elle est toujours imprenable.

Aussi chacun y perd son temps,
L’un en gémit, l’autre en déteste,
Et ce que font les plus contents
C’est de pester contre la peste.

Regrets D’amour

Stance.

Caliste, lorsque je vous vois,
Dirai-je que je vous admire ?
C’est vous dire bien peu pour moi,
Et peut-être c’est trop vous dire.

Je m’expliquerais un peu mieux
Pour un moindre rang que le vôtre,
Vous êtes belle, j’ai des yeux,
Et je suis homme comme un autre.

Que n’êtes-vous à votre tour,
Caliste, comme une autre femme !
Je serais pour vous tout d’amour
Si vous n’étiez point si grande dame.

Votre grade hors du commun
Incommode fort qui vous aime,
Et sous le respect importun
Un beau feu s’éteint de lui-même.

J’aime un peu l’indiscrétion
Quand je veux faire des maîtresses ;
Et quand j’ai de la passion,
J’ai grand amour pour les caresses.

Mais si j’osais me hasarder
Avec vous au moindre pillage,
Vous me feriez bien regarder
Le grand chemin de mon village.

J’aime donc mieux laisser mourir
L’ardeur qui serait mal traitée,
Que de prétendre à conquérir
Ce qui n’est point de ma portée.

Sur Une Absence

Stance.

Depuis qu’un malheureux adieu
Rendit vers vous ma flamme criminelle,
Tout l’univers, prenant votre querelle,
Contre moi conspire en ce lieu.

Ayant osé me séparer
Du beau soleil qui luit seul à mon âme,
Pour le venger, l’autre cachant sa flamme,
Refuse de plus m’éclairer.

L’air, qui ne voit plus ce flambeau,
En témoignant ses regrets par ses larmes,
M’apprend assez qu’éloigné de vos charmes
Mes yeux se doivent fondre en eau.

Je vous jure, mon cher souci,
Qu’étant réduit à voir l’air qui distille,
Si j’ai le cœur prisonnier à la ville,
Mon corps ne l’est pas moins ici.

Amourettes De Jeune Homme

J’ai fait autrefois de la bête,
J’avais des Philis à la tête,
J’épiais les occasions,
J’épiloguais mes passions,
Je paraphrasais un visage.
Je me mettais à tout usage,
Debout, tête nue, à genoux,
Triste, gaillard, rêveur, jaloux,
Je courais, je faisais la grue
Tout un jour au bout d’une rue.
Soleil, flambeaux, attraits, appas,
Pleurs, désespoir, tourment, trépas,
Tout ce petit meuble de bouche
Dont un amoureux s’escarmouche,
Je savais bien m’en escrimer.
Par là je m’appris à rimer,
Par là je fis, sans autre chose,
Un sot en vers d’un sot en prose.