Religion Lumineuse

L’Empereur, — père de toutes les croyances, et estimant en chacune d’entre elles la Raison qui est une, — veut que ceci, prêt à s’effacer par négligence, soit reporté sur une table neuve et marqué du sceau de son règne :
L’Être admirable, n’est-ce pas l’Unité-Trine, le Seigneur sans origine, Oloho ? Il a divisé en croix les parties du monde ; décomposé l’air primordial ; suscité le Ciel et la terre ; lancé le soleil et la lune ; créé le premier homme dans une parfaite harmonie.
Mais Sa-Than répandit le mensonge, proclama l’égalité des grandeurs et mit la créature dans le lieu de l’Éternel. L’homme perdit la voie et ne put la retrouver.
Viennent ensuite des promesses : une incarnation ; un supplice ; une mort ; une résurrection. Or cela n’est pas bon à faire trop savoir aux hommes.
Que nul n’ose donc ajouter de commentaires ici. Que nul ne cherche un enseignement ici. Afin que sans fruits ni disciples la Croyance Lumineuse meure en paix, obscurément.

Vampire

Ami, ami, j’ai couché ton corps dans un cercueil au beau vernis rouge qui m’a coûté beaucoup d’argent ;
J’ai conduit ton âme, par son nom familier, sur la tablette que voici que j’entoure de mes soins ;
Mais plus ne dois m’occuper de ta personne :  » Traiter ce qui vit comme mort, quelle faute d’humanité !
Traiter ce qui est mort comme vivant, quelle absence de discrétion ! Quel risque de former un être équivoque !  »
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Ami, ami, malgré les principes, je ne puis te délaisser. Je formerai donc un être équivoque : ni génie, ni mort ni vivant. Entends moi :
S’il te plaît de sucer encore la vie au goût sucré, aux âcres épices ;
S’il te plaît de battre des paupières, d’aspirer dans ta poitrine et de frissonner sous ta peau, entends moi :
Deviens mon Vampire, ami, et chaque nuit, sans trouble et sans hâte, gonfle toi de la chaude boisson de mon cœur.

Retombée

Je frappe les dalles. J’en éprouve la solidité. J’en écoute la sonorité. Je me sens ferme et satisfait.
J’embrasse les colonnes. Je mesure leur jet, la portée, le nombre et la plantation. Je me sens clos et satisfait.
Me renversant, cou tendu, nuque douloureuse, je marche du regard sur le parvis inverse et je sens mes épaules riches d’un lourd habit cérémonieux, aux plis carrés, à la forte charpente.
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Coulant du faîte, paisible horizon terrestre, aux bords du toit mûri comme un manteau des moissons, — voici les Angles, acérés, griffus et cornus.
Ces quatre cornes, qui menacent-elles dans le ciel ? Que découvrent ces quatre doigts aux ongles longs ? Font-ils signe qu’il y a là-haut quelqu’un qui regarde ?
Ce sont les quatre coins de la Tente originale, noués aux quatre liens qui les relèvent, et, livrant avenue, déploient l’ample hospitalité.
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Liens invisible, que prolonge l’au-delà des nues, où vont-ils se lier eux-mêmes ? A quels piliers du Ciel, à quels poteaux du monde, à quelles hampes dix mille fois élevées ?
Cet espace, crevé par les pointes, pénétré des neuf firmaments qui l’entoure et le contient ? Plus loin que les confins il y a l’Extrême, et puis le Grand-Vide, et puis quoi ?
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Est-ce là l’inquiétude désignée par ces doigts courbés aux ongles longs ? — Mais voici, pas de réponse, et pas de signes, et point de haut mystère, et pas même de liens, même invisibles.
Puisque sous chacun des chevrons volants, accusant sa corne, résolvant sa cambrure, j’aperçois le grossier Piquet terrestre qui le soutient et qui l’explique.

Visage Dans Les Yeux

Puisant je ne sais quoi ; au fond de ses yeux jetant le panier tressé de mon désir, je n’ai pas obtenu le jappement de l’eau pure et profonde.
Main sur main, pesant la corde écailleuse, me déchirant les paumes, je n’ai levé pas même une goutte de l’eau pure et profonde :
Ou que le panier fut lâchement tressé, ou la corde brève ; ou s’il n’y avait rien au fond.
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Inabreuvé, toujours penché, j’ai vu, oh ! soudain, un visage : monstrueux comme chien de Fô au mufle rond aux yeux de boules.
Inabreuvé, je m’en suis allé ; sans colère ni rancune, mais anxieux de savoir d’où vient la fausse image et le mensonge :
De ses yeux ? — Des miens ?

Sans Marque De Règne

Honorer les Sages reconnus ; dénombrer les Justes ; redire à toutes les faces que celui-là vécut, et fut noble et sa contenance vertueuse,
Cela est bien. Cela n’est pas de mon souci : tant de bouches en dissertent ! Tant de pinceaux élégants s’appliquent à calquer formules et formes,
Que les tables mémoriales se jumellent comme les tours de veille au long de la voie d’Empire, de cinq mille en cinq mille pas.
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Attentif à ce qui n’a pas été dit ; soumis par ce qui n’est point promulgué ; prosterné vers ce qui ne fut pas encore,
Je consacre ma joie et ma vie et ma piété à dénoncer des règnes sans années, des dynasties sans avènement, des noms sans personnes, des personnes sans noms,
Tout ce que le Souverain-Ciel englobe et que l’homme ne réalise pas.
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Que ceci donc ne soit point marqué d’un règne ; — ni des Hsia fondateurs ; ni des Tcheou législateurs ; ni des Han, ni des Thang, ni des Soung, ni des Yuan, ni des Grands Ming, ni des Tshing, les Purs, que je sers avec ferveur.
Ni du dernier des Tshing dont la gloire nomma la période Kouang-Siu, —
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Mais de cette ère unique, sans date et sans fin, aux caractères indicibles, que tout homme instaure en lui-même et salue.
A l’aube où il devient Sage et Régent du trône de son cœur.

Vision Pieuse

Le peuple dit avoir vu de ses yeux sans nombre, ici même  : le Prêtre-Lama, gros de sainteté, prenant son couteau et d’un seul trait s’ouvrant du nombril au coeur.
Puis il exhiba ses entrailles, dévida les boucles, défit les noeuds et cependant donnait des réponses claires sur les fortunes et les sorts.
Puis il empoigna les agiles serpents humides. Soufflant sur ses mains, poussant un cri de porc, il se frotta le ventre de nouveau nu, sans couture, et que des gens vénéraient aussitôt.
Le peuple a vu, de ses yeux indiscutables. Sans plus examiner, Nous avons fait graver ceci.
(Le graveur ne fut pas témoin. La pierre n’est pas responsable. Nous ne sommes pas répondant.)

Sans Méprise

Comme le geste au carrefour accusant la bonne route, préserve des faux pas et des heurts, — que ceci, non équivoque, fixe amicalement l’Orient pur.
Empressés autour d’elle, si mes pas ont si vite accompagné ses pas, — Échangés avec elle, si mes yeux ont trop souvent cherché le scintillant ou l’ombre de ses yeux,
Si ma main touchant sa main, si tout en moi rapproché d’elle a parfois composé la forme du désir implorant,
Ce n’est point, — hélas, et vraiment, — pour l’amour injurieux et vain de moi vers elle, mais par respect, par grâce, par amour
De l’amour qui est en elle vers un autre, — lui.

Serment Sauvage

Tu ne sortiras d’ici que le débat clos entre nous. Vois ces lances, ces os sculptés ; entends ces cris, ces fers choqués ;
Tu me dois ce versant de la montagne, vingt et vingt esclaves jaunes à longue queue et douze femelles de cette espèce chinoise.
Ne compte sur aucun de ton clan pour régler cette affaire : toi ou moi ou tous les deux tués, — cela, je le jure :
Par ces deux grands chiens au poil fauve crucifiés là-bas dos à dos !

Sœur Équivoque

De quel nom te désigner, de quelle tendresse ? Sœur cadette non choisie, sage complice d’ignorances,
Te dirai-je mon amante ? Non point, tu ne le permettrais pas. Ma parente ? Ce lien pouvait exister entre nous. Mon aimée ? Toi ni moi ne savions aimer encore.
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Sœur équivoque, et de quel sang inconnu ! — Maintenant, sois satisfaite : ni sœur ni amie ni maîtresse ni aimée, chère indécise d’autrefois,
Te voici désormais fixée, dénommée, par coutume et rite et sort (ayant perdu le nom de ta jeunesse),
Sois satisfaite : te voici mariée. Tu es emplie de joie permise,
Tu es femme.

Stèle Au Désir

La cime haute a défié ton poids. Même si tu ne peux l’atteindre, que le dépit ne t’émeuve : Ne l’as-tu point pesée de ton regard ?
La route souple s’étale sous ta marche. Même si tu n’en comptes point les pas, les ponts, les tours, les étapes, — tu la piétines de ton envie.
La fille pure attire ton amour. Même si tu ne l’as jamais vue nue, sans voix, sans défense, — contemple-la de ton désir.
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Dresse donc ceci au Désir-Imaginant ; qui, malgré toutes, t’a livré la montagne, plus haut que toi, la route plus loin que toi,
Et couché, qu’elle veuille ou non la fille pure sous ta bouche.

Stèle Des Pleurs

Si tu es homme, ne lis pas plus loin : la douleur que je porte est si vaste et grave que ton cœur en étoufferait.
Si tu es Chenn, détourne-toi plus vite encore : l’horreur que je signale te rendrait lourd comme ma pierre.
Si tu es femme, hardiment lis-moi pour éclater de rire, et oublie à jamais de t’arrêter de rire,
Mais si tu sers comme eunuque au Palais, affronte-moi sans danger ni rancune, et garde le secret que je dis.

On Me Dit

On me dit : Vous ne devez pas l’épouser. Tous les présages sont d’accord, et néfastes : remarquez bien, dans son nom, l’EAU, jetée au sort, se remplace par le VENT.
Or, le vent renverse, c’est péremptoire. Ne prenez donc pas cette femme. Et puis il y a le commentaire : écoutez :  » Il se heurte aux rochers. Il entre dans les ronces. Il se vêt de poil épineux  » et autres gloses qu’il vaut mieux ne pas tirer.
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Je réponds : Certes, ce sont là présages douteux. Mais ne donnons pas trop d’importance. Et puis, elle est veuve et tout cela regarde le premier mari.
Préparez la chaise pour les noces.

Stèle Du Chemin De L’âme

Une insolite inscription horizontale : huit grands caractères, deux par deux, que l’on doit lire, non pas de la droite vers la gauche, mais à l’encontre, — et ce qui est plus,
Huit grands caractères inversés. Les passants clament :  » Ignorance du graveur ! ou bien singularité impie !  » et, sans voir, ils ne s’attardent point.
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Vous, ô vous, ne traduirez-vous pas ? Ces huit grands signes rétrogrades marquent le retour au tombeau et le CHEMIN DE L’ÂME, — ils ne guident point des pas vivants.
Si détournés de l’air doux aux poitrines, ils s’enfoncent dans la pierre ; si, fuyant la lumière, ils donnent dans la profondeur solide,
C’est, clairement, pour être lus au revers de l’espace, — lieu sans routes où cheminent fixement les yeux du mort.

Ordre Au Soleil

Mâ, duc de Lou, ne pouvant consommer sa victoire, donna ordre au soleil de remonter jusqu’au sommet du Ciel.
Il le tenait là, fixe, au bout de sa lance : et le jour fut long comme une année et plein d’une ivresse sans nuit.
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Laisse-moi, ô joie qui déborde, commander à mon soleil et le ramener à mon auble : Que j’épuise ce bonheur d’aujourd’hui !
Las ! il échappe à mon doigt tremblant. Il a peur de toi, ô joie. Il s’enfuit, il se dérobe, un nuage l’étreint et l’avale,
Et dans mon cœur il fait nuit.

Stèle Provisoire

Ce n’est point dans ta peau de pierre, insensible, que ceci aimerait à pénétrer ; ce n’est point vers l’aube fade, informe et crépusculaire, que ceci, laissé libre, voudrait s’orienter ;
Ce n’est pas pour un lecteur littéraire, même en faveur d’un calligraphe, que ceci a tant de plaisir à être dit :
Mais pour Elle.
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Vienne un jour Elle passe par ici. Droite et grande et face à toi, qu’elle lise de ses yeux mouvants et vivants, protégés de cils dont je sais l’ombre ;
Qu’elle mesure ces mots avec des lèvres tissées de chair (dont je n’ai pas perdu le goût) avec sa langue nourrie de baisers, avec ses dents dont voici toujours la trace,
Qu’elle tremble à fleur d’haleine, — moisson souple sous le vent tiède, — propageant des seins aux genoux le rythme propre de ses flancs — que je connais,
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Alors, ce déduit, enjambant l’espace et dansant sur ses cadences ; ce poème, ce don et ce désir,
Tout d’un coup s’écorchera de ta pierre morte, oh ! précaire et provisoire, — pour s’abandonner à sa vie,
Pour s’en aller vivre autour d’Elle.