Symphonie Héroïque

Nous sommes les Puissants soldat, rhapsode ou mage,

Nous naissons pour l’orgueil de voir, dompteurs altiers,

Les siècles asservis se coucher à nos pieds ;

Et c’est nous qui forgeons, surhumains ouvriers,

Tour à tour, la vieille âme humaine à notre image.
Nous sommes les Puissants exécrés ou bénis,

Fronts nimbés d’auréole ou brûlés d’anathème.

Le sort nous a marqués pour un destin suprême,

Et graves nous allons, pleins du vertige blême

Qui trouble l’âme au bord des songes infinis.
La terre est découpée au tranchant de nos glaives.

Nous formulons le Verbe en des rythmes sacrés.

Enfants rêveurs, parmi des souffles inspirés,

Nous grandissons pour des essors démesurés,

Et l’Épopée Humaine est faite avec nos rêves.
Nous annonçons sur les sommets les temps nouveaux,

Chaque soleil jailli des clartés éternelles

Réfléchit sa première aurore en nos prunelles ;

Et l’Oiseau du Futur, en frémissant des ailes,

Couve ses oeufs sacrés au fond de nos cerveaux.
Sans faute, au jour marqué, nous traversons la terre.

Prophètes et césars, passants mystérieux,

Le monde s’agenouille aux éclairs de nos yeux ;

Et nous marchons, n’ayant d’autre ami sous les cieux

Que l’ombre qui nous suit, à jamais solitaire.
La coupe où le troupeau boit des félicités,

Nous l’avons rejetée, à l’aube, déjà vide.

Il faut d’autres nectars à notre soif splendide.

Les chars sont attelés et le monde livide

Va frissonner devant nos chevaux emportés !
Toute la terre à nous ! Les pourpres militaires,

La gloire chevauchée entre les glaives nus,

La foi jaillie au coeur des peuples ingénus,

Les délirantes fleurs des soleils inconnus,

Et les grands bois du songe aux nerveuses panthères,
Toute la terre à nous ! Le vin, l’encens, le miel,

Les vaisseaux d’or vidés sur les tables croulantes,

Les sanglots inouïs des cordes ruisselantes

Toute la terre à nous ! Ô nos lèvres brûlantes,

Qu’est-ce encor pour ceux-là qui boiraient tout un ciel ?
Nous sommes les coureurs d’aventures sublimes ;

Quand la fortune, un soir, nous tombe sous la main,

Nous la renversons, nue, au fossé du chemin ;

Et, calme en ses mépris du plat bétail humain,

Notre orgueil magnifique absout nos larges crimes.
Nous respirons la flamme, et vivons des combats.

Le fer, le feu, le sang pleuvant en rouges gouttes,

Rien n’arrête, un seul jour, nos âmes sur leurs routes.

Notre foi cuirassée insulte aux mauvais doutes ;

Et quand le but ardent flambe à nos yeux, là-bas,
Ivres, les poings noués aux crins de la Chimère,

Nous roulons des galops stridents et furibonds

Et si, parfois, trop d’infini lasse nos bonds,

Alors, les reins cassés, un jour, nous retombons,

Et rien jamais n’est plus grand que notre misère !
LES GUERRIERS
Nous sommes les condors dont le monde est la proie.

Nous allons dans le vent, les ongles étirés,

Emportant des lambeaux d’empires déchirés,

Et la rougeur des grands assauts désespérés

Seule en nos sombres yeux allume un peu de joie.
Nos chevaux écumants soufflent de la terreur.

Nous avons le sauvage orgueil des capitaines ;

Et nous voulons, chargés de conquêtes lointaines,

Voir devant nous pressés des peuples par centaines,

Sur qui nous étendons un geste d’empereur.
LES ROIS
Nos robes vont traînant sur des fronts prosternés.

Au rythme lent des grands encensoirs qu’on balance

Sous des coupoles d’or nous rêvons en silence.

Des tigres allongés gardent notre indolence.

Tout tremble, et nous régnons, graves et couronnés.
Au fond de nos palais de jaspe et de porphyre

Nous avons des milliers d’esclaves à genoux,

Que nous faisons mourir d’un geste, sans courroux,

Pour plaire à des enfants dont les yeux nous sont doux,

Et qui se couchent, nus, avec un long sourire.
L’oeil de notre terreur est ouvert en tout lieu.

La hache des bourreaux s’use aux têtes coupées ;

Et sur les nations de vertige frappées,

Terribles, nous brillons ainsi que des épées

Qu’au fond des cieux cruels tiendrait la main d’un dieu !
LES APÔTRES
Nous proclamons aux vents du ciel la délivrance.

Quand veuve de ses dieux morts par sa trahison,

L’âme appelle aux barreaux de fer de sa prison,

On entend notre voix derrière l’horizon,

Et nous apparaissons grands comme l’Espérance.
La haine des tyrans s’acharne à nous frapper.

Nous parlons : sur nos pas grondent les multitudes,

Nous faisons ruisseler l’or des béatitudes ;

Et nous allons mourir au fond des solitudes,

Seuls avec les lions que nos yeux font ramper.
LES POÈTES
Nous allons, promenant nos songes par le monde,

Ivres de visions et ruisselants d’aveux.

Le vent de l’infini souffle dans nos cheveux.

Inspirés nous chantons ; et sous nos doigts nerveux

L’âme humaine s’éveille et résonne, profonde.
Notre Rêve immobile enfante l’Action.

C’est nous qui fiançons en rites grandioses

Le mystère du verbe au mystère des choses ;

Et sous nos fronts taillés pour les apothéoses

Germe, palpite et souffre une création.
Nous volons au delà des astres entassés

Baigner dans l’azur vierge une aile familière ;

Nous en redescendons, la flamme à la paupière ;

Et cette foule, où nous versons de la lumière,

Redevient de la nuit, quand nous sommes passés.
Penchés sur la douleur et sur l’amour, sans trêve,

Nous changeons les sanglots du monde en diamants.

Nos coeurs passionnés sont des trépieds fumants,

Et des siècles passés, vastes écroulements,

Rien ne reste que la splendeur de notre rêve.
*

**
Nous sommes les Puissants exécrés ou bénis.

Mais notre race antique est à présent lassée,

Et la terre est bien vieille, et vieille la pensée.

Les cieux trop bas ont fait l’âme rapetissée,

Et l’air manque aux aiglons étouffant dans leurs nids.
Le monde qui portait nos vastes destinées

Sombre, vaisseau perdu qu’affole un désarroi.

Tous les feux sont éteints au vieux port de la Foi.

Nul ne croit plus au ciel qui faisait croire en soi

Ô vent de deuil sur les âmes déracinées !
On dirait qu’un grand mort dans l’ombre est étendu,

Autour duquel en choeur pleurent les agonies.

Le temps n’est plus de nos superbes tyrannies.

Les glaives sont rouillés : les légendes finies

Et dans les bois déserts le cor sonne, éperdu !
Le cor sonne pour la suprême chevauchée

Des Chasseurs d’Idéal au galop fulgurant.

Ô solitude, en ton silence dévorant,

L’écho seul a hurlé l’appel désespérant

Sous la lune, dans les branches effarouchée !
Voici venir le vol augural des corbeaux,

Des corbeaux dépeceurs sinistres des vieux mondes.

Tout l’avenir est noir de leurs ailes immondes

La mer monte d’en bas avec des voix profondes,

Qui demain passera par-dessus nos tombeaux.
Et plus tard, sur la mer plate des âges calmes,

Seuls parfois, pris d’un mal étrange à définir,

Des enfants tout à coup pâliront de sentir

Leur grand coeur visité par un grand souvenir,

Et mourront du regret héroïque des palmes.

Vision

Le soir tombe ; la nuit millénaire descendSur le temple écroulé pullulent les théâtres ;Et les villes de feu, les villes idolâtresBrûlent rouges au loin dans le soir saisissant.L’or-soleil s’est couché dans un marais de sang ;Et l’âme, sous son fard, suant des peurs verdâtresÉcoute au fond du ciel que contemplent les pâtresClouer dans l’ombre un grand cercueil retentissant.Tous les puits sont taris où buvait la souffrance.La terre, fatiguée, est lasse d’espéranceEt ne veut plus prier, tous ses dieux étant sourds.La croix où pend Jésus sur la grève est déserte,Et la mer qui s’en va, comme une épave inerteRoule, vide à ses pieds, le coeur des anciens Jours.IIMusique encens parfums, poisons, littérature ! Les fleurs vibrent dans les jardins effervescents ;Et l’Androgyne aux grands yeux verts phosphorescentsFleurit au charnier d’or d’un monde en pourriture.Aux apostats du Sexe, elle apporte en pâture,Sous sa robe d’or vert aux joyaux bruissants,Sa chair de vierge acide et ses spasmes grinçantsEt sa volupté maigre aiguisée en torture.L’archet mord jusqu’au sang l’âme des violons,L’art qui râle agité d’hystériques frissonsEn la sentant venir a redressé l’échineLe stigmate ardent brûle aux fronts hallucinés.Gloire aux sens ! Hosanna sur les nerfs forcenés.L’Antechrist de la chair visite les damnésVoici, voici venir les temps de l’Androgyne.

L’hécatombe

Dans la splendeur dorée et cruelle du soir

Les taureaux, fronts crépus et sanglantes paupières,

Se hâtant lourdement sous les sombres lanières,

Mélancoliquement s’en vont à l’abattoir.
Auprès d’eux, dominant le troupeau du trottoir,

Les beaux bouchers, casqués de vivaces crinières,

S’avancent, déployant de puissantes manières,

Et vont roulant le torse en un lourd nonchaloir.
Sur le tas moutonnant de cornes indomptées

Flottent d’âcres senteurs d’étables, fermentées ;

Et d’épais beuglements montent, confus et sourds.
Et, fils pâle d’un âge, où la force succombe,

Je sens en moi devant la farouche hécatombe

Ressusciter l’orgueil brutal des anciens jours.

La Chimère

La chimère a passé dans la ville où tout dort,

Et l’homme en tressaillant a bondi de sa couche

Pour suivre le beau monstre à la démarche louche

Qui porte un ciel menteur dans ses larges yeux d’or.
Vieille mère, enfants, femme, il marche sur leurs corps

Il va toujours, l’oeil fixe, insensible et farouche

Le soir tombe il arrive ; et dès le seuil qu’il touche,

Ses pieds ont trébuché sur des têtes de morts.
Alors soudain la bête a bondi sur sa proie

Et debout, et terrible, et rugissant de joie,

De ses grilles de fer elle fouille, elle mord.
Mais l’homme dont le sang coule à flots sur la terre,

Fixant toujours les yeux divins de la chimère

Meurt, la poitrine ouverte et souriant encor.

La Peau De Bête

Sous le premier péché courbant son front maudit,

Adam, sur qui pesait la main toute-puissante,

Avec Ève, à son bras défaite et languissante,

S’éloignait à pas lents du Jardin interdit.
Le jour allait finir ; à l’horizon livide

L’oeil rouge du soleil palpitait dans du sang.

Les ombres s’allongeaient dans le soir menaçant,

Et la terre était nue, et le ciel était vide.
Muets, ils s’avançaient, songeant aux clairs matins

Où, sans honte, vêtus d’innocence première,

Ils allaient devant Dieu, purs comme la lumière,

Un voile d’or posé sur leurs yeux enfantins.
Parfois, reprise encor de quelque espoir étrange,

Ève tournait la tête et frissonnait de voir,

Plus terrible déjà dans les ombres du soir,

Briller, là-bas, l’épée ardente de l’archange.
Le soleil moribond, dans un suprême effort,

Illuminant le ciel de clartés effrayantes,

Éclaira jusqu’au fond leurs prunelles béantes

Et la nuit descendit sur eux comme la mort.
Alors leur âme en deuil fut deux fois solitaire ;

Et s’étreignant d’un morne et funèbre baiser,

Ils sentirent leurs coeurs d’argile se briser,

Et dans leurs yeux monter l’eau triste de la terre.
Ève pleurait tout bas sous ses longs cheveux roux ;

Puis, femme et ne pouvant comprendre la justice,

Elle tordit les bras, et d’une âme au supplice,

Cria :   » Pitié, Seigneur !   » et se mit à genoux
Mais rien ne répondit au fond du grand ciel sombre.

Et voici que le vent se leva vers le nord,

Et posant sur sa chair nue un baiser qui mord,

Fit soudain grelotter ses épaules dans l’ombre.
Debout et frémissant, sur sa poitrine en feu

Adam l’enlaça toute avec son bras farouche,

Et lui chauffa la chair au souffle de sa bouche,

Comme s’il la voulait défendre contre Dieu.
Auprès d’eux tout à coup, frissonnante et plaintive,

Au fond du taillis noir une brebis bêla.

Adam la vit, bondit sur elle et l’étrangla,

Et des ongles, des dents l’écorcha toute vive !
Le sang horriblement ruisselait sur ses doigts,

Rouge et brûlant encor d’une vie irritée ;

Alors, jetant la peau sur Ève épouvantée,

Il l’entraîna, tremblante à son poing, dans les bois
Ils allaient, la terreur creusait leurs faces blanches ;

Ils allaient, la sueur au front, les pieds plus lourds,

Courant toujours et fous de peur de voir toujours

La lune en sang courir derrière eux dans les branches !
Cependant, sur leurs pas, l’odeur de la toison

Éveillait la fureur des bêtes carnassières ;

Et, jailli des halliers, des taillis, des clairières,

Leur fourmillement fauve emplissait l’horizon
Ainsi longtemps, longtemps, par les forêts obscures,

Ils allèrent, l’horreur attachée à leurs flancs ;

Et la peau de la bête, à ses âcres relents,

Allumait dans leurs os le feu noir des luxures ;
Et, comme devant eux s’ouvrait un souterrain,

Là, se ruant dans l’ombre ainsi qu’à la curée,

Ils gorgèrent d’amour leur chair désespérée !

Et c’est cette nuit-là que fut conçu Caïn.

Le Fleuve

Conçu dans l’ombre aux flancs augustes de la Terre,

Le Fleuve prend sa vie aux sources du mystère.

Il est le fils des monts déserts et des glaciers ;

Et les vieux rocs pensifs, farouches nourriciers

Du limpide cristal distillé par la voûte,

Dans l’ombre, de longs jours l’abreuvent goutte à goutte,

L’écoutent gazouiller dans son lit de cailloux,

Si faible encore, avec un murmure très doux,

Et suivent, attendris, ses limpides manèges

Parmi la radieuse innocence des neiges.

Tel il grandit, gardé par l’antre paternel,

Pur de la pureté des glaces près du ciel.
Mais déjà, frémissant de conquérir l’espace,

Il s’élance, et ruisseau turbulent et vorace,

Emporte en bouillonnant dans ses flots confondus

Des herbes, des rochers et des sapins tordus ;

Puis, torrent blanc d’écume, il déserte les cimes ;

Jaloux de l’avalanche, il se rue aux abîmes,

Et sur les rocs fumants, ivre et précipité,

S’écrase et tombe en des cascades de clarté !
Au fond des ravins noirs sa fureur s’est éteinte.

Il respire à présent, car la plaine est atteinte,

La plaine pacifique aux horizons d’épis.

Il promène, étalé, de longs jours assoupis

Parmi les terrains roux, les vergers, les pâtures,

Le décor symétrique et calme des cultures,

Et coule monotone et pareil aux boeufs lents

Attelés sur la route aux chars de foin tremblants.

Le rire de l’Été rayonne sur ses berges.

Des troupeaux çà et là boivent à ses flots vierges ;

Il rencontre, en passant, des villages, des bourgs ;

Maints châteaux dans ses eaux claires mirent leurs tours

Et, charmant, il s’attarde, il serpente, il chatoie,

Une frange de fleurs à sa robe de soie.
Pourtant il reste en lui des flammes du passé ;

Et, parfois, quand l’Hiver plus fort l’a terrassé,

Comme un taureau qu’on couche en pesant sur ses cornes,

Tout à coup, s’échappant, crevant les glaçons mornes,

Balayant l’horizon, brisant tout, tordant tout,

Faisant sauter les ponts de pierre d’un seul coup

– Car l’âme des fléaux géants est dans son âme –

Il arrive comme le vent, comme la flamme !

Et les peuples, béants d’horreur sur les coteaux,

Écoutent dans la nuit passer ses grandes eaux,

Jusqu’au jour où, lion fatigué de ravages,

Il retourne à pas lents dormir sur ses rivages,

Et reprend, souriant sous l’azur attiédi,

Le rêve nonchalant de ses après-midi.
Cependant il s’étend. Ses eaux autoritaires

Rançonnent durement les ruisseaux tributaires,

Et riche de ses flots par des flots augmentés,

Il marche comme un roi vainqueur vers les cités.

Chargé d’orgueil, au loin, sur les plaines fertiles,

Il regarde traîner son manteau semé d’îles,

Et, superbe, à plaisir prodiguant les détours,

S’avance vers la ville aux immenses faubourgs

Où, plein de majesté, comme les patriarches,

Il entre, glorieux, sous la splendeur des arches !
La Ville avec orgueil, du haut des grands quais blancs

Regarde s’avancer ses flots nobles et lents.

Les vieux palais bâtis par les races lointaines

Suspendent sur ses eaux leurs terrasses hautaines.

Les rêveurs éblouis vont voir, les soirs vermeils,

Sur ses flots somptueux descendre les soleils ;

Et la nuit jette au fond de ses ondes funèbres

Des secrets qu’il emporte à Dieu dans les ténèbres.

Un peuple de bateaux le sillonnent sans fin.

Il apporte le blé, le fer, le bois, le vin,

Et fait sur son chemin bénir ses eaux royales

Par les grands bras levés des saintes cathédrales !

Il est religieux, sacré, fécond, puissant,

Et coule au coeur des nations comme le sang.

L’horizon s’élargit, respectueux ; la Terre,

Orgueilleuse de lui, comme une bonne mère,

Le salue au passage avec ses bois, ses champs,

Ses vignes, ses moissons et ses jardins penchants.

L’âge l’a couronné de sagesse ; il respire

La brise parfumée aux fleurs de son empire,

Et revêtu de force et de sérénité

Marche tout plein déjà de sa divinité.
Triomphateur altier consacré par l’histoire,

Charriant sous maint pont sonore un flot de gloire,

Il va de plus en plus magnifique et profond.

Déjà de hauts vaisseaux apparaissent qui font

Palpiter sur ses eaux des gonflements de voiles.

Chaque nuit sa splendeur réfléchit plus d’étoiles.

Le vent lointain qui vient d’horizons ignorés

Soulève vers le soir ses cheveux azurés.
L’Océan ! L’Océan ! Déjà vers sa narine

Monte en souffle puissant la grande odeur marine.

Il tressaille, il s’émeut ; déjà de sourds reflux

Troublent obscurément ses flots irrésolus.

Il a compris ; là-bas l’attend l’ultime épreuve.

Au fils des monts altiers, roi des plaines, au Fleuve,

La mort dresse là-bas le lit universel,

Brodé d’écume blanche et parfumé de sel.
Alors multipliant ses ondes épandues,

Superbe, débordant au loin les étendues,

Il étreint l’horizon immense peu à peu

De l’attendrissement d’un magnifique adieu ;

Puis, enlacé déjà par l’Épouse fatale,

Dans un effort suprême, il grandit, il s’étale

Et, pareil à la mer, qu’inonde un couchant d’or,

Il entre dans l’orgueil sublime de sa mort.
(mai 1889)

Le Repos En Egypte

La nuit est bleue et chaude, et le calme infiniRoulé dans son manteau, le front sur une pierre,Joseph dort, le coeur pur, ayant fait sa prière ;Et l’âne à ses côtés est comme un humble ami.Entre les pieds du sphinx appuyée à demi,La vierge, pâle et douce, a fermé la paupière ;Et, dans l’ombre, une étrange et suave lumièreSort du petit Jésus dans ses bras endormi.Autour d’eux le désert s’ouvre mystérieux ;Et tout est si tranquille à cette heure, en ces lieux,Qu’on entendrait l’enfant respirer sous ses voiles.Nul souffle La fumée immobile du feuMonte ainsi qu’un long fil se perdre dans l’air bleuEt le sphinx éternel atteste les étoiles.

Le Sphinx

Seul, sur l’horizon bleu vibrant d’incandescence,

L’antique sphinx s’allonge, énorme et féminin.

Dix mille ans ont poussé ; fidèle à son destin,

Sa lèvre aux coins serrés garde l’énigme immense.
De tout ce qui vivait au jour de sa naissance,

Rien ne reste que lui. Dans le passé lointain,

Son âge fait trembler le songeur incertain ;

Et l’ombre de l’histoire à son ombre commence.
Accroupi sur l’amas des siècles révolus,

Immobile au soleil, dardant ses seins aigus,

Sans jamais abaisser sa rigide paupière,
Il songe, et semble attendre avec sérénité

L’ordre de se lever sur ses pattes de pierre,

Pour rentrer à pas lents dans son éternité.

Les Bûchers

Les générations passent sous le soleil,Sans regarder le ciel trop haut pour leurs paupières,Bétail indifférent, végétant aux litièresDes jours de chair épaisse et d’opaque sommeil.L’or seul, l’or luit partout, dieu sordide et vermeil.Et les peuples obscurs, qu’effare la lumière,Roulent à l’océan sans fond de la matière,Larves mornes qui n’ont jamais connu l’éveil.Alors, pour éclairer la nuit sombre des temps,De loin en loin des coeurs, de beaux coeurs palpitantsBrûlent, torches de foi, d’amour, ou de génie.Et l’histoire, stérile amas d’écroulements,N’est qu’un désert peuplé de ces grands flamboiementsPar qui l’humanité s’illumine infinie.

Les Monts

Épiques survivants des vieux âges que hante

Une mystérieuse et lointaine épouvante,

Les Monts dressent au ciel leur tumulte géant.

La terre les vénère ainsi que ses grands prêtres,

Et, dans la hiérarchie éternelle des êtres,

Ils n’ont au-dessus d’eux, les augustes ancêtres,

Que le grand ancêtre Océan.
Le tonnerre leur plaît. Tout le ciel qui s’embrase

À leurs fronts ceints d’éclairs met un nimbe d’extase.

Ils font rugir la foudre au creux de leurs ravins ;

Et sous les vents du nord à la sauvage allure,

Ils semblent redresser leur antique stature,

Ravis de voir flotter comme une chevelure

Leurs grandes forêts de sapins.
Au-dessus du troupeau servile et gras des plaines,

La fière aridité de leurs formes hautaines

Se drape en plein azur d’un manteau de clartés.

Ils sont les chastes monts aux aigles seuls propices,

Et la Mort, les deux mains pleines de maléfices,

Garde sinistrement au bord des précipices

Leurs terribles virginités.
Une douceur aussi dans leur grand coeur circule.

La corne pastorale au fond du crépuscule

De vallon en vallon sonne en se prolongeant.

Avec la brebis blanche et la chèvre grimpante

Les vaches des bergers s’égrènent sur la pente ;

Et toute la montagne, où maint troupeau serpente,

Est pleine de cloches d’argent.
Le soir, c’est derrière eux que le soleil se couche

Alors, la nuit, vêtus d’une ombre plus farouche,

Ils rendent à leurs pieds les coteaux plus tremblants.

Et quand du fond du ciel la filiale aurore

S’avance, d’un premier rayon pur et sonore

Elle va, comme on fait aux vieillards qu’on honore,

Baiser d’abord leurs cheveux blancs.
Ils sont l’élan puissant et profond de la terre.

L’azur les glorifie, et leur splendeur austère

Exalte les chanteurs aux beaux fronts inspirés.

Leurs pensers sont de grands éclairs sur les abîmes ;

La force des torrents gronde en leurs voix sublimes ;

Et c’est le même vent vertigineux des cimes

Qui souffle dans leurs chants sacrés.
L’arc de Diane sonne aux forêts du Taygète.

Sur le Parnasse en fleur, Apollon Musagète

Fait chanter l’archet d’or dans l’air de cristal bleu.

L’Olympe craque au bruit de l’immortelle joie ;

Sur le Caucase en sang l’affreux vautour s’éploie ;

Et l’Oeta voit debout dans le feu qui flamboie

Hercule devenir un dieu.
Moïse au large front d’airain, Orphée imberbe,

Tous les pâles songeurs où s’incarna le Verbe,

Pensifs, ont descendu leurs géants escaliers

Car les monts, où le rêve augustement s’attache,

Ont dans leurs profondeurs une âme qui se cache ;

Et c’est de leurs vieux flancs éventrés qu’on arrache

Le marbre où les dieux sont taillés.
De sommet en sommet bondissant, éperdue,

L’âme en plein firmament respire l’étendue,

Et s’enivre du froid sublime de l’éther

Les routes, les cités, les campagnes reculent,

Toutes les visions de la terre s’annulent ;

Et seuls les grands sommets dans la lumière ondulent

Comme les vagues de la mer
Les Monts ont les glaciers d’argent, les sources neuves

D’où sort la majesté pacifique des fleuves,

Les rocs aériens où l’aigle fait son nid.

Par leurs sentiers hardis, fuyant les embuscades,

Les chamois indomptés mènent leurs cavalcades ;

Et l’arc-en-ciel qui brille au travers des cascades

Fleurit leurs lèvres de granit.
Ainsi, gardant pour eux la terreur des orages,

Ils couvrent à leurs pieds les humbles pâturages

De la grave bonté d’un regard paternel.

Dans l’azur étonné leurs pics superbes plongent.

Sans fin à l’horizon leurs croupes se prolongent ;

Et, doux de la douceur des colosses, ils songent

Dans je ne sais quoi d’éternel.
(septembre 1888)

Émeraude

Vision de forêts dans l’eau glauque Émeraude.

Étangs luisant dans les jardins comme des yeux,

Beaux yeux cruels pareils aux bois mystérieux

Où la panthère d’or, amour, ondule et rôde.
Printemps de la couleur. Rêve sentimental

De feuillée en fraîcheur mirée à la rivière

Et d’âme rebaignée en la candeur première

De la verdure peinte en un vierge cristal.
Et mauvais rêve aussi de la femme mauvaise

Dont le lourd regard vert, brûlant comme la braise,

Au cœur ensorcelé distille le poison.
Mers vertes-vision de naufrages tragiques

Émeraudes. Grands yeux fascinants et magiques

Du vieux sphynx allongé fatal à l’horizon.

Faust

Ô Faust, ta lampe blême expire de sommeil ;La page où tu lis tourne au vent frais de l’aurore.Lève le front, regarde au chant du coq sonoreLa face du seigneur monte dans le soleil !Pendant qu’au pavé nu tu crispes ton orteil,Vois, le monde tressaille, heureux d’un jour encore.Ta vie est un serpent maudit qui se dévore.Ton âme ? Ta science affreuse l’a tuée.Ta raison ? Laisse là cette prostituéeQui s’est donnée à tous, et qui n’a point conçu.Mais Hélène aux bras blancs passe au loin sur la grève,Et ton coeur, ton vieux coeur à la fin se soulève,Devant le corps divin voilé d’un long tissu,Vers le seul rêve humain qui n’ait jamais déçu.

Forêts

Vastes Forêts, Forêts magnifiques et fortes,

Quel infaillible instinct nous ramène toujours

Vers vos vieux troncs drapés de mousses de velours

Et vos étroits sentiers feutrés de feuilles mortes ?
Le murmure éternel de vos larges rameaux

Réveille encore en nous, comme une voix profonde,

L’émoi divin de l’homme aux premiers jours du monde,

Dans l’ivresse du ciel, de la terre, et des eaux.
Grands bois, vous nous rendez à la Sainte Nature.

Et notre coeur retrouve, à votre âme exalté,

Avec le jeune amour l’antique liberté,

Grands bois grisants et forts comme une chevelure !
Vos chênes orgueilleux sont plus durs que le fer ;

Dans vos halliers profonds nul soleil ne rayonne ;

L’horreur des lieux sacrés au loin vous environne,

Et vous vous lamentez aussi haut que la mer !
Quand le vent frais de l’aube aux feuillages circule,

Vous frémissez aux cris de mille oiseaux joyeux ;

Et rien n’est plus superbe et plus religieux

Que votre grand silence, au fond du crépuscule
Autrefois vous étiez habités par les dieux ;

Vos étangs miroitaient de seins nus et d’épaules,

Et le Faune amoureux, qui guettait dans les saules,

Sous son front bestial sentait flamber ses yeux.
La Nymphe grasse et rousse ondoyait aux clairières

Où l’herbe était foulée aux pieds lourds des Silvains,

Et, dans le vent nocturne, au long des noirs ravins,

Le Centaure au galop faisait rouler des pierres.
Votre âme est pleine encor des songes anciens ;

Et la flûte de Pan, dans les campagnes veuves,

Les beaux soirs où la lune argente l’eau des fleuves,

Fait tressaillir encor vos grands chênes païens.
Les Muses, d’un doigt pur soulevant leurs longs voiles

À l’heure où le silence emplit le bois sacré,

Pensives, se tournaient vers le croissant doré,

Et regardaient la mer soupirer aux étoiles
*

**
Nobles Forêts, Forêts d’automne aux feuilles d’or,

Avec ce soleil rouge au fond des avenues,

Et ce grand air d’adieu qui flotte aux branches nues

Vers l’étang solitaire, où meurt le son du cor.
Forêts d’avril : chansons des pinsons et des merles ;

Frissons d’ailes, frissons de feuilles, souffle pur ;

Lumière d’argent clair, d’émeraude et d’azur ;

Avril ! Pluie et soleil sur la forêt en perles !
Ô vertes profondeurs, pleines d’enchantements,

Bancs de mousse, rochers, sources, bruyères roses,

Avec votre mystère, et vos retraites closes,

Comme vous répondez à l’âme des amants !
Dans le creux de sa main l’amante a mis des mûres ;

Sa robe est claire encore au sentier déjà noir ;

De légères vapeurs montent dans l’air du soir,

Et la forêt s’endort dans les derniers murmures.
La hutte au toit noirci se dresse par endroits ;

Un cerf, tendant son cou, brame au bord de la mare

Et le rêve éternel de notre coeur s’égare

Vers la maison d’amour cachée au fond des bois.
Ô calme ! Tremblement des étoiles lointaines !

Sur la nappe s’écroule une coupe de fruits ;

Et l’amante tressaille au silence des nuits,

Sentant sur ses bras nus la fraîcheur des fontaines
*

**
Forêts d’amour, Forêts de tristesse et de deuil,

Comme vous endormez nos secrètes blessures,

Comme vous éventez de vos lentes ramures

Nos coeurs toujours brûlants de souffrance ou d’orgueil.
Tous ceux qu’un signe au front marque pour être rois,

Pâles s’en vont errer sous vos sombres portiques,

Et, frissonnant au bruit des rameaux prophétiques,

Écoutent dans la nuit parler de grandes voix.
Tous ceux que visita la Douleur solennelle,

Et que n’émeuvent plus les soirs ni les matins,

Rêvent de s’enfoncer au coeur des vieux sapins,

Et de coucher leur vie à leur ombre éternelle.
Salut à vous, grands bois à la cime sonore,

Vous où, la nuit, s’atteste une divinité,

Vous qu’un frisson parcourt sous le ciel argenté,

En entendant hennir les chevaux de l’Aurore.
Salut à vous, grands bois profonds et gémissants,

Fils très bons et très doux et très beaux de la Terre,

Vous par qui le vieux coeur humain se régénère,

Ivre de croire encore à ses instincts puissants :
Hêtres, charmes, bouleaux, vieux troncs couverts d’écailles,

Piliers géants tordant des hydres à vos pieds,

Vous qui tentez la foudre avec vos fronts altiers,

Chênes de cinq cents ans tout labourés d’entailles,
Vivez toujours puissants et toujours rajeunis ;

Déployez vos rameaux, accroissez votre écorce

Et versez-nous la paix, la sagesse et la force,

Grands ancêtres par qui les hommes sont bénis.
(octobre 1896)

Hérode

Mortelle à voir, avec ses yeux diamantins,

Aux pourpres d’un couchant cruel, sous les portiques,

Hérodiade, au lent vertige des cantiques,

Ondule, monotone, en roulis serpentins.
Les colliers ruisselants bruissent, argentins.

Dans l’air ivre, gorgé d’encens asiatiques

Sa robe a des éclairs de gemmes frénétiques ;

Et voici s’écarter ses voiles clandestins.
Et le roi sent, frisson d’or en ses chairs funèbres,

La vipère Luxure enlacer ses vertèbres ;

Et, tendant ses vieux bras de métaux oppressés,
D’une bouche repue, incurablement triste,

Pendant qu’à terre gît le chef de Jean-Baptiste,

Il boit le sang qui brûle au bout des seins dressés,
Et l’irritante horreur des grands yeux révulsés.

Idéal

Hors la ville de fer et de pierre massive,

À l’aurore, le choeur des beaux adolescents

S’en est allé, pieds nus, dans l’herbe humide et vive,

Le coeur pur, la chair vierge et les yeux innocents.
Toute une aube en frissons se lève dans leurs âmes.

Ils vont rêvant de chars dorés, d’arcs triomphaux,

De chevaux emportant leur gloire dans des flammes,

Et d’empires conquis sous des soleils nouveaux !
Leur pensée est pareille au feuillage du saule

À toute heure agité d’un murmure incertain ;

Et leur main fièrement rejette sur l’épaule

Leur beau manteau qui claque aux souffles du matin.
En eux couve le feu qui détruit et qui crée ;

Et, croyant aux clairons qui renversaient les tours,

Ils vont remplir l’amphore à la source sacrée

D’où sort, large et profond, le fleuve ancien des jours.
Ils ont l’amour du juste et le mépris des lâches,

Et veulent que ton règne arrive enfin, seigneur !

Et déjà leur sang brûle, en lavant toutes taches,

De jaillir, rouge, aux pieds sacrés de la douleur !
Tambours d’or, clairons d’or, sonnez par les campagnes !

Orgueil, étends sur eux tes deux ailes de fer !

Ce qui vient d’eux est pur comme l’eau des montagnes,

Et fort comme le vent qui souffle sur la mer !
Sur leurs pas l’allégresse éclate en jeunes rires,

La terre se colore aux feux divins du jour,

Le vent chante à travers les cordes de leurs lyres,

Et le coeur de la rose a des larmes d’amour.
Là-bas, vers l’horizon roulant des vapeurs roses,

Vers les hauteurs où vibre un éblouissement,

Ivres de s’avancer dans la beauté des choses,

Et d’être à chaque pas plus près du firmament ;
Vers les sommets tachés d’écumes de lumière

Où piaffent, tout fumants, les chevaux du soleil,

Plus haut, plus haut toujours, vers la cime dernière

Au seuil de l’Empyrée effrayant et vermeil ;
Ils vont, ils vont, portés par un souffle de flamme

Et l’espérance, triste avec des yeux divins,

Si pâle sous son noir manteau de pauvre femme,

Un jour encore, au ciel lève ses vieilles mains !
*

**
Pieds nus, manteaux flottants dans la brise, à l’aurore,

Tels, un jour, sont partis les enfants ingénus,

Le coeur vierge, les mains pures, l’âme sonore

Oh ! Comme il faisait soir, quand ils sont revenus !
Pareils aux émigrants dévorés par les fièvres,

Ils vont, l’haleine courte et le geste incertain.

Sombres, l’envie au foie et l’ironie aux lèvres ;

Et leur sourire est las comme un feu qui s’éteint.
Ils ont perdu la foi, la foi qui chante en route

Et plante au coeur du mal ses talons frémissants.

Ils ont perdu, rongés par la lèpre du doute,

Le ciel qui se reflète aux yeux des innocents.
Même ils ont renié l’orgueil de la souffrance,

Et dans la multitude au front bas, au coeur dur,

Assoupie au fumier de son indifférence,

Ils sont rentrés soumis comme un bétail obscur.
Leurs rêves engraissés paissent parmi les foules ;

Aux fentes de leur coeur d’acier noble bardé,

Le sang altier des forts goutte à goutte s’écoule,

Et puis leur coeur un jour se referme, vidé.
Matrone bien fardée au seuil clair des boutiques,

Leur âme épanouie accueille les passants ;

Surtout ils sont dévots aux seuls dieux authentiques,

Et, le front dans la poudre, adorent les puissants.
Ils veulent des soldats, des juges, des polices,

Et, rassurés par l’ordre aux solides étaux,

Ils regardent grouiller au vivier de leurs vices

Les sept vipères d’or des péchés capitaux.
Pourtant, parfois, des soirs, ils songent dans les villes

À ceux-là qui près d’eux gravissaient l’avenir,

Et qui, ne voulant pas boire aux écuelles viles,

S’étant couchés là-haut, s’y sont laissés mourir ;
Et le remords les prend quand, au penchant des cimes,

Un éclair leur fait voir, les deux bras étendus,

Des cadavres hautains, dont les yeux magnanimes

Rêvent, tout grands ouverts, aux idéals perdus !