Vain Débat

Qu’il est grand le recul

pour comprendre l’Histoire

et bannir les brouillards

que le temps véhicule !

Qu’il est grand ce recul !
Mais laissons là l’Histoire

et ailleurs allons voir

Autre échelle, autre enjeu,

et pourtant même aveu
Qu’il est long le délai

pour déchiffrer enfin

les clés d’un quotidien

que l’on ne soupçonnait !

Qu’il est long ce délai !
Si lente est la raison !

Que d’erreurs en son nom !

Édifiant le constat !

Vain pourtant, le débat
2009

L’inspiration

Qu’il lui soit fait ou non honneur,

l’enthousiasme créateur

se fera ange ou bien démon.

En bref, telle est l’inspiration.
Car, sachez-le, cette infidèle

par trop souvent se fait la belle

en vous laissant sur le pavé.

Dès lors, qui voudrait la chanter ?
L’inspiration est une garce

qui vous embobine à son gré.

On ne sait sur quel pied danser

quand l’émotion tourne à la farce !
L’inspiration fait l’imbécile

lorsqu’elle arrive à contretemps.

L’effet en est fort déroutant

et l’on vous juge un peu débile !
L’inspiration parfois sorcière,

vous fait goûter au nirvana

en vous piégeant dans l’éphémère.

Vous en sortez en piètre état !
L’inspiration tant vous régale

qu’il vous en vient bonheur extrême

quand la voilà prise de flemme

Et vous en perdez les pédales !
L’inspiration est une ordure

qui, par ses accents les plus purs

vous soufflera maintes bêtises

Déjà vos ennemis s’en grisent !
L’inspiration souvent rigole

et vous dit : « Ailleurs on m’attend »,

et puis aussitôt fout le camp.

Et voilà qu’en vous tout s’affole !
2009

Naissance

Les opinions prêtes à servir

qu’on te ficelle en un bouquet

et que tu n’oserais flétrir

en tes propos ni en pensées,

toujours opinant du bonnet,

idolâtrant comme on respire

et peut-être inconscient du fait

ou refusant d’en convenir

yeux dans les yeux regarde-les,

ces opinions prêtes à servir,

ces intouchables points de mire !

Et ne te laisse assujettir !

Et qu’importe ton désarroi !

Questionne-les ! Questionne-les

avec tes doutes et tes désirs,

avec tes craintes et tes émois

et tout ce qui sommeille en toi !
Et à toi-même tu naîtras !
2009

Quête

J’ai faim

d’un moment d’attention

m’ouvrant un horizon

que je mendie sans fin.
J’ai faim

de ce regard d’autrui

m’offrant comme un crédit

lorsque tout tourne à rien
J’ai faim

J’ai faim et je m’emplis

d’un rêve inaccompli.

Mon espoir est-il vain ?
J’ai faim

Et ma faim ne s’apaise.

Et mon air très à l’aise

ne me trahira point.
2009

Le Défilé

Ils vont et viennent à n’en finir.

Le revoilà le défilé

de souvenirs, bons et mauvais,

ou mornes ou tristes, ou qui font rire.

On est seul avec son passé.
Tous ces souvenirs sont en fête.

Ils tiennent le haut du pavé.

Et toujours prêts à grimacer,

ils font de vous ce que vous êtes.

On est seul avec son passé.
Il en est qu’on enfouirait

dans la pénombre des années.

Il en est qu’on ne sortirait

que pour leur faire un pied de nez.

On est seul avec son passé.
Il en est qui se chanteraient.

Ils sont écrins pleins de lumière.

Ils sont bouées, ils sont repères.

Qu’il est doux de s’y accrocher !

On est seul avec son passé.
2009

Le Jeu

Seize sont blancs. Seize sont noirs.

Alignement d’un face-à-face.

Selon son rang, chacun se place.

En symétrie, de part en part.

Les plus petits sur le devant.

Seize sont noirs. Seize sont blancs.

Huit fois huit cases. Un jeu démarre.
Joutes, et coups bas, et corps à corps,

et durs combats. Ultime effort

pour asséner à ceux d’en face :

« Échec et mat ! le roi est mort ! »
Complimenté est le gagnant.
Mais la revanche est dans le sang.

Déjà tout se remet en place.

Et du combat ne reste trace.

Tout aussitôt le jeu reprend.
Seize sont noirs. Seize sont blancs
N’ayant soixante-quatre cases

ni trente-deux participants,

mais autres nombres et autres temps,

la vie, pourtant, a mêmes bases.
2009

Dans Le Vent

De le nier, on aurait tort.

De l’ignorer, pareillement.

Tant il est vrai qu’en plein essort,

et de nos jours, superbement,

le cul est roi. Et dans le vent.
C’est vérité fondamentale.

Pour l’ériger en idéal,

au bond il faut saisir la balle.

Tout malin y sera gagnant.

Le cul est roi. Et dans le vent.
Soudainement c’est frénésie.

Deviser cul crée bons profits !

Déjà maints champs sont investis.

Et tous les styles y sont présents.

Le cul est roi. Et dans le vent.
Pour se laver de tout vulgaire

et pour ne point nuire aux affaires

et pour en user librement,

aux mots latins on se réfère.

Le cul est roi. Et dans le vent.
Ecrivains et écrivassiers

qui tant de pages noircissez,

et dans la douleur enfantez,

dissertez cul, abondamment.

Le cul est roi. Et dans le vent.
Du cul, ne soyez point avares

Indispensable au rendement,

vous y gagnerez belles parts.

Et grand succès. Conséquemment.

Le cul est roi. Et dans le vent.
Quant à l’écran et à l’image,

envahissant, il y fait rage.

Mal acceptées, les oeuvres sans.

Que d’obstructions et de barrages !

Le cul est roi ! Et dans le vent !
2009

Grand Homme

Pour ses proches, on le sait bien,

de grand homme il n’y a point.

Pour ceux-là en vérité,

n’y a place à se leurrer.
Or

pour le commun des mortels

c’est l’être surnaturel.

Le frôler est grand honneur

qui vous transcende sur l’heure.
Pour ses gens, sa maisonnée,

de petitesses il est fait

jusqu’à devenir odieux.

Que d’aigreurs en ce milieu !
Or

pour chacun, pour le vulgaire,

il est de noble matière

et vit dans une autre sphère.

Hommage au génie divin !
Pour son clan, ô impudeur !

il est surtout grand péteur

et qui ne se gêne en rien

car sa gloire le vaut bien !
Or

pour ceux qui de loin le voient,

l’approcher est privilège

et l’on fait souvent le siège

des lieux où il se rendra.
Pour ses familiers pourtant,

il est crétin trop souvent

et se mêle de matières

où vraiment il n’a que faire.
Or

pour le toucher du regard,

que d’efforts et de passion !

Et c’est tremblant d’émotion

qu’on s’en vantera plus tard.
Pour façonner sa stature

(mais il dit qu’il n’en a cure)

autour de lui papillonne

une cour qu’il affectionne.
Or

pour de nombreux envoûtés,

inspirer l’air qu’il respire

est leur plus fervent désir

et sorte de volupté
Pour clore : en son sanctuaire,

croyant qu’on ne le voit guère,

c’est en se curant le nez

que s’élèvent ses pensées.
De grand homme il n’y a point

pour ses proches. On le sait bien.

Pour ceux-là en vérité,

n’y a place à se leurrer.
2009

La Vache Dans Tous Ses États

Un jour ou l’autre qui n’a dit,

pris de colère ou de dépit

ou pour toute raison qui fâche :

« la sale vache ! »

ou « peau de vache ! »

ou « vieille vache ! »

ou « grosse vache ! ».

Et tant et plus, tutti quanti.

Des attributs à l’infini
Or, un matin, v’là que surgit

« la vache folle ». Bel inédit !
Sitôt les continents s’affolent

et dans le monde il n’est qu’un cri :

« La vache folle ! »
Avouons-le discrètement :

Même assortis d’un tremblement,

que joliment ces mots s’accolent !

« La vache folle ! ».
Pourrait-il en être autrement ?

De folie tout boeuf est exempt.

Taureau châtré ? mâle pourtant !

Ainsi jamais n’entendrez dire :

« Rôti de vache ». Ça fait trop rire !

Quel menu pourrait le souffrir ?

Le « boeuf bourguignon », c’est certain,

ne peut se mettre au féminin
Dès lors que la fierté virile

est bien ancrée dans nos assiettes,

la vache, ici, n’est point en fête
Mais tant de « vaches », en nous, défilent
2009