01 Estime Qui Voudra La Mort Épouventable [i À X]

I.
Estime qui voudra la Mort épouvantable,

Et la fasse l’horreur de tous les animaux,

Quant à moi je la tiens pour le point désirable,

Où commencent nos biens, et finissent nos maux.
II.
L’homme abhorre la mort, et contr’elle murmure,

Ignorant de la loi, qui pour son bien l’a fait :

La naissance et la mort sont filles de Nature,

Qui n’a rien d’étranger, d’affreux ni d’imparfait.
III.
Cette difformité de la mort n’est que feinte,

Elle porte un beau front sous un masque trompeur :

Mais le masque levé il n’y a plus de crainte,

On se rit de l’enfant qui pour un masque a peur.
IV.
On déguise la mort de postures étranges,

De traits, de faux en main, de bière sur le dos :

Et comme on donne à tort et poil et plume aux Anges,

De même on la fait d’une carcasse d’os.
V.
A qui craint cette mort, la vie est déjà morte,

Au milieu de la vie il lui semble être mort :

Sa mort il porte au sein, elle au tombeau le porte,

Car craindre de mourir est pire que la Mort.
VI.
Chacun craint cette mort d’une frayeur égale :

Le jeune en a horreur comme d’un monstre hideux,

Le vieillard la voyant dedans ses draps s’avalle,

Tous la fuient autant qu’elle s’approche d’eux.
VII.
Quel bonheur te promet la vie pour la suivre,

Quel malheur à la mort pour l’abhorrer si fort ?

Tu ne veux pas mourir, et tu ne sais pas vivre,

Ignorant que la vie achemine à la mort.
VIII.
L’un aime cette vie, et l’autre la méprise :

L’un y cherche l’honneur, l’autre l’utilité,

L’aimer pour les plaisirs qu’elle rend c’est sottise,

L’haïr pour ses ennuis c’est imbécilité.
IX.
La tourmente en la mer couve sous la bonasse,

Dans le bonheur la vie enferme le malheur :

On la commence en pleurs, en sueurs on la passe.

Et jamais on ne peut l’achever sans douleur.
X.
La vie est un flambeau, un peu d’air qu’on respire,

La fait fondre et couler, la souffle et la détruit:

A l’un jusques au bout de la mèche elle tire,

Et jusques au milieu à l’autre elle ne luit.

02 Le Fruit Sur L’arbre Prend Sa Fleur, Et Puis Se Nouë [xi À Xx]

XI.
Le fruit sur l’arbre prend sa fleur, et puis se nouë,

Se nourrit, se meurit, et se pourrit enfin :

L’homme naît, vit et meurt, voila sur quelle rouë

Le temps conduit son corps au pouvoir du destin.
XII.
Cette vie est un arbre, et les fruits sont les hommes,

L’un tombe de soi-même, et l’autre est abattu,

Il se dépouille enfin des feuilles et des pommes,

Avec le même temps qui l’en a revêtu.
XIII.
La vie est une table, où pour jouer ensemble

On voit quatre joueurs : le temps tient le haut bout,

Et dit passé, l’Amour fait de son reste et tremble,

L’homme fait bonne mine, et la Mort tire tout.
XIV.
La vie que tu vois n’est qu’une Comédie,

Où l’un fait le César, et l’autre l’Arlequin :

Mais la Mort la finit toujours en Tragédie,

Et ne distingue point l’Empereur du Faquin.
XV.
La vie est une guerre étrangère et civile,

L’homme a ses ennemis et dedans et dehors :

Pour conserver le sort, la Mort abat la Ville,

Et pour sauver l’esprit elle détruit le corps.
XVI.
Le Monde est une mer, la Galère est la vie,

Le Temps est le Nocher, l’espérance le Nort,

La Fortune le vent, les Orages l’envie,

Et l’Homme le forçat qui n’a port que la Mort.
XVII.
Volontiers je compare au Parlement le Monde,

Où souvent l’équité succombe sous le tort,

Où sur un pied de mouche un incident on fonde,

Et où l’on ne peut rien contre un Arrêt de mort.
XVIII.
Le monde est de l’humeur d’une belle maîtresse,

Qui fait plus de jaloux qu’elle ne fait d’amis.

Elle dédaigne l’un et l’autre elle caresse,

Et ne tient jamais rien de ce qu’elle a promis.
XIX.
La saveur de la vie est la Sphère de verre,

Où Archimède mit les Astres et les Cieux,

Aussi belle que frêle, un léger coup de pierre

Ôta tout le plaisir qu’elle donnoit aux yeux.
XX.
Cet honneur t’altérant d’une soif d’hydropique,

En pensant l’avaler t’étrangle bien souvent:

C’est un ballon enflé, la Mort vient et le pique,

Et te fait confesser que ce n’est que du vent.

03 Ce Cœur Ambitieux Qui Te Donne Des Ailes [xxi À Xxx]

XXI.
Ce cœur ambitieux qui te donne des ailes,

Pour trouver d’autres mers au delà de nos mers,

Où tu vois des monts d’or, et des ruisseaux de perles,

Ne sauvera ton corps du pillage des vers.
XXII.
Ce plaisir qui l’oreille à la raison étoupe,

Empoisonne le cœur, charme l’entendement,

Et qui porte toujours la repentance en croupe,

Fait un long déplaisir d’un prompt contentement.
XXIII.
Ce plaisir qui te lasse, et jamais ne te saoule,

Usant ton corps plutôt qu’il n’est las d’en user,

Est des cinquante soeurs le vaisseau qui s’écoule,

Plus on l’emplit de l’eau qu’on ne peut épuiser.
XXIV.
La beauté qui des Rois ouvre et ferme la bouche,

Et qui sert à l’esprit de lettre & de faveur,

Ne le voit sans plaisir, sans danger ne se touche,

Ne sauroit éviter de la Mort la fureur.
XXV.
Une beauté sans grâce, est un vaisseau sans voiles,

Sans verdure un Printemps, sans lumière un flambeau,

Un jour sans le Soleil, une nuit sans étoiles,

Et la grâce pourtant n’affranchit du tombeau.
XXVI.
Quand la beauté du corps rencontre une belle âme,

Cette perfection ne peut monter plus haut,

Sans elle la vertu ne pare point la Dame,

Et le peu de beauté lui est un grand défaut.
XXVII.
Cette beauté que l’air, le vent, la fièvre efface,

Qui travaille toujours, l’oeil, la bouche, la main,

A quinze ans pousse, à vingt fleurit, à trente passe,

Et puis comme un tison tombe en cendres soudain.
XXVIII.
L’or du monde, l’amour, le soleil des abîmes,

Pour qui toujours le feu travaille avec le fer :

L’or laisse les vertus, l’or l’asile des crimes,

Sert bien souvent de pont pour passer à l’enfer.
XXIX.
De l’homme le savoir n’est que pure ignorance,

On voit le plus savant bien lourdement broncher :

On veut renouveler des doutes la science,

Et l’on perdra le vrai pour trop le rechercher.
XXX.
De ce qu’il n’entend pas l’ignorant se travaille,

Il entre dans les Cieux, et au Conseil des Rois,

En chaire Phormion ordonne la bataille,

Et Thersite discourt des armes et des lois

04 L’empire D’assyrie Est Tout Réduit En Cendre [xxxi À Xl]

XXXI.
L’Empire d’Assyrie est tout réduit en cendre,

Par les Grecs sont vaincus le Perse et le Médois :

Quatre Rois sont sortis du Sceptre d’Alexandre,

Et leur couronne enfin fuit de Rome les Lois
XXXII.
Où sont ces Empereurs, ces foudres de la guerre,

Qui des lauriers du monde environnoient leurs fronts,

Toute la terre étoit autrefois de leur terre ;

Et tout ce grand Empire est réduit en sept Monts.
XXXIII.
Où sont tant de Cités si grandes et si fortes,

Ninive dont les murs avaient quinze cents tours :

La grande Babylone, et Thèbes à cent portes,

Carthage de Dido la gloire et les amours.
XXXIV.
Tous ces grands bâtiments et ces châteaux superbes,

Qui sembloient menacer d’escalader les Cieux,

Ont fait place aux forêts, aux buissons et au herbes,

Le temps en a changé les noms comme les lieux.
XXXV.
Veux-tu voir des grands Rois jusqu’où va la ruine,

Vois comme dedans l’or ils boivent le poison :

Vois Prolomée en croix, Boleslas en cuisine,

En cage Bajazeth, et Richard en prison.
XXXVI.
Vois ce Prince écorché du grand Caire la porte,

Vois Sapor sous les pieds du vainqueur étendu,

Vois Denis qui pour Sceptre un fouet de Pédant porte,

Vois nôtre Chilpéric comme un Moine tondu.
XXXVII.
Vois Gordian qui prend à sa propre ceinture,

Phoras estropié de jambes et de bras,

Diomede qui sert aux chevaux de pâture,

Aux dogues Lycaon, et Popiel aux rats.
XXXVIII.
Vois de foudre accablé l’orgueilleux Salmonée,

Le Roi Theodoric de frayeur éperdu.

D’un furieux cheval Brunechil est traînée,

Et par des chaînons d’or Longuemare pendu.
XXXIX.
Vois Attale qui n’a pour sa Cour qu’une forge,

Vois Phalaris brûlant, de Perille au taureau,

Vois les loups assaillir Membrique par la gorge,

Vois Cambise qui meurt de son propre couteau.
XL.
Qui n’aura de l’effroi aux frayeurs de la France,

Voyant comme la mort attaque deux Henris ?

Le père dans Paris meurt d’un éclat de lance,

Et un couteau tua le fils devant Paris.

05 Cette Reine Qui N’eût Qu’un Château Pour Retraite [xli À L]

XLI.
Cette Reine qui n’eût qu’un château pour retraite,

Prisonnière çà bas, et Princesse là haut,

Sentit un vent d’acier qui lui trancha la tête,

Changeant son Royal Trône au sanglant échafaud.
XLII.
Ce Roi qui pouvoit voir en ses États reluire

L’Astre du jour après qu’il se couchoit pour nous,

Qui avoit au delà de nos mers un Empire,

Se vit abandonner à la merci des poux.
XLIII.
Celui qui préféra son jardin de Salone,

A toutes les grandeurs de l’Empire Romain,

Savoit bien les ennuis qu’apporte la Couronne,

Et combien est pesant le Sceptre dans la main.
XLIV.
D’un insensible Cours à la mort l’homme tire,

Parlant, jouant, riant, la mort fait son effort :

Pour dormir il en fait sa fin comme un navire,

Qui ne laisse d’aller quand le Nocher s’endort.
XLV.
La mort tue en tout lieu, du bain Aristobule,

Au milieu de son camp l’Empereur Apostat,

Philippes près l’Autel, aux grottes Caligule,

Carloman à la chasse, et César au Sénat.
XLVI.
Tel le fauve en la mer qui se perd en un fleuve :

La mort cherche Alexandre, et s’enfuit de Néron,

Un Empereur mangeant des potirons la trouve,

Un autre la reçoit d’une Dame au giron.
XLVII.
Toute main lui est bonne : Éric meurt par sa mère,

Par sa femme Alboin, par les siens Ariston,

Bajazeth par son fils, Mustapha par son père,

Par son frère Conrard, par soi-même Caton.
XLVIII.
En diverses façons sa face s’apprivoise :

Henri le Noir s’en va par un morceau de pain,

Un Roi Goth eut pour tombe un tonneau de cervoise,

Talas mourut de soif, et Antonin de faim.
XLIX.
Elle peut sa fureur en toute chose épandre,

Elle arme pour tuer, l’air, l’eau, le feu, le vent :

Une poire occit Druse, une figue Terpandre,

Une mouche étouffa Adrian en buvant.
L.
Aussi tôt un grand Roi, qu’un Berger elle emporte,

Les hommes en mourant n’ont qu’une qualité,

L’entrée et le départ sont tous de même sorte,

La pompe et le séjour font l’inégalité.

06 Il N’y A Point De Mort Soudaine À L’homme Sage [li À Lx]

LI.
Il n’y a point de mort soudaine à l’homme sage,

De tous les accidents son cœur va au devant :

Quand il s’embarque il pense au péril du naufrage,

Et cesse de voguer quand il n’a plus de vent.
LII.
Puisque tu ne sais pas où la mort te doit prendre,

Si de nuit ou de jour, en quel âge, en quel point :

En tout temps, en tout lieu il te la faut attendre,

Car de ce qu’on attend on ne s’étonne point.
LIII.
Si l’enfant sort du monde aussitôt qu’il y entre,

Les bons vivent bien peu, le méchant envieillit :

Ne cherche curieux d’un tel secret le centre,

Ce sont coups de la main qui jamais ne faillit.
LIV.
Pourquoi le bon s’en va, et le méchant demeure,

Ne t’en informes point, Dieu l’a permis ainsi :

L’un meurt pour vivre, l’autre a vie afin qu’il meure,

Le méchant vit à l’aise, et le bon en souci.
LV.
Si du cours de tes ans tu retranches le somme,

Les soucis, et ce feu qui brûle peu à peu :

Ce qu’en prend un ami, et ta femme en consomme,

Les douleurs, les procès, il t’en reste bien peu.
LVI.
Une rage de dents, une fièvre, une goutte,

Une ulcère en ta jambe, une pierre en tes reins,

Te contraint distiller ton âme goute à goute,

Et quand la mort t’en veut délivrer tu te plains.
LVII.
Quand le terme est venu tu veux payer de fuite,

Tu crois faire beaucoup en gagnant quelque mois,

Mais puisqu’il faut payer, il n’est que d’être quitte,

La mort ne sera pas plus douce une autrefois.
LVIII.
Ne remets du départ à demain tes affaires,

Chez le retardement loge le repentir :

En un moment la mer et les vents sont contraires,

Toute heure est bonne à qui se résout de partir.
LIX.
Te plaignant de mourir en la fleur de ton âge,

Tu te plains de sortir trop tôt de la prison,

Tu te fiches d’avoir achevé ton voyage,

Et d’avoir recueilli tes fruits en leur saison.
LX.
Dresse de tes vertus, non de tes jours le compte,

Ne pense pas combien, mais comme aller tu dois,

Vois jusques à quel prix ta besogne se monte,

On juge de la vie et de l’or par le poids.

07 La Vie Par L’effet S’estime, Et Non Par L’âge [lxi À Lxx]

LXI.
La vie par l’effet s’estime, et non par l’âge,

L’œuvre et non la durée en fait le jugement :

Prou vit qui a vécu jusqu’à ce qu’il soit sage,

Le bien vivre s’altère en vivant longuement.
LXII.
Les Actes longs ne font bonne le Comédie,

Il la faut estimer selon qu’ils sont joués :

Par les ans on ne doit considérer la vie,

Les actes qu’elle fait sont seulement joués.
LXIII.
Qui pour n’avoir vécu cent ans avant que naître,

Se plaint entre les sots, il tient les premiers rangs,

Mais plus sot est celui qui s’afflige pour être

Assuré de ne vivre au monde après cent ans.
LXIV.
L’homme n’est pas heureux pour long temps vivre au monde,

La quantité de jours n’apporte pas plus d’heur :

La grandeur ne fait pas une Sphère plus ronde,

Et le cercle petit n’a pas moins de rondeur.
XLV.
Que si la mort t’attend et ton séjour prolonge,

Par forme d’intérêt elle te fait sentir

Des tourments en effet, de l’allégresse en songe,

Et qu’une longue vie est un long repentir.
LXVI.
Si celui qui t’a mis du monde en la carrière

Te paye ta journée à midi tout autant,

Qu’un autre qui l’achève et la fait toute entière,

Pourquoi murmures-tu ? pourquoi n’es-tu content?
LXVII.
Il conduit bien son œuvre et connoit tes caprices,

Il sait bien qu’à regret tu tiens bon jusqu’au bout :

Avant qu’en être là il veut que tu finisses,

Te laissant plus longtemps tu pourrais gâter tout.
LXVIII.
Comme il ordonne l’œuvre il veut qu’on la lui rende,

Qui ne sert volontiers indignement le sert :

Sortir de la besogne avant qu’il le commande,

Est un crime, et celui qui la quitte la perd.
LXIX.
Ou premiers, ou derniers, à tous la piste est faite,

Ou tôt, ou tard il faut qu’on se rende à ce port :

Qui commande la charge, ordonne la retraite,

La loi qui fit la Vie a fait aussi la Mort.
LXX.
Tant plus dure ton corps, tant plus ton âme endure,

Et ne peut assez tôt d’un tel logis sortir ?

Elle y vient toute pure, elle y vit toute impure,

Et souffre mille ennuis avant que d’en partir.

08 L’esprit Dedans Ce Corps Est Retenu Par Force [lxxi À Lxxx]

LXXI.
L’esprit dedans ce corps est retenu par force,

Il y vit en danger, en frayeur il y dort :

Il faut pour faire fruit qu’il rompe son écorce

Et pense que jamais assez tôt il n’en sort.
LXXII.
L’âme se plaint du corps, le corps se plaint de l’âme,

Mais la Mort les surprend pour vuider leur débat :

Le corps s’en va dormir dessous la froide lame,

L’esprit fidèle va à l’éternel Sabat.
LXXIII.
Elle affranchit l’esprit du corps qui sert aux vices,

Des vices de l’esprit elle sauve le corps,

De l’âme les ennuis sont au corps des supplices,

Et les douleurs du corps sont à l’âme des morts.
LXXIV.
L’âme n’est pas ce corps, son étoffe est plus belle,

Car des beautés du Ciel elle tient sa beauté :

Et quand l’esprit est mort, elle reste immortelle,

Comme un rayon sorti de la Divinité.
LXXV.
Si cette âme en ce corps tant de fois morfondue,

Ne sort allègrement, elle ne se souvient

Qu’elle doit remonter d’où elle est descendue,

Et qu’il faut à la fin retourner d’où l’on vient.
LXXVI.
Tu crains pour la douleur que cette Mort amène,

Mais ce n’est qu’un torrent qui se perd en courant :

Et cette extrémité n’a point commis de peine,

Car le corps abattu ne sent rien en mourant.
LXXVII.
Quitte ces tremblements dont ta poitrine est pleine,

Car un mal violent ne dure longuement :

Si la douleur est grande, elle est aussi soudaine,

Un mal prompt et soudain ôte le sentiment.
LXXVIII.
Le cœur te rompt quittant tes enfants, tes entrailles,

Qui te feront renaître et revivre après eux :

Bienheureux qui en a, car ce sont ses médailles,

Souvent qui n’en a point par malheur est heureux.
LXXIX.
Tu regrettes ta femme, et ton regret j’excuse,

C’est un mal nécessaire, et un bien étranger :

Souvent l’œil le plus clair à le choisir s’abuse,

Et trouve en peu de chair beaucoup d’os à ronger.
LXXX.
Tu te plains de quitter la Cour et ses délices,

Où l’on ne vit longtemps sans souffrir quelqu’affront,

Où trahir est prudence, et les vertus sont vices,

Où les uns sont sans yeux, et les autres sans front.

09 Le Marinier Qui Va De Naufrage En Naufrage [lxxxi À Xc]

LXXXI.
Le Marinier qui va de naufrage en naufrage,

Qui comme le plongeon vit en l’eau nuit et jour,

L’objet de tous les vents, le jouet de l’orage,

Ne changeroit sa vie à celle de la Cour.
LXXXII.
La Cour te trompe ainsi que l’ange des ténèbres,

Quand il donne aux forciers des feuilles pour trésor,

Les flambeaux plus luisants sont des torches funèbres,

Et tout ce qui reluit à la Cour n’est pas or.
LXXXIII.
Tu voudrois en mourant exercer ta vengeance,

Faire voir ton amour et ton ambition :

Pourquoi ne formes tu ta mort à ta naissance,

Qui t’a produit tout nu de toute passion ?
LXXXIV.
Tu voudrois voir meurir les fruits de ta science,

Mais à la fin cela n’est rien que vanité :

Le savoir aujourd’hui se morfond, l’ignorance

Passe L’hiver au feu, et à l’ombre l’Été.
LXXXV.
Tu marches à tous pas par la pluie et la fange

Pour ce corps à tous coups contre toi révolté :

Phinice fait des cordes, et son âne les mange,

L’esprit qui sert au corps n’a plus de liberté.
LXXXVI.
Tu fais autant de pas en la mort qu’en la vie,

Tiens pour morts tous les jours que tu auras vécu :

L’avenir n’est pas tien, au présent ne te fie

Qu’un instant, et le temps est par la mort vaincu.
LXXXVII.
Quand l’homme est embarqué de ce monde au navire,

Il ne peut retarder son cours ni l’avancer :

Le vent, l’air ni la mer ne sont de son empire,

Et souvent il se perd en voulant rebrousser.
LXXXVIII.
On regrette celui qui est content qu’il meurt,

Socrate s’éjouit de ce qu’il meure à tort :

Xantippe fond en pleurs, l’un rit et l’autre pleure,

Jugeant diversement des traits de cette mort.
LXXXIX.
Courir à cette mort, c’est désespoir et rage,

La seule patience à pied de plomb l’atteint :

Qui la méprise montre un acte de courage :

Car le poltron la fuit, et l’ignorant la craint.
XC.
Quand la dernière araine achève l’horloge,

Il faut sans reculer franchir le dernier pas :

Sans murmure et sans bruit le courageux déloge,

Et quand il faut partir on ne le chasse pas.

10 Il Tarde Au Pèlerin D’achever Son Voyage [xci À C]

XCI.
Il tarde au Pèlerin d’achever son voyage,

Le Marinier voudroit n’être plus sur les eaux :

Tout ouvrier s’éjouit au bout de son ouvrage,

L’Homme pleure approchant de la fin de ses maux.
XCII.
Pour un temps la clarté du Soleil est ravie,

Mais tu la recevras bien plus luisante un jour :

Et ce jour que tu crois le dernier de ta vie,

Est une autre naissance en l’immortel séjour.
XCIII.
Quel tort te fait la mort, du mondain, je te prie,

Quand perdant sous l’espoir de quelque jeu plus beau,

Elle t’ôte la carte en te coupant la vie,

Et pour sauver ta vie emporte le flambeau.
XCIV.
Lâche tu crains passer sur cette étroite planche,

Où Dieu même a passé, où tous les hommes vont :

Tu y vas en enfant que l’on tient par la manche,

Et toujours vers le bord tu retournes le front.
XCV.
Au delà tu verras ces plaisantes campagnes

Dont l’immense beauté surpasse le discours :

Des Rois et des sujets les âmes sont compagnes,

C’est un état certain qui durera toujours.
XCVI.
Que verras-tu de plus pour vivre davantage ?

Ce Ciel et ce Soleil se sont vus autrefois :

Et quand tu renaîtrois pour passer un autre âge,

Cet Univers seroit tout tel que tu le vois.
XCVII.
La mort finit les maux, elle est le seul refuge

De celui qui ne peut éviter le courroux

D’un superbe ennemi et d’un sévère Juge :

C’est un lieu que le Ciel a ordonné pour tous.
XCVIII.
A ce dernier départ l’âme rit, le corps pleure,

Le banni s’éjouit au temps de son retour :

Ce corps est le logis, ce n’est pas sa demeure,

L’âme immortelle veut un immortel séjour.
XCIX.
Comme l’aube, la mort est du jour la fourrière,

Où toujours le Soleil sans se coucher reluit,

On ne s’égare point sous la claire lumière,

Qui va contre le jour ne doit craindre la nuit.
C.
D’un éternel repos ta fatigue est suivie,

Ta servitude aura une ample liberté :

Où se couche la Mort, là se lève la Vie,

Et où le Temps n’est plus, là est l’Éternité.