01 Cette Grandeur Des Rois, Qui Nous Semble Un Colosse [i À X]

I.
Cette grandeur des Rois, qui nous semble un Colosse,

N’est qu’ombre, poudre et vent. L’unique honneur des Rois,

D’une exécrable main meurt dedans son carrosse,

Au temps que l’Univers trembloit dessous ses lois.
II.
Hier tout étoit triomphe, aujourd’hui chacun pleure,

La beauté du matin n’a duré jusqu’au soir :

On a vu vif et mort ce Prince en moins d’une heure,

Ayant bût le hanap de la mort sans le voir.
III.
En ce monde tout branle, il n’y a rien de ferme,

C’est une mer qui n’a sûreté, calme, ni port :

Les Empires, les Lois, les Villes ont leur terme,

Tout ce qui prend naissance est sujet à la mort.
IV.
Le temps va comme un vent, comme un torrent il coule,

Il passe, et rien ne peut l’empêcher de courir :

Qui fait combien de maux en un moment il roule,

Croit que cesser de vivre est cesser de mourir.
V.
L’homme ignore son être au ventre de sa mère,

(Ruse de la Nature) ayant quelque raison,

Il connoîtroit qu’au monde il n’y a que misère,

Et feroit son tombeau dedans cette prison.
VI.
On meurt le même jour que l’on commence à naître

On s’oblige au naufrage entrant en ce bateau :

Naître et mourir n’est qu’un, l’être n’est qu’un non-être,

II n’y a qu’un soupir de la table au tombeau.
VII.
La vie est un éclair, une fable, un mensonge,

Le souffle d’un enfant, une peinture en l’eau,

Le songe d’un qui veille, et l’ombre encor d’un songe,

Qui de vaines vapeurs lui brouille le cerveau.
VIII.
Cette vie aux échecs proprement se rapporte,

Autant de place y tient le Pion que le Roi :

L’un saute, l’autre court, l’un surprend, l’autre emporte,

Les noms sont distingués, et tout n’est que du bois.
IX.
La mort, l’exil, la peur, la douleur de l’envie,

Et tant de maux qui sont plutôt vus que pensés,

Ne font pas peines : non, mais tributs de la vie :

Les Rois ni les Bergers n’en sont pas dispensés.
X.
Par les mystères saints la mort n’est divertie

D’attaquer les plus grands, même devant l’Autel :

Henri de Luxembourg meurt en prenant l’Hostie,

Et Victor boit la mort au Calice immortel.

02 Tu Dois Ton Âme Au Ciel, Ne Fais Pas Qu’il Te L’ôte [xi À Xx]

XI.
Tu dois ton âme au Ciel, ne fais pas qu’il te l’ôte,

Par force, le Chrétien la rend de son bon gré :

Il faut traiter l’esprit comme on traite son hôte,

Que l’on ne contraint pas de fauter le degré.
XII.
Mieux vaut choir, que toujours de la chute être en crainte,

Mieux vaut mourir que d’être à toute heure aux abois,

La fin de la douleur est la fin de la plainte,

Rien n’est trouvé fâcheux qui ne vient qu’une fois.
XIII.
La vie est une toile, aux uns elle est d’étoupe,

Aux autres de fin lin, et dure plus ou moins :

La mort quand il lui plaît sur le métier la Coupe,

Et l’heure et le malheur comme les fils font joints.
XIV.
Ces noms qui font que l’un se plaint, et l’autre brave :

Noms trouvés par l’injure ou par l’ambition,

Sont égaux à la mort : le Comité et l’Esclave

N’ont dessus son état point de distinction.
XV.
Ne perds pour l’ami mort le manger ni le somme,

Telle douleur ne doit l’entendement pâtir :

Qui plaint un homme mort, se plaint qu’il étoit homme

Et qu’entrant en la vie, il promit d’en sortir.
XVI.
Le jeune et le vieillard ne vont de même traite,

L’un marche bellement, et l’autre veut courir,

Il est bon de mourir avant qu’on le souhaite,

Un homme courageux se doit sentir mourir.
XVII.
Heureux qui sort du monde aussitôt qu’il y entre,

Son air est pestilent à qui le trouve sain :

Heureux fut cet enfant qui en sortant du ventre

D’une mère Espagnole y retourna soudain.
XVIII.
Les tourments de ce corps ne sont que des vergettes

Pour ôter la poussière aux plis de la vertu,

Et rendre de l’esprit les passions plus nettes :

L’air se purge tant plus que le vent l’a battu.
XIX.
Te fâchant que la mort ta paupière ne serre,

Au lieu même où le Ciel te la voulut ouvrir :

Tu crains pour t’enterrer n’avoir assez de terre,

Et que le Ciel ne soit étroit pour te couvrir.
XX.
Le Ciel n’a maintenant moins d’ordre et d’influence,

Le Soleil n’est moins clair, l’Océan moins entier,

Ni le feu moins actif qu’au temps de leur naissance,

Et l’homme est bien déchu de son être premier.

03 Tu Dis Qu’il N’est Pas Temps, Mondain, Que Tu T’amendes [xxi À Xxx]

XXI.
Tu dis qu’il n’est pas temps, mondain, que tu t’amendes,

Mais Dieu hait le pécheur qui au péché croupit :

Sa clémence paroît aux offenses plus grandes,

En vain l’attend celui qui pèche par dépit.
XXII.
Qui de ce qu’il a dit, fait, ou pense, demande

A soi-même le compte au soir et le matin,

Se verra soulagé d’une peine bien grande

Au compte général qu’il rendra sur la fin.
XXIII.
Pour l’injure qui fait que la couleur te monte,

Et dit tes vérités, tu n’as point d’action :

De commettre le mal tu n’avois point de honte,

N’en aies point non plus pour ta correction.
XXIV.
Peut-être cet enfant se verra pauvre ou riche,

Peut-être il sera sage, ou ne le sera pas,

Peut-être il viendra ou libéral, ou chiche,

Mais un jour il ira, sans peut-être, au trépas.
XXV.
Quand le vin est au bas, l’épargne n’est plus bonne,

Car le pis et le moins reste au fond du tonneau :

N’abuse du loisir que ton âge te donne,

Et descends quelquefois tout vivant au tombeau.
XXVI.
Pécheur, ton Dieu n’est pas un Radament horrible,

Qui ne veut des péchés au pardon consentir :

On ne voit point au Ciel de crime irrémissible,

En terre on ne voit point de trop tard repentir.
XXVII.
Les yeux qui du Soleil aux rayons s’entretiennent,

S’éblouissent soudain, les jugements plus clairs

Aux jugements de Dieu comme taupe deviennent,

Les Aigles seulement soitiennent ces éclairs.
XXVIII.
Misérable vertu ton fait n’est que misère,

La Fortune à l’effet, tu n’as que le babil,

En ta pauvre maison tu es comme étrangère,

Les méchants sont logés, et les bons en exil.
XXIX.
Jusqu’au dernier soupir l’homme a désir d’apprendre,

Socrate vit, vieillit, et meurt en apprenant :

La science ne peut de la mort le défendre,

Et savoir bien mourir c’est être bien savant.
XXX.
Vivre c’est commencer et finir même ouvrage,

La vie n’est de même, à l’égard de chacun,

C’est un exil au sot, et un voyage au sage,

Où il marche autrement que ne fait le commun.

04 Pour Avoir Un Bon Roi, Un Conseil Juste Et Sage [xxxi À Xl]

XXXI.
Pour avoir un bon Roi, un Conseil juste et sage,

Un peuple obéissant, et une ferme paix,

L’état n’est sûr pourtant : le calme suit l’orage,

Aux plus beaux jours on voit les brouillards plus épais.
XXXII.
Homme, bien que tu sois du Ciel originaire,

N’entreprends pas d’aller du pair avec ton Dieu :

Il est Roi souverain, tu es Roi tributaire,

Tu n’occupes qu’un corps, et il est en tout lieu.
XXXIII.
Le plus grand Éléphant est le chef de sa bande,

Le plus fort des Taureaux va devant le troupeau :

A qui veut commander aux hommes on demande,

Non la grandeur du corps, mais celle du cerveau.
XXXIV.
Il semble que d’un Roi la Majesté s’éclipse,

S’il n’a des serviteurs grand nombre autour de soi :

Il est beau de tirer de plusieurs du service,

Mais quel est ce bonheur qui dépend de leur foi ?
XXXV.
Pour faire des Palais des marbres on assemble,

Pour faire des Vaisseaux on prépare du bois :

Mais toutes les vertus il faudroit mettre ensemble

Pour instruire les fils des Princes et des Rois.
XXXVI.
La science aujourd’hui est une terre en friche,

Elle n’a plus des Rois le Soleil au Levant :

On voit le Philosophe à la porte du riche,

Le riche rarement visite le savant.
XXXVII.
La main n’oblige point si le cœur ne l’ordonne,

Ce qui ne vient de lui n’a grâce ni faveur :

Celui donne beaucoup qui soi-même se donne ;

Celui ne donne rien qui réserve le cœur.
XXXVIII.
Ce désir de courir de Province en Province

Ne donne aux voyageurs ce qu’il leur a promis,

Ils ne changent d’humeurs changeants d’air et de Prince

Ils font plusieurs logis et trouvent peu d’amis.
XXXIX.
En vain de la raison l’esprit capable on nomme,

Qui sage à la raison son cœur n’assujettit :

Beaucoup inférieur est à la bête l’homme,

Si la raison ne tient en bride l’appétit.
XL.
Pour penser tout savoir l’entendement se plonge

En l’ignorance, et trouve enfin qu’il ne sait rien :

Il fuit la vérité pour suivre le mensonge,

Et s’égare souvent présumant d’aller bien.

05 Le Méchant Toujours Tremble, Il Est Tout En Alarme [xli À L]

XLI.
Le méchant toujours tremble, il est tout en alarme

L’œil d’un homme de bien le tient comme abattu ;

De Rome tout le monde a redouté les armes

Rome d’un seul Caton redoute la vertu.
XLII.
Le vice aveugle l’âme et son jugement brouille,

Confond le bien au mal, tient que le laid soit beau,

L’ordure ses délices : ainsi vit la grenouille,

Dans le sale bourbier qu’elle estime un ruisseau.
XLIII.
Aux plus grandes maisons le vice a fait des brèches,

Dont l’homme pour cela moins clairement ne luit :

Les méchants ne sont rien aux bons, les branches sèches

En l’arbre n’ont point part, les vives font le fruit.
XLIV.
Si on donnoit la Cour aux hommes à l’épreuve,

Personne n’en voudroit quand il l’auroit goûté :

Les plus heureux toujours des misères y treuve,

Et fait que son bonheur lui a bien cher coûté.
XLV.
N’aimer rien, craindre tout, dissimuler le vice,

Savoir accommoder son cœur en cent façons,

Refuser l’amitié, et offrir le service,

Sont des galants de Cour les premières leçons.
XLVI.
Ne bâtis ton séjour sur le sable stérile

De la mer, de la Cour, les bons s’y font méchants,

Le Temple du repos étoit hors de la Ville,

Le Sauveur est la fleur qui se cueillit aux champs.
XLVII.
Qui veut faire à la Cour ses affaires se trompe,

Si avec l’hardiesse l’ardeur il n’est prompt :

Car afin qu’importun à tous la tête il rompe,

Il faut premièrement qu’il se rompe le front.
XLVIII.
Qui n’a regret du temps qui se perd pour attendre

Quelque bienfait du Roi, n’a point de jugement :

Les biens qui sont perdus un Prince les peut rendre,

Mais il ne peut du temps réparer un moment.
XLIX.
N’est-ce pas tout l’excès d’une folie insigne,

Voir un vieillard languir inutile à la Cour,

Contrefaire le jeune, et tout blanc comme un signe,

Tirer le chariot de la mère d’Amour.
L.
Jamais des mains d’un grand le petit ne s’échappe,

C’est un rat se jouant proche du chat qui dort,

Qui le laisse courir, puis tout à coup l’attrape,

Et ses caresses font les signes de la mort.

06 Partout La Vanité Du Monde Se Découvre [li À Lx]

LI.
Partout la vanité du monde se découvre :

Je plains ces beaux esprits charmés de son amour ;

Elle se cache au Temple, elle se montre au Louvre,

Et pour la bien connoître il faut suivre la Cour.
LII.
Par les mauvaises mœurs la nature s’altère,

On n’a pas tout à coup les vertus en dédain,

Le vice est à l’esprit une plante étrangère,

Si on ne la cultive elle flaîtrit soudain.
LIII.
Sous les respects humains l’impiété se couvre,

La terre a plus de prix que le Ciel parmi nous,

Au nom de l’Éternel à peine on se découvre,

Quand on parle des Rois on fléchit les genoux.
LIV.
Du désordre vient l’ordre, et les lois sont sorties

Des excès, des abus : si chacun vivoit bien,

On verroit les Palais sans Juge et sans Parties,

L’on n’y entendroit plus ces deux mots Mien et Tien.
LV.
La chicane aujourd’hui met le peuple en chemise,

La ruse est son bouclier, son idole l’argent :

Le taon perce la toile, et la mouche y est prise,

Le coupable on absout pour punir l’innocent.
LVI.
Rien n’est loyal, le frère à son germain est traître,

Un phatôme est la foi, qui les sots entretient :

L’ami trahit l’ami, le serviteur son maître,

Et le lierre abat le mur qui le soutient.
LVII.
Trahir n’est plus que jeu, l’homme est un loup à l’homme,

Crime n’est plus que rapt, les vices sont vertus,

On souffre les excès de Cypre et de Sodome,

Et à l’impiété tous chemins sont battus.
LVIII.
Aux hommes plus parfaits on trouve que redire ;

Parmi le bien qu’ils font on découvre le mal :

L’or tout pur, ni tout bon, des mines ne se tire,

Il le faut épurer d’un contraire métal.
LIX.
Le mérite autrefois nourrissoit l’amitié,

On la fonde aujourd’hui toute en l’utilité,

La feintise et la fraude y entrent de moitié,

Et toujours sans amis se voit la pauvreté.
LX.
La terre de ton cœur ne peut remplir les angles,

Ton cœur est un triangle, elle un rond tout uni :

Le triangle ne peut s’emplir que de triangles,

L’infini ne se peut rapporter au fini.

07 Il Est Dur De Mourir Éloigné De Sa Ville [lxi À Lxx]

LXI.
Il est dur de mourir éloigné de sa ville,

Mais la mort n’est plus douce à la ville qu’aux champs :

Elle n’épargne pas hors de Rome Rutille,

Ni tel qui sans sortir y fût quatre vingts ans.
LXII.
Bien que l’homme se trouve au dernier point de l’âge,

Qu’en vain son estomac abaye après le pain,

Il ne pense pourtant de trousser son bagage,

Et espère toujours de voir le lendemain.
LXIII.
Veux-tu fuir d’amour l’excès et la manie ?

Romps les occasions, parle toujours de loin,

Sors de la solitude, et vis en compagnie :

Tel faut qui ne faudroit, s’il avoit un témoin.
LXIV.
Ne t’étonne de voir que le méchant prospère,

Le Soleil aux voleurs donne bien la clarté :

Lors que le Médecin du fiévreux désespère,

Il le gâte et permet vivre à sa volonté.
LXV.
Plus que le feu d’Enfer la calomnie est pire,

Le trait est plus cruel et le coup plus cuisant :

L’Enfer après la mort le coupable déchire,

La calomnie afflige à la fin l’innocent.
LXVI.
L’affliction abat le cœur & le redresse,

L’arbre victorieux s’élève par le poix :

Le sceau lève la cire aussi bien qu’il la presse,

Et l’esprit monte au Ciel sous le faix de la Croix.
LXVII.
L’envie en vain sa dent porte contre l’enclume

De la simple vertu qui la va terrassant,

Elle semble un mâtin qui jappe par coutume,

Plutôt que la fureur contre un pauvre passant.
LXVIII.
L’envie est un tourment qui les hommes bourelle,

Aussitôt qu’ils sont nés elle s’empare d’eux :

Vois deux enfants nourris d’une même mamelle,

Qui ne peuvent souffrir que le lait soit à deux.
LXIX.
En ce point du méchant l’homme de bien diffère,

L’un dit à son prochain ce que j’ai est à moi,

Ce que tu as est mien : l’autre dit au contraire,

Je n’ai rien en ton bien, et le mien est à toi.
LXX.
De ce qui lui déplaît l’envie fait un crime,

Pour un songe Joseph par les siens fut vendu,

Rien ne perdit Abel que sa pure victime,

Et pour la vérité l’innocent est pendu.

08 Pour Qui Réserves-tu Le Fruit De Tes Fatigues [lxxi À Lxxx]

LXXI.
Pour qui réserves-tu le fruit de tes fatigues ?

Que servent les trésors l’un sur l’autre entassés ?

En un jour on verra les héritiers prodigues,

Dissiper tant de biens en cent ans amassés.
LXXII.
La libéralité veut être toute entière,

Sans toutes fois donner en tout temps et à touts,

Il est bon que le son marche avant la prière,

Mais ce que l’on obtient sans prière est plus doux.
LXXIII.
Contente-toi du fruit que ton travail t’apporte,

Et fais de ton épargne un certain revenu :

Imprudent est celui en plus que d’une sorte,

Qui dépense son bien plutôt qu’il n’est venu.
LXXIV.
Le cœur n’a rien de pur qui parmi le monde erre,

Et qui est comme un roc à la terre attaché ;

Si la Lune n’étoit voisine de la terre,

On ne verroit son rond ni brouillé ni taché.
LXXV.
Les biens font de grands maux à celui qui n’en use ;

L’épargnant les acquiert, le prodigue les perd :

Le méchant pour descendre à l’enfer en abuse,

Et pour monter au Ciel le vertueux s’en sert.
LXXVI.
La vaillance qui vient d’orgueil est toute fausse,

Les esprits arrogants ne sont point généreux.

L’orgueil abat les cœurs, l’humilité les hausse,

L’humble Berger tua le Géant orgueilleux.
LXXVII.
L’orgueil sous le manteau du Philosophe éclate,

On donne de beaux noms aux effets odieux :

Comme on s’excuse au mal, en la cause on se flatte,

On accuse plutôt la lampe que les yeux.
LXXVIII.
L’homme d’entendement pour soi-même on visite,

Il est plus admiré qu’un royal bâtiment,

La louange se doit par le propre mérite,

Et le pur or ne fait le prix du diamant.
LXXIX.
L’humble prise les autres, et lui se mésestime,

Sinon contre l’orgueuil il ne fait le morgant :

Plus la vertu l’élève, et moins il s’en estime :

Dieu voit l’humble pécheur, non le juste arrogant
LXXX.
Hypocrite qui n’a du bien que l’apparence,

Parois ce que tu es, sois ce que tu parois,

De feuille de figuier tu caches ton offense :

Mais à Dieu ni à toi cacher ne te saurois.

09 Ce Bigot Qui Ses Vœux Sur Son Mérite Fonde [lxxxi À Xc]

LXXXI.
Ce bigot qui ses vœux sur son mérite fonde,

Dont le cœur va partout, et n’a l’œil qu’en un lieu,

Honteux n’oseroit dire au moindre homme du monde,

Les choses que profane il n’ose dire à Dieu.
LXXXII.
L’or dans le feu s’affine, et l’esprit dans la peine ;

Le ver ronge l’habit dedans le coffre enclos ;

L’eau qui n’a point de cours est puante et malsaine ;

L’épée s’enrouille au croc, et l’esprit au repos.
LXXXIII.
Ouvrant ton âme à Dieu ferme ta bouche au monde,

Et ne laisse aller tes pensées par l’air :

Dieu voit clair dans les cœurs, son jugement les fonde,

Et confond qui n’accorde au faire le parler
LXXXIV.
Le joueur peut bien dire à demain les affaires ;

De voir ni d’être vu il n’a jamais loisir :

Ses esprits sont toujours battus de vents contraires,

Sa perte a plus d’ennui que son gain de plaisir.
LXXXV.
Pour se garder d’affaires il faut un soin extrême,

Le mal vient sans mander, et sans être attendu ;

La mauvaise herbe croît toujours sans qu’on la sème :

On trouve tôt l’ennui qu’on pense avoir perdu.
LXXXVI.
Le rien faire du tout rompt l’esprit et l’énerve,

Le travail modéré le rend vif et dispos ;

L’oisiveté le perd, le travail le conserve :

Mais libre n’est celui qui n’a jamais repos.
LXXXVII.
Qui cherche le repos au trouble des affaires,

Pense trouver le calme en la fureur des flots ;

Le monde et le repos sont deux choses contraires :

L’eau trouble s’éclaircit quand elle est en repos.
LXXXVIII.
La fortune en la Cour est légère et volage,

Au gré du favori la faveur ne réussit ;

Bien souvent dans le port les faveurs font naufrage,

Plus le Soleil est chaud, plus son ombre noircit.
LXXXIX.
Les honneurs, les grandeurs, et les charges plus belles

Sont les avant-coureurs de quelque aversité,

Pour leur dernier malheur les fourmis ont des ailes,

Et l’embonpoint du corps altère la santé.
XC.
La jeunesse aux excès a toujours plus d’amorce,

Que n’ont les oiseleurs ni les pêcheurs d’appas ;

Vieillard tu veux pécher, et tu n’as plus de force,

Le péché t’a quitté, tu ne le quittes pas.

10 A La Beauté Les Yeux Comme À Leur Centre Tirent [xci À C]

XCI.
A la beauté les yeux comme à leur centre tirent,

Le cœur et les désirs suivent des vœux les lois :

On ne sauroit garder ce que plusieurs désirent,

Et les désirs ne sont sous l’Empire des Rois.
XCII.
Tout l’heur et le malheur qui se rencontre aux hommes,

Vient de l’opinion qui commande sur eux :

L’opinion nous fait autres que nous ne sommes,

Malheureux est celui qui se pense être heureux.
XCIII.
De contraires effets se forme la tristesse,

La fumée et le ris emplissent l’œil de pleurs :

Qui sème des douleurs aura de l’allégresse,

Qui sème l’allégresse en aura des douleurs.
XCIV.
Otons oui et non du discours ordinaire,

Ces mots ne servent rien que d’un amusement,

La feintise aujourd’hui leur donne un sens contraire,

Et le mensonge prend la force du serment.
XCV.
L’amitié aujourd’hui au son du gain s’éveille,

Comme l’on voit aller au froment les fourmis :

Les vautours à la proie, aux fleurettes l’abeille,

On voit vite courir au profit les amis.
XCVI.
Qui t’a ravi l’honneur se trompe, s’il présume

La vie te laissant, qu’il te fait un grand bien :

L’oiseau ne doit plus vivre ayant perdu sa plume,

Quand l’honneur est perdu ce qui reste n’est rien.
XCVII.
Ce qui suffit pour vivre on le trouve sans peine,

Au besoin le Soleil nous peut servir de feu :

Je blâme également Apice et Diogene,

L’un pour aimer le trop et l’autre le trop peu.
XCVIII.
On donne bien souvent de mauvais interprètes

Aux actions qui ont plus d’ordre et de raison ;

Tout est mal aux méchants, et de mêmes fleurettes,

L’abeille fait le miel, l’araignée le poison.
XCIX.
Heureux peuple qui vis sous un Roi doux & juste,

La justice est l’épée et l’amour le bouclier,

Ces deux vertus ont mis entre les Dieux Auguste,

Et le sceptre du Roi sans elle n’est entier.
C.
Le bonheur, la faveur, le travail, le courage,

Aux biens et aux honneurs font l’homme parvenir,

Mais le chemin est long, c’est un grand avantage,

Naître grand, et n’avoir peine à le devenir.