Reste Tranquille, Si Soudain

Reste tranquille, si soudain

l’Ange à ta table se décide ;

efface doucement les quelques rides

que fait la nappe sous ton pain.
Tu offriras ta rude nourriture

pour qu’il en goûte à son tour,

et qu’il soulève à sa lèvre pure

un simple verre de tous les jours.
Ingénuement, en ouvrier céleste,

il prête à tout une calme attention ;

il mange bien en imitant ton geste,

pour bien bâtir à ta maison.

L’aurai-je Exprimé, Avant De M’en Aller

L’aurai-je exprimé, avant de m’en aller,

ce coeur qui, tourmenté, consent à être ?

Étonnement sans fin, qui fus mon maître,

jusqu’à la fin t’aurai-je imité ?
Mais tout surpasse comme un jour d’été

le tendre geste qui trop tard admire ;

dans nos paroles écloses, qui respire

le pur parfum d’identité ?
Et cette belle qui s’en va, comment

la ferait-on passer par une image ?

Son doux ruban flottant vit davantage

que cette ligne qui s’éprend.

Le Dormeur

Laissez-moi dormir, encore C’est la trêve

pendant de longs combats promise au dormeur ;

je guette dans mon coeur la lune qui se lève,

bientôt il ne fera plus si sombre dans mon coeur.
Ô mort provisoire, douceur qui nous achève,

mesure de mes cimes, très juste profondeur,

limbes de tout mon sang, et innocence des sèves,

dans toi, à sa racine, ma peur même n’est pas peur.
Mon doux seigneur Sommeil, ne faites pas que je rêve,

et mêlez en moi mes ris avec mes pleurs ;

laissez-moi diffus, pour que l’interne Ève

ne sorte de mon flanc en son hostile ardeur.