Un Village

Des murs crépis, de pauvres toits,

Un pont, un chemin de halage,

Et le moulin qui fait sa croix

De haut en bas, sur le village.
Les appentis et les maisons

S’échouent, ainsi que choses mortes.

Le filet dort : et les poissons

Sèchent, pendus au seuil des portes.
Un chien sursaute en longs abois ;

Des cris passent, lourds et funèbres ;

Le menuisier coupe son bois,

Presque à tâtons, dans les ténèbres.
Tous les métiers à bruit discord

Se sont lassés l’un après l’autre

Derrière un mur, marmonne encor

Un dernier bruit de patenôtres.
Une pauvresse aux longues mains,

Du bout de son bâton tâtonne

De seuil en seuil, par les chemins ;

Le soir se fait et c’est l’automne.
Et puis viendra l’hiver osseux,

Le maigre hiver expiatoire,

Où les gens sont plus malchanceux

Que les âmes en purgatoire.

Vieille Ferme À La Toussaint

La ferme aux longs murs blancs, sous les grands arbres jaunes,

Regarde, avec les yeux de ses carreaux éteints,

Tomber très lentement, en ce jour de Toussaint,

Les feuillages fanés des frênes et des aunes.
Elle songe et resonge à ceux qui sont ailleurs,

Et qui, de père en fils, longuement s’éreintèrent,

Du pied bêchant le sol, des mains fouillant la terre,

A secouer la plaine à grands coups de labeur.
Puis elle songe encor qu’elle est finie et seule,

Et que ses murs épais et lourds, mais crevassés,

Laissent filtrer la pluie et les brouillards tassés,

Même jusqu’au foyer où s’abrite l’aïeule.
Elle regarde aux horizons bouder les bourgs ;

Des nuages compacts plombent le ciel de Flandre ;

Et tristement, et lourdement se font entendre,

Là-bas, des bonds de glas sautant de tour en tour.
Et quand la chute en or des feuillage effleure,

Larmes ! ses murs flétris et ses pignons usés,

La ferme croit sentir ses lointains trépassés

Qui doucement se rapprochent d’elle, à cette heure,

Et pleurent.

Un Toit, Là-bas

Oh ! la maison perdue, au fond du vieil hiver,

Dans les dunes de Flandre et les vents de la mer.
Une lampe de cuivre éclaire un coin de chambre ;

Et c’est le soir, et c’est la nuit, et c’est novembre.
Dès quatre heures, on a fermé les lourds volets ;

Le mur est quadrillé par l’ombre des filets.
Autour du foyer pauvre et sous le plafond, rôde

L’odeur du goémon, de l’algue et de l’iode.
Le père, après deux jours de lutte avec le flot

Est revenu du large, et repose, là-haut ;
La mère allaite, et la flamme qui diminue

N’éclaire plus la paix de sa poitrine nue.
Et lent, et s’asseyant sur l’escabeau boitant,

Le morne aïeul a pris sa pipe, et l’on n’entend
Dans le logis, où chacun vit à l’étouffée,

Que ce vieillard qui fume à pesantes bouffées.
Mais au-dehors,

La meute innombrable des vents

Aboie, autour des seuils et des auvents ;

Ils viennent, d’au-delà des vagues effarées,

Dieu sait pour quelle atroce et nocturne curée ;

L’horizon est battu par leur course et leur vol,

Ils saccagent la dune, ils dépècent le sol ;

Leurs dents âpres et volontaires

Ragent et s’acharnent si fort

Qu’elles mordraient, jusqu’au fond de la terre,

Les morts.
Hélas, sous les cieux fous, la pauvre vie humaine

Abritant, près des flots, son angoisse et sa peine !
La mère et les enfants, et dans son coin, l’aïeul,

Bloc du passé, debout encor, mais vivant seul,
Et récitant, à bras lassés, chaque antienne,

Cahin-caha, des besognes quotidiennes.
Hélas! la pauvre vie, au fond du vieil hiver,

Lorsque la dune crie, et hurle avec la mer,
Et que la femme écoute, auprès du feu sans flamme,

On ne sait quoi de triste et de pauvre en son âme,
Et que ses bras fiévreux et affolés de peur

Serrent l’enfant pour le blottir jusqu’en son coeur,
Et qu’elle pleure, et qu’elle attend, et que la chambre

Est comme un nid tordu dans le poing de novembre.

Mon Village

Une place minime et quelques rues,

Avec un Christ au carrefour ;

Et l’Escaut gris et puis la tour

Qui se mire, parmi les eaux bourrues ;

Et le quartier du Dam, misérable et lépreux,

Jeté comme au hasard vers les prairies ;

Et près du cimetière aux buis nombreux,

La chapelle vouée à la Vierge Marie,

Par un marin qui s’en revint

On ne sait quand

Des Bermudes ou de Ceylan ;

Tel est je m’en souviens après combien d’années –

Le village de Saint-Amand

Où je suis né.

C’est là que je vécus mon enfance angoissée,

Parmi les gens de peine et de métier,

Corroyeurs, forgerons, calfats et charpentiers,

Avec le fleuve immense au bout de ma pensée.
Les jours de franc soleil et de belle saison,

Aux fenêtres de ma maison

Je regardais passer et luire

La voile au vent des beaux navires.

J’étais l’ami de l’horloger et du charron

Et du vannier et du marchand de cordes.

J’étais un vaurien doux : toute la horde

Des va-nu-pieds m’appelaient par mon nom ;

Et les mois d’or et de fruits rouges

J’allais, le soir venu, de bouge en bouge,

Chercher l’un d’eux pour m’en aller,

Avec son aide, à pas légers,

Voler

Dans les vergers.
Jean Til, le vieux sonneur de messe,

Pour me complaire un peu m’amenait voir,

L’été, avant que ne tombât le soir,

Le gros bourdon qui sonnait les kermesses.

Je m’appuyais sur des planchers légers,

Je m’accrochais aux pliantes échelles,

Je faisais fuir de leurs nids clairs les hirondelles

J’avais grand’peur, mais j’adorais ce court danger

D’être si haut

Sans trop savoir comment descendre.

Aux doigts collaient la poussière et la cendre,

De vieux plâtras pendaient comme autant de lambeaux,

J’eusse voulu monter, monter, jusques au faîte,

Où nichaient les hiboux, où pleuraient les chouettes,

Pour voir, au bout des grand’routes et leurs sillages,

Avec leurs croix et leurs coqs lourds,

Les autres tours,

Les tours,

Là-bas, des plus lointains villages.

J’avais l’orgueil de mon clocher

Et les querelles étaient chaudes,

Les jours de foire ou de marché,

Quand ceux d’Opdorp ou de Baesrode

Vantaient trop hardiment le leur.

Le mien m’était un champion de pierre

Carrant si largement sa force et sa valeur,

Dans la lumière,

Que nul sans m’insulter ne le pouvait narguer.

J’eusse voulu l’instituer

Maître suprême et roi de ma contrée.

Aussi de quelle angoisse et de quelle douleur,

Mon âme en deuil fut atterrée,

La nuit queje le vis tout ruisselant de feux

S’affaisser mort, dans l’ancien cimetière,

Le front fendu par le milieu,

A coup d’éclairs et de tonnerres.
Il lui fallut trois ans pour ressurgir au jour !

Trois ans pour se dresser vainqueur de sa ruine !

Trois ans que je gardai, dans ma poitrine,

La blessure portée à mon naïf amour !

Pauvres Vieilles Cités

Pauvres vieilles cités par les plaines perdues,

Dites de quel grand plan de gloire,

Vers la vie humble et dérisoire,

Toutes, vous voilà descendues.
Vous ne comprenez plus vos hauts beffrois en deuil,

Ni ce que disent aux nuées

Tant de pierres destituées

De leur ancien et bel orgueil,
Vos carrefours, vos grand’places et votre port,

Tout est muet et léthargique ;

Tout semble aller à pas logiques

Vers l’horizon, où luit la mort.
Seule, quand le marché aligne au jour levé,

Sur le trottoir, ses éventaires,

Un peu de vie hebdomadaire

Se cabre aux joints de vos pavés.
Ou bien, quand la kermesse et ses cortèges d’or

Mènent leur ronde autour des rues,

L’émoi des foules accourues

Vous fait revivre une heure encor.
Vos moeurs sont pareilles à vos petits jardins :

Buissons corrects, calmes verdures,

Mais une odeur de moisissure

Séjourne en leurs recoins malsains.
Vos gestes sont prudents, mesquins et routiniers,

Vous ne penchez sur vos négoces

Que des yeux mornes ou féroces,

Qui ne comptent que par deniers.
Vos cerveaux sans révolte et vos coeurs sans fierté

Se complaisent aux moindres choses,

Et de pauvres apothéoses

Font tressaillir vos vanités.
Vous ne produisez plus ni communiers ni gueux

Et vivez à la dérobée

Des miettes d’ombre et d’or tombées

Du festin rouge des aïeux.
Pourtant, si triste et long que soit votre déclin,

Notre rêve ne veut pas croire

Que plus jamais la belle gloire

Ne bondira de vos tremplins.
Vous vous armez encore de trop d’entêtement,

Damme, Courtrai, Ypres, Termonde,

Pour n’être plus au vent du monde

Que des tombeaux d’orgueil flamand.
Et n’avoir plus aucun remords, aucun sursaut

En ces heures de somnolence

Où le visage du silence

Se mire seul dans vos canaux.

Les Pas

L’hiver, quand on fermait,

A grand bruit lourd, les lourds volets,

Et que la lampe s’allumait

Dans la cuisine basse,

Des pas se mettaient à sonner, des pas, des pas,

Au long du mur, sur le trottoir d’en face.
Tous les enfants étaient rentrés,

Rompant leurs jeux enchevêtrés ;

Le village semblait un amas d’ombres

Autour de son clocher,

D’où les cloches déjà laissaient tomber,

Une à une, les heures sombres

Et les craintes sans nombre :

Paquets de peur, au fond du coeur,
Et malgré moi, je m’asseyais tout contre

Les lourds volets et j’écoutais et redoutais

Ces pas, toujours ces pas,

Qui s’en allaient à la rencontre

De je ne savais quoi d’obscur et de triste, là-bas.
Je connaissais celui de la servante,

Celui de l’échevin, celui du lanternier,

Celui de l’âpre et grimaçante mendiante

Qui remportait des blaireaux morts, en son panier ;

Celui du colporteur, celui du messager,

Et ceux de Pieter Hoste et de son père

Dont la maison, près du calvaire,

Portait un aigle d’or à son pignon léger.

Je les connaissais tous : ceux que scandait la canne

De l’horloger, ou bien les béquilles de Wanne

La dévote, qui priait tant que c’était trop,

Et ceux du vieux sonneur, humeur de brocs

Et tous, et tous mais les autres, les autres ?
Il en était qui s’en venaient savait-on d’où ? –

Monotones, comme un débit de patenôtres,

Ou bien furtifs, comme les pas d’un fou,

Ou bien pesants d’une marche si lasse

Qu’ils semblaient traîner l’espace

Et le temps infini aux clous de leurs souliers.

Il en était de si tristes et de si mornes,

Surtout vers la Toussaint, quand les vents cornent

Le deuil illimité par le pays entier :

Ils revenaient de France et de Hollande,

Ils se croisaient sur la route marchande,

Ils s’étaient fuis ou rencontrés depuis quel temps ?

Et se réenfonçaient dans l’ombre refondue,

A cette heure des morts, où des bourdons battants,

Aux quatre coins de l’étendue,

Comme des pas, sonnaient aussi.

Oh ! tous ceux-là, avec leur fièvre et leurs soucis !

Oh ! tous ces pas en défilé par ma mémoire !

Qui donc en redira le deuil ambulatoire

Lorsque je les guettais l’hiver, en tapinois,

Rapetissé dans mon angoisse et mon effroi,

Derrière un volet clos, au fond de mon village ?

Un soir, qu’avaient passé des attelages,

Avec des bruits de fers entrechoqués,

On trouva mort, le long du quai,

Un roulier roux qui revenait de Flandre.

On ne surprit jamais son assassin.

Mais, certes, moi, oh ! j’avais dû l’entendre

Frôler les murs, avec sa hache en main.

Une autre fois, à l’heure où le blanc boulanger,

Ses pains vendus, fermait boutique,

Il avait vu la dame énigmatique

Qu’on dit sorcière ici, et sainte un peu plus loin,

En vêtement de paille et d’or tourner le coin

Et vivement, entrer au cimetière ;

Tandis que moi, j’avais ouï, en même temps,

Son dur manteau flottant,

Comme un râteau gratter la terre.

Mon coeur avait battu si fort

Que, pendant toute une semaine,

Je ne rêvai que de la mort.

Et puis, qu’allaient-ils faire au fond des plaines

Ces autres pas qu’on entendait, vers la Noël,

Venir en masse, à travers neige et gel,

D’au-delà de l’Escaut massif et léthargique ?

Une lueur rouge et tragique

Mordait le ciel. Ils se rendaient, au long des bois,

Depuis quels temps, toujours au même endroit,

Près des mares que l’on disait hantées ;

On entendait des cris, pareils à des huées,

Monter. Et seul, le lendemain,

Le fossoyeur partait, la bêche en main,

Cacher là-bas, sous les neiges étincelantes,

Un tas de rameaux morts et de bêtes sanglantes.
Mon âme en tremble encor et mon esprit

Revoit toujours le fossoyeur qui passe,

Et quand la fièvre ameute en moi, la nuit,

Les troubles visions de ma cervelle lasse,

Les pas que j’entendis étant enfant,

Oreille au guet, genoux serrés et coeur battant,

En mes heures de veille ou de souffrance blême,

Terriblement, me traversent moi-même

Et font courir leur rythme dans mon sang.

Ils arrivent, des horizons de lune et d’ombre,

Sournois, têtus, compacts, mystérieux,

Le sol en est dément. Leur nombre ?

– Feuilles des bois, grains de blés mûrs, grêles des cieux !

Ils sont pareils aux menaces qui passent

Et leur déroulement, pendant la nuit,

Est si lointain qu’ils semblent faire,

De lieue en lieue, une ceinture à la terre

Et, maille à maille, et, bruit à bruit,

Serrer en eux tout l’infini.
Oh ! qu’ils me sont restés imprimés dans la chair

Les pas que j’entendais, par les soirs de Décembre

Et les routes de l’hiver clair,

Venir du bout du monde et traverser ma chambre !

Les Plages

Plages vides, avec toujours les mêmes flots

Poussant les mêmes cris et les mêmes sanglots

De l’un à l’autre bout des rivages de Flandre ;

Dunes d’oyats aigus, monts de sable et de cendre,

Pays hostile et dur et féroce souvent,

Pays de lutte et de ferveur, pays de vent,

Pays d’épreuve et d’angoisse, pays de rage,

Quand s’acharnent sur vous les tournoyants orages

Et leurs vagues d’hiver dressant toujours plus haut

Sous les brouillards leurs funèbres monuments d’eau,

Soyez remerciés d’être tels que vous êtes,

Tels que la mort, tels que la vie et ses tempêtes !

C’est grâce à vous qu’ils sont fermes et durs, les gars,

Qu’ils sont têtus dans le travail et dans la peine,

Qu’ils font, sans le savoir, belle, la race humaine

Qui marche à larges pas vers le péril hagard

Avec le seul désir de vaincre un destin morne.

C’est vous qui faites l’homme ardent, calme, hautain,

Entre le danger d’hier et celui de demain,

Quand le sombre équinoxe et ses ouragans cornent

C’est grâce à vous que les filles aiment dûment,

Malgré la crainte au coeur d’être trop tôt des veuves,

Ceux qui s’en vont, sans se plaindre, dans l’âpre épreuve,

Gagner le pain des jours, avec acharnement ;

Et que toutes, à l’heure où les rudes tendresses

Mêlent les chairs, au fond des chaumières, là-bas,

Servent le franc repas d’amour aux hommes las

De la brume sournoise et des houles traîtresses.

Pays des vents de l’Ouest et des bises du Nord,

Souffles chargés de sel et pénétrés d’iode,

Vous imprégnez les corps rugueux de santé chaude

Et vous armez de père en fils les peuples forts,

Pour qu’ils marquent de leur vouloir autoritaire

Le coin triste mais doux que leur offrit la terre.

Et qu’importe, qu’au long des flots, la ville, un jour,

Ait bâti ses maisons, ses dômes et ses tours

Et ses palais pareils à des rêves de pierre.

Filles et gars de Flandre, oh ! seuls, vous resterez

D’accord avec l’embrun et les grands vents

Et la rauque marée et ses vagues guerrières

Vous êtes ceux du sol qu’on ne refoule pas,

La mer a mis en vous sa force et sa folie,

Vos yeux sont beaux et sa clarté froide et pâlie

Et son rythme puissant et lourd pèse en vos pas.
Même certains de vous, les plus hardiment braves,

Charrient encor le sang des aïeux scandinaves

Dans leurs gestes épars au loin, sur l’océan.

Ils conservent en eux l’ardeur de ces géants

Qui partaient vers la mort sur leurs vaisseaux en flammes,

Sans focs, sans matelots, sans boussole, sans rames,

Et se couchaient, à l’heure où le soir est vermeil,

Ivres, dans un tombeau de flots et de soleil.

Les Rois

C’est une troupe de gamins

Qui porte la virevoltante étoile

De toile

Au bout d’un bâton vain.
Le vieux maître d’école

Leur a donné congé ;

L’hiver est blanc, la neige vole,

Le bord du toit en est frangé.
Et par les cours, et par les rues,

Et deux par deux et trois par trois,

Ils vont chantant avec des voix

Qui muent,

Tantôt grêles, tantôt fortes,

De porte en porte,

La complainte du jour des Rois.
  » Avec leurs coeurs, avec leurs voeux,

Toquets de vair, souliers de plumes,

Collets de soie et longs cheveux,

Et blancs comme est blanche l’écume,

Faldera, falderie,

Vierge Marie,

Voici venir, sur leurs grands palefrois,

Les bons mages qui sont des rois.   »
  » Avec leurs coeurs, avec leurs voeux,

Jambes rêches, tignasses rousses,

Vêtement lâche en peaux de boeufs,

Mais doux comme est douce la mousse,

Faldera, falderie,

Vierge Marie,

Voici venir, avec troupeaux et chiens,

Les vieux bergers qui ne sont rien.   »
  » Avec leurs coeurs, avec leurs voeux

Sabots rouges, casquettes brunes,

Mentons gercés et nez morveux

Et froids comme est froide la lune,

Faldera, falderie,

Vierge Marie,

Voici venir, au sortir de l’école,

Ceux qui demandent une obole.   »
Et sur le seuil des torpides maisons,

Non pas à flots, ni à foisons,

Mais revêches et rarissimes,

Comme si le cuivre craignait le froid,

Sont égrenés, du bout des doigts,

Les minimes centimes.

Les gamins crient,

Et remercient,

Happent l’argent qui leur échoit ;

Et chacun d’eux, à tour de rôle,

Et sur le front, et sur le torse, et les épaules,

Se trace, avec le sou, le signe de la croix.

Les Soirs D’été

Lorsque rentrent des alentours,

Tels soirs d’été, les attelages,

Les vieilles gens des vieux villages

Se rassemblent aux carrefours.
Les plus anciens semblent descendre

Du calvaire de leurs cent ans ;

Leurs petits yeux sont clignotants

Dans leur face couleur de cendre.
Ils sont à bout de tant marcher ;

Ils radotent, sourient et pleurent,

Puis se taisent, écoutant l’heure

Casser le temps, à leur clocher.
Les aïeules se sont assises

Sur les roses d’un coussinet ;

Les deux brides de leur bonnet

Tombent d’aplomb sur leurs mains grises.
Les veilleuses du souvenir

Brûlent au fond de leurs mémoires ;

Leur menton mâche des histoires

Longues à ne jamais finir.
La plus jeune passe à la ronde

Quelques lambeaux d’un almanach ;

Entre deux prises de tabac,

On discute la fin du inonde.
On reparle de morts fauchés

Depuis quels temps ! Dieu s’en souvienne.

  » C’était quand l’école gardienne

S’ouvrait encore au vieux marché.   »
On dit ses deuils et ses misères ;

On se chamaille et c’est à qui

Traîne le plus dolent ennui

Vers les plus noirs anniversaires.
Tous sont jaloux de leurs douleurs :

Défunt leur fils, morte leur fille ;

Les boeufs, qui sont de la famille,

Captés, un soir, par des voleurs.
Et tous les maux que l’on endure

Sans qu’on aille crier, merci !

Sève épuisée et sang moisi,

Sous la chair flasque et la peau dure.
Ainsi causent les vieilles gens,

Les soirs d’été, dans les villages ;

Sur le chemin, les attelages

Fleurent, au loin, comme un encens.
Et, jour à jour, les temps s’écartent ;

Du lundi soir au samedi

On ressasse ce qu’on s’est dit ;

Mais le dimanche, on joue aux cartes.

Les Tours Au Bord De La Mer

Veuves debout au long des mers,

Les tours de Lisweghe et de Furnes

Pleurent, aux vents des vieux hivers

Et des automnes taciturnes.
Elles règnent sur le pays,

Depuis quels jours, depuis quels âges,

Depuis quels temps évanouis

Avec les brumes de leurs plages ?
Jadis, on allumait des feux

Sur leur sommet, dans le soir sombre ;

Et le marin fixait ses yeux

Vers ce flambeau tendu par l’ombre.
Quand la guerre battait l’Escaut

De son tumulte militaire,

Les tours semblaient darder là-haut,

La rage en flamme de la terre.
Quand on tuait de ferme en bouge,

Pêle-mêle vieux et petits,

Les tours jetaient leurs gestes rouges

En suppliques, vers l’infini.
Depuis,

La guerre,

Au bruit roulant de ses tonnerres,

Crispe, sous d’autres cieux, son poing ensanglanté ;

Et d’autres blocs et d’autres phares,

Armés de grands yeux d’or et de cristaux bizarres,

Jettent, vers d’autres flots, de plus nettes clartés.
Mais vous êtes, quand même

Debout encor, au long des mers,

Debout, dans l’ombre et dans l’hiver,

Sans couronne, sans diadème,

Sans feux épars sur vos fronts lourds;

Et vous demeurez là, seules au vent nocturne,

Oh ! vous, les tours, les tours gigantesques, les tours

De Nieuport, de Lisweghe et de Furnes.
Sur les villes et les hameaux flamands,

Au-dessus des maisons vieilles et basses,

Vous carrez votre masse,

Tragiquement ;

Et ceux qui vont, au soir tombant, le long des grèves,

A voir votre grandeur et votre deuil,

Sentent toujours, comme un afflux d’orgueil,

Battre leur rêve :

Et leur coeur chante, et leur coeur pleure, et leur coeur bout

D’être jaillis du même sol que vous.
Flandre tenace au cœur ; Flandre des aïeux morts,

Avec la terre aimée entre leurs dents ardentes ;

Pays de fruste orgueil ou de rage mordante,

Dès qu’on barre ta vie ou qu’on touche à ton sort ;

Pays de labours verts autour de blancs villages ;

Pays de poings boudeurs et de fronts redoutés ;

Pays de patiente et sourde volonté ;

Pays de fête rouge ou de pâle silence ;

Clos de tranquillité ou champs de violence,

Tu te dardes dans tes beffrois ou dans tes tours,

Comme en un cri géant vers l’inconnu des jours !

Chaque brique, chaque moellon ou chaque pierre,

Renferme un peu de ta douleur héréditaire

Ou de ta joie éparse aux âges de grandeur ;

Tours de longs deuils passés ou beffrois de splendeur,

Vous êtes des témoins dont nul ne se délivre :

Votre ombre est là, sur mes pensers et sur mes livres,

Sur mes gestes nouant ma vie avec sa mort.
O que mon coeur toujours reste avec vous d’accord !

Qu’il puise en vous l’orgueil et la fermeté haute,

Tours debout près des flots, tours debout près des côtes,

Et que tous ceux qui s’en viennent des pays clairs

Que brûle le soleil, à l’autre bout des mers,

Sachent, rien qu’en longeant nos grèves taciturnes,

Rien qu’en posant le pied sur notre sol glacé,

Quel vieux peuple rugueux vous leur symbolisez

Vous, les tours de Nieuport, de Lisweghe et de Furnes !

Les Vergers De Mai

En mai, les grands vergers de la Flandre féconde

Sont des morceaux de paradis qui se souviennent

D’avoir fleuri si blancs, aux premiers temps du monde.
Les yeux qui voient croient voir une aile aérienne

Parmi les lointains purs doucement remuée,

Les éventer du fond du ciel, sous les nuées.
Le vent, qui chante et rit, murmure une louange

A l’herbe ardente et drue et caresse les haies ;

Et les arbres sont beaux comme des manteaux d’anges.
Et les oiseaux nichant parmi les pommeraies

S’y poursuivent, et les branches ornementales,

Sur les vols lumineux, font tomber leurs pétales.
Tandis qu’au pied des troncs vont et viennent les bêtes,

Léchant l’écorce en or de leurs langues gourmandes,

Et que les bonnes fleurs s’inclinent vers leurs têtes

Dans l’herbe beurre et lait des pâtures flamandes.

L’escaut

Et celui-ci puissant, compact, pâle et vermeil,

Remue, en ses mains d’eau, du gel et du soleil ;

Et celui-là étale, entre ses rives brunes,

Un jardin sombre et clair pour les jeux de la lune ;
Et cet autre se jette à travers le désert,

Pour suspendre ses flots aux lèvres de la mer

Et tel autre, dont les lueurs percent les brumes

Et tout à coup s’allument,

Figure un Wahallah de verre et d’or,
Où des gnomes velus gardent les vieux trésors.

En Touraine, tel fleuve est un manteau de gloire.

Leurs noms ? L’Oural, l’Oder, le Nil, le Rhin, la Loire.

Gestes de Dieux, cris de héros, marche de Rois,

Vous les solennisez du bruit de vos exploits.
Leurs bords sont grands de votre orgueil ; des palais vastes

Y soulèvent jusques aux nuages leur faste.

Tous sont guerriers : des couronnes cruelles

S’y reflètent tours, burgs, donjons et citadelles –

Dont les grands murs unis sont pareils aux linceuls.
Il n’est qu’un fleuve, un seul,

Qui mêle au déploiement de ses méandres

Mieux que de la grandeur et de la cruauté,

Et celui-là se voue au peuple et aux cités

Où vit, travaille et se redresse encor, la Flandre !
Tu es doux ou rugueux, paisible ou arrogant,

Escaut des Nords vagues pâles et verts rivages –

Route du vent et du soleil, cirque sauvage

Où se cabre l’étalon noir des ouragans,

Où l’hiver blanc s’accoude à des glaçons torpides,

Où l’été luit dans l’or des facettes rapides

Que remuaient les bras nerveux de tes courants.
T’ai-je adoré durant ma prime enfance !

Surtout alors qu’on me faisait défense

De manier

Voile ou rames de marinier,

Et de rôder parmi tes barques mal gardées.
Les plus belles idées

Qui réchauffent mon front,

Tu me les as données :

Ce qu’est l’espace immense et l’horizon profond,

Ce qu’est le temps et ses heures bien mesurées,

Au va-et-vient de tes marées,

Je l’ai appris par ta grandeur.
Mes yeux ont pu cueillir les fleurs trémières,

Des plus rouges lumières,

Dans les plaines de ta splendeur.

Tes brouillards roux et farouches furent les tentes

Où s’abrita la douleur haletante

Dont j’ai longtemps, pour ma gloire, souffert ;
Tes flots ont ameuté, de leurs rythmes, mes vers ;

Tu m’as pétri le corps, tu m’as exalté l’âme ;

Tes tempêtes, tes vents, tes courants forts, tes flammes,

Ont traversé comme un crible, ma chair ;

Tu m’as trempé, tel un acier qu’on forge,

Mon être est tien, et quand ma voix

Te nomme, un brusque et violent émoi

M’angoisse et me serre la gorge.
Escaut,

Sauvage et bel Escaut,

Tout l’incendie

De ma jeunesse endurante et brandie,

Tu l’as épanoui :

Aussi,

Le jour que m’abattra le sort,

C’est dans ton sol, c’est sur tes bords,

Qu’on cachera mon corps,

Pour te sentir, même à travers la mort, encor !

Liminaire

I
Ces souvenirs chauffent mon sang

Et pénètrent mes moelles
Je me souviens du village près de l’Escaut,

D’où l’on voyait les grands bateaux

Passer, ainsi qu’un rêve empanaché de vent

Et merveilleux de voiles,

Le soir, en cortège, sous les étoiles.
Je me souviens de la bonne saison ;

Des parlottes, l’été, au seuil de la maison

Et du jardin plein de lumière,

Avec des fleurs, devant, et des étangs, derrière ;

Je me souviens des plus hauts peupliers,

De la volière et de la vigne en espalier

Et des oiseaux, pareils à des flammes solaires.
Je me souviens de l’usine voisine

– Tonnerres et météores

Roulant et ruisselant

De haut en bas, entre ses murs sonores,

Je me souviens des mille bruits brandis,

Des émeutes de vapeur blanche

Qu’on déchaînait, le samedi,

Pour le chômage du dimanche.
Je me souviens des pas sur le trottoir,

En automne, le soir,

Quand, les volets fermés, on écoutait la rue

Mourir :

La lampe à flamme crue

Brûlait et l’on disait le chapelet

Et des prières à n’en plus finir !
Je me souviens du vieux cheval,

De la vieille guimbarde aux couleurs fades,

De ma petite amie et du rival

Dont mes deux poings mataient la fièvre et les bravades.

Je me souviens du passeur d’eau et du maçon,

De la cloche dont j’ai gardé mémoire entière,

Et dont j’entends encore le son ;

Je me souviens du cimetière.
Mes simples vieux parents, ma bonne tante !

– Oh ! les herbes de leur tombeau

Que je voudrais mordre et manger ! –

C’était si doux la vie en abrégé !

C’était si jeune et beau

La vie, avec sa joie et son attente !
J’appris alors quel pays fier était la Flandre !

Et quels hommes, jadis, avaient fixé son sort,

En ces jours de bûchers et de flamme, où la cendre

Que dispersait le vent était celle des morts.
Je sus le nom des vieux martyrs farouches

Et maintes fois, ivre, fervent, pleurant et fou,

En cachette, le soir, j’ai embrassé leur bouche

Orde et rouge, sur l’image à deux sous.
J’aurais voulu souffrir l’excès de leur torture,

Crier ma rage aussi et sangloter vers eux,

Les clairs, les exaltés, les dompteurs d’aventure,

Les arracheurs de foudre aux mains de Philippe Deux.
Ou bien encor, c’étaient les communes splendides,

Les révoltes, roulant sur le pavé de Gand,

Chocs après chocs, leurs ouragans ;

C’étaient les tisserands et les foulons sordides,

Mordant les rois comme des chiens ardents,

Et leur laissant aux mains la trace de leurs dents.
C’étaient de grands remous de vie armée

Qui s’apaisaient dans le soleil,

Quaud les beffrois sonnaient la joie et le réveil

Sur les foules désopprimées.

C’était tout le passé : sang et or, fièvre et feu !

C’était le galop blanc des hautaines victoires

Criant, dans le tumulte et dans l’effroi, leurs voeux,

De l’un à l’autre bout du monde et de l’histoire.
II
Depuis, l’ombre s’est faite sur la Flandre !

Mais mon rêve survit et ne veut point descendre

Des tours, où tant d’orgueil, jadis, le fit monter.

Je regarde de là nos pensives cités ;

J’écoute se taire leur silence ;

Je vois s’ouvrir, comme un faisceau de lances,

L’abside en or des églises, le soir :

Un bruit de cloches, un envol d’encensoir

Là-bas des anges..

Et la ville s’endort en des louanges.
Je vois aussi, du haut de ces énormes tours,

Les champs, les clos, les bourgs,

Les villages et les prairies,

Autour des larges métairies.

Les vieux pommiers vaillants,

Au temps d’Avril et des sèves nouvelles,

Semblent une troupe d’oiseaux blancs

Laissant traîner leurs ailes

En des vergers pleins de soleil.

Le vent est clair, l’air est vermeil,

L’amour des gars et des femmes superbes

Pousse, comme les fleurs, et se lève de l’herbe,

Robuste et fécondé.

On écoute rire et baguenauder,

Près des mares et des landes,

Les naïves légendes ;

Les vieilles coutumes mêlent encor

Leur beau fil d’or

Au solide tissu des moeurs et des paroles ;

On croit toujours aux sorcières et aux idoles ;

On est crédule et défiant, tout à la fois ;

On est rugueux, profond et lourd, comme les bois

Et sombre et violent, comme la mer brumeuse.
Oh ! l’Océan, là-bas, et sa fête écumeuse

A l’infini, sur les plages, l’hiver !

En ai-je aimé le vent et le désert !

En ai-je aimé la vie, en des barques tragiques,

Qui s’en allaient fouiller les eaux mythologiques

Où les grands dieux du Nord apparaissent encor !

En ai-je aimé les ports, les caps, les baies,

Le môle en bois blanchi que l’ouragan balaie,

Les vieux pêcheurs usés, têtus, tranquilles,

Les pilotes tannés et forts,

Les mousses clairs, les belles filles !
Oh ! l’ai-je aimé éperdument

Ce peuple aimé jusqu’en ses injustices,

Jusqu’en ses crimes, jusqu’en ses vices !

L’ai-je rêvé fier et rugueux, comme un serment,

Ne sentant rien, sinon que j’étais de sa race,

Que sa tristesse était la mienne et que sa face

Me regardait penser, me regardait vouloir,

Sous la lampe, le soir,

Quand je lisais sa gloire en mes livres de classe !
Aussi, lui ai-je, avec ferveur, voué ces vers

Qui le chantent, dans la grandeur ou l’infortune,

Comme la Flandre abaisse ou lève au long des mers,

Avec ses sables d’or sa guirlande de dunes.

Les Fumeurs

 » C’est aujourd’hui,

Au cabaret du Jour et de la Nuit,

Qu’on sacrera

Maître et Seigneur des vrais fumeurs

Celui

Qui maintiendra

Le plus longtemps,

Devant les juges compétents,

Une même pipe allumée.

Or, qu’à tous soit légère

La bière,

Et soit docile la fumée.   »

Ont pris place, sur double rang,

Près des tables, le long des bancs,

Les grands fumeurs de Flandre et de Brabant.
Déjà depuis une heure ils fument,

A petit coups, à mince brume,

Le gros et compact tabac

Qu’a resserré, avec une ardeur douce,

Leur pouce,

En des pipes neuves de Gouda.

Ils fument tous, et tous se taisent,

La bouche au frais, le ventre à l’aise

Ils fument tous, et se surveillent

Du coin de l’oeil et de l’oreille.

Ils fument tous méticuleusement,

Sans nulle hâte aventurière,

Si bien que l’on n’entend

Que l’horloge de cuivre et son tictacquement,

Ou bien encor, de temps en temps,

Le flasque et lourd écrasement

D’un crachat blanc contre les pierres.

Et tous, ils fumeraient ainsi,

Inépuisablement, tout un après-midi,

N’était que les novices

Ne se doutent bientôt, à maints indices,

Que leur effort touche à sa fin,

Et que le feu, entre leurs mains,

S’éteint.
Mais eux, les vieux, restent fermes. En vain

Les petites volutes

Tracent peut-être, avec leurs fins réseaux,

Le nom du vainqueur de la lutte,

Près du plafond, là-haut ;

Ils s’entêtent à n’avoir d’yeux

Minutieux

Que pour leur pipe, où luit et bouge

Le seul point rouge

Dont leur pensée ait le souci.

Ils le tiennent à leur merci,

Ils le couvent à l’étouffée,

Laissant de moins en moins les subtiles bouffées

Passer entre leurs lèvres minces

Comme des pinces.
Oh leur savoir malicieux,

Et leurs gestes mystérieux,

Et ce qu’il faut de temps et d’heures

Avant

Qu’un foyer clair, entre leurs doigts fervents,

Ne meure !

Ils étaient dix, les voici cinq ; ils restent trois ;

Et de ceux-ci, le moins adroit,

Malgré les cris et les disputes,

Se lève et déserte la lutte.

Enfin, les deux plus forts, les deux derniers,

Un corroyeur, un batelier,

Barbe roussâtre et barbe grise,

Le coeur ardent et sûr, se maintiennent aux prises.
Et c’est alors un unanime enfièvrement

On se bouscule et l’on regarde

Ces deux maîtres superbement

Calmes, parmi la foule hagarde,

Et qui fument, et se taisent jusqu’au moment

Où tout à coup, celui de Flandre,

Tâtant du doigt le fond du fourneau d’or,

Pâlit, en n’y trouvant que cendres

Tandis que l’autre émet encor

Patiemment, à petites secousses,

Un menu flot de brouillard bleu,

Et ne prétend cesser le jeu

Qu’après avoir versé trois derniers brins de feu,

Victorieux,

Sur l’ongle pâle de son pouce.
Et les grands juges réunis

Au cabaret du Jour et de la Nuit

Confèrent, dans la grand’chambre,

Au champion du vieux Brabant

Luttant

Contre celui de Flandre

Une pipe d’écume et d’ambre,

Avec des fleurs et des rubans.

Le Chaland

Sur l’arrière de son bateau,

Le batelier promène

Sa maison naine

Par les canaux.
Elle est joyeuse, et nette, et lisse,

Et glisse

Tranquillement sur le chemin des eaux.

Cloisons rouges et porte verte,

Et frais et blancs rideaux

Aux fenêtres ouvertes.
Et, sur le pont, une cage d’oiseau

Et deux baquets et un tonneau ;

Et le roquet qui vers les gens aboie,

Et dont l’écho renvoie

La colère vaine vers le bateau.
Le batelier promène

Sa maison naine

Sur les canaux

Qui font le tour de la Hollande,

Et de la Flandre et du Brabant.
Il a touché Dordrecht, Anvers et Gand,

Il a passé par Lierre et par Malines,

Et le voici qui s’en revient des landes

Violettes de la Campine.
Il transporte des cargaisons,

Par tas plus hauts que sa maison :

Sacs de pommes vertes et blondes,

Fèves et pois, choux et raiforts,

Et quelquefois des seigles d’or

Qui arrivent du bout du monde.
Il sait par coeur tous les pays

Que traversent l’Escaut, la Lys,

La Dyle et les Deux Nèthes ;

Il fredonne les petits airs de fête

Et les tatillonnes chansons

Qu’entrechoquent, en un tic-tac de sons,

Les carillons.
Quai du Miroir, quai du Refuge,

A Bruges ;

Quai des Bouchers et quai des Tisserands,

A Gand ;

Quai du Rempart de la Byloque,

Quai aux Sabots et quai aux Loques,

Quai des Carmes et quai des Récollets,

Il vous connaît.
Et Mons, Tournay, Condé et Valenciennes

L’ont vu passer, en se courbant le front,

Sous les arches anciennes

De leurs grands ponts ;

Et la Durme, à Tilrode, et la Dendre, à Termonde,

L’ont vu, la voile au clair, faire sa ronde

De l’un à l’autre bout des horizons.
Oh ! la mobilité des paysages,

Qui tous reflètent leurs visages

Autour de son chaland !

La pipe aux dents,

D’un coup de rein massif et lent,

Il manoeuvre son gouvernail oblique ;

Il s’imbibe de pluie, il s’imbibe de vent,

Et son bateau somnambulique

S’en va, le jour, la nuit,

Où son silence le conduit.