L’âge Futur

Je le dis sans blesser personne,
Notre âge n’est point l’âge d’or :
Mais nos fils, qu’on me le pardonne,
Vaudront bien moins que nous encore.
Pour peupler la machine ronde,
Qu’on est fou de mettre du sien !
Ah ! pour un rien,
Oui, pour un rien,
Nous laisserions finir le monde,
Si nos femmes le voulaient bien.

En joyeux gourmands que nous sommes,
Nous savons chanter un repas ;
Mais nos fils, pesants gastronomes,
Boiront et ne chanteront pas.
D’un sot à face rubiconde
Ils feront un épicurien.
Ah ! pour un rien,
Oui, pour un rien,
Nous laisserions finir le monde,
Si nos femmes le voulaient bien.

Grâce aux beaux esprits de notre âge
L’ennui nous gagne assez souvent ;
Mais deux instituts, je le gage,
Lutteront dans l’âge suivant.
De se recruter à la ronde
Tous deux trouveront le moyen.
Ah ! pour un rien,
Oui, pour un rien,
Nous laisserions finir le monde,
Si nos femmes le voulaient bien.

Nous aimons bien un peu la guerre,
Mais sans redouter le repos.
Nos fils, ne se reposant guère,
Batailleront à tout propos.
Seul prix d’une ardeur furibonde,
Un laurier sera tout leur bien.
Ah ! pour un rien,
Oui, pour un rien,
Nous laisserions finir le monde,
Si nos femmes le voulaient bien.

Nous sommes peu galants, sans doute,
Mais nos fils, d’excès en excès,
Egarant l’amour sur sa route,
Ne lui parleront plus français.
Ils traduiront, Dieu les confonde !
L’Art d’aimer en italien.
Ah ! pour un rien,
Oui, pour un rien,
Nous laisserions finir le monde,
Si nos femmes le voulaient bien.

Ainsi, malgré tous nos sophistes,
Chez nos descendants on aura
Pour grands hommes des journalistes
Pour amusement l’Opéra ;
Pas une vierge pudibonde ;
Pas même un aimable vaurien.
Ah ! pour un rien,
Oui, pour un rien,
Nous laisserions finir le monde,
Si nos femmes le voulaient bien.

De fleurs, amis, ceignant nos têtes,
Vainement nous formons des vœux
Pour que notre culte et nos fêtes
Soient en honneur chez nos neveux :
Ce chapitre que Momus fonde
Chez eux manquera de doyen.
Ah ! pour un rien,
Oui, pour un rien,
Nous laisserions finir le monde,
Si nos femmes le voulaient bien.

Le Coin De L’amitié

L’Amour, l’Hymen, l’Intérêt, la Folie,
Aux quatre coins se disputent nos jours.
L’Amitié vient compléter la partie,
Mais qu’on lui fait de mauvais tours !
Lorsqu’aux plaisirs l’âme se livre entière,
Notre raison ne brille qu’à moitié,
Et la Folie attaque la première
Le coin de l’Amitié.

Puis vient l’Amour, joueur malin et traître,
Qui de tromper éprouve le besoin.
En tricherie on le dit passé maître ;
Pauvre Amitié gare à ton coin !
Ce dieu jaloux, dès qu’il voit qu’on l’adore,
A tout soumettre aspire sans pitié.
Vous cédez tout ; il veut avoir encore
Le coin de l’Amitié.

L’Hymen arrive : Oh, combien on le fête !
L’Amitié seule apprête ses atours.
Mais dans les soins qu’il vient nous mettre en tête
Il nous renferme pour toujours.
Ce dieu, chez lui, calculant à toute heure,
Y laisse enfin l’Intérêt prendre pied,
Et trop souvent lui donne pour demeure
Le coin de l’Amitié.

Auprès de toi nous ne craignons, ma chère,
Ni l’Intérêt, ni les folles erreurs.
Mais, aujourd’hui, que l’Hymen et son frère,
Inspirent de crainte à nos cœurs !
Dans plus d’un coin, où de fleurs ils se parent,
Pour ton bonheur qu’ils règnent de moitié ;
Mais que jamais, jamais ils ne s’emparent
Du coin de l’Amitié.

Le Grenier

Je viens revoir l’asile où ma jeunesse
De la misère a subi les leçons.
J’avais vingt-ans, une folle maîtresse,
De francs amis et l’amour des chansons.
Bravant le monde et les sots et les sages,
Sans avenir, riche de mon printemps,
Leste et joyeux je montais six étages.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

C’est un grenier, point ne veux qu’on l’ignore.
Là fut mon lit bien chétif et bien dur ;
Là fut ma table ; et je retrouve encore
Trois pieds d’un vers charbonnés sur le mur.
Apparaissez, plaisirs de mon bel âge,
Que d’un coup d’aile a fustigés le Temps.
Vingt fois pour vous j’ai mis ma montre en gage.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

Lisette ici doit surtout apparaître,
Vive, jolie, avec un frais chapeau
Déjà sa main à l’étroite fenêtre
Suspend son schall en guise de rideau.
Sa robe aussi va parer ma couchette ;
Respecte, Amour, ses plis longs et flottants.
J’ai su depuis qui payait sa toilette.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

À table un jour, jour de grande richesse,
De mes amis les voix brillaient en choeur,
Quand jusqu’ici monte un cri d’allégresse.
À Marengo Bonaparte est vainqueur !
Le canon gronde ; un autre chant commence ;
Nous célébrons tant de faits éclatants.
Les rois jamais n’envahiront la France.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

Quittons ce toit où ma raison s’enivre.
Oh ! qu’ils sont loin ces jours si regrettés !
J’échangerais ce qu’il me reste à vivre
Contre un des mois qu’ici Dieu m’a comptés.
Pour rêver gloire, amour, plaisir, folie,
Pour dépenser sa vie en peu d’instants,
D’un long espoir pour la voir embellie,
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

Le Petit Homme Gris

Il est un petit homme,
Tout habillé de gris,
Dans Paris ;
Joufflu comme une pomme,
Qui, sans un sou comptant,
Vit content,
Et dit : Moi, je m’en…
Et dit : Moi, je m’en…
Ma foi, moi, je m’en ris !
Oh ! qu’il est gai (bis),
Le petit homme gris !

A courir les fillettes,
A boire sans compter,
A chanter,
Il s’est couvert de dettes ;
Mais quant aux créanciers,
Aux huissiers,
Il dit : Moi, je m’en…
Il dit : Moi, je m’en…
Ma foi, moi, je m’en ris !
Oh ! qu’il est gai [bis),
Le petit homme gris !

Qu’il pleuve dans sa chambre,
Qu’il s’y couche le soir
Sans y voir ;
Qu’il lui faille en décembre
Souffler, faute de bois,
Dans ses doigts ;
Il dit : Moi, je m’en…
Il dit : Moi, je m’en…
Ma foi, moi, je m’en ris !
Oh ! qu’il est gai (bis),
Le petit homme gris !

Sa femme, assez gentille,
Fait payer ses atours
Aux amours :
Aussi plus elle brille,
Plus on le montre du doigt.
Il le voit,
Et dit : Moi, je m’en…
Et dit : Moi, je m’en…
Ma foi, moi, je m’en ris !
Oh ! qu’il est gai (bis),
Le petit homme gris !

Quand la goutte l’accable
Sur un lit délabré,
Le curé,
De la mort et du diable
Parle à ce moribond,
Qui répond :
Ma foi, moi, je m’en…
Ma foi, moi, je m’en…
Ma foi, moi, je m’en ris !
Oh ! qu’il est gai (bis),
Le petit homme gris !

Le Printemps Et L’automne

Deux saisons règlent toutes choses,
Pour qui sait vivre en s’amusant :
Au printemps nous avons les roses,
A l’automne un jus bienfaisant.
Les jours croissent, le cœur s’éveille ;
On fait le vin quand ils sont courts.
Au printemps, adieu la bouteille !
En automne, adieu les amours !

Mieux il vaudrait unir sans doute
Ces deux penchants faits pour charmer
Mais pour ma santé je redoute
De trop boire et de trop aimer.
Or, la sagesse me conseille
De partager ainsi mes jours :
Au printemps, adieu la bouteille !
En automne, adieu les amours !

Au mois de mai, j’ai vu Rosette,
Et mon cœur a subi ses lois.
Que de caprices la coquette
M’a fait essuyer en six mois !
Pour lui rendre enfin la pareille,
J’appelle octobre à mon secours.
Au printemps, adieu la bouteille !
En automne, adieu les amours !

Je prends, quitte et reprends Adèle,
Sans façons comme sans regrets.
Au revoir, un jour me dit-elle ;
Elle revient longtemps après.
J’étais à chanter sous la treille :
Ah ! dis-je l’année a son cours.
Au printemps, adieu la bouteille !
En automne, adieu les amours !

Mais il est une enchanteresse
Qui change à son gré mes plaisirs.
Du vin elle excite l’ivresse,
Et maîtrise jusqu’aux désirs.
Pour elle ce n’est pas merveille
De troubler l’ordre de mes jours,
Au printemps avec la bouteille,
En automne avec les amours.

Le Roi D’yvetot

Il était un roi d’Yvetot
Peu connu dans l’histoire ;
Se levant tard, se couchant tôt,
Dormant fort bien sans gloire,
Et couronné par Jeanneton
D’un simple bonnet de coton,
Dit-on.
Oh ! oh ! oh ! oh ! ah ! ah ! ah ! ah !
Quel bon petit roi c’était là !
La, la.

Il faisait ses quatre repas
Dans son palais de chaume,
Et sur un âne, pas à pas,
Parcourait son royaume.
Joyeux, simple et croyant le bien,
Pour toute garde il n’avait rien
Qu’un chien.
Oh ! oh ! oh ! oh ! ah ! ah ! ah ! ah
Quel bon petit roi c’était là !
La, la.

Il n’avait de goût onéreux
Qu’une soif un peu vive ;
Mais en rendant son peuple heureux,
Il faut bien qu’un roi vive.
Lui-même, à table et sans suppôt,
Sur chaque muid levait un pot
D’impôt.
Oh ! oh !oh !oh ! ah ! ah ! ah ! ah !
Quel bon petit roi c’était là !
La, la.

Aux filles de bonnes maisons
Comme il avait su plaire,
Ses sujets avaient cent raisons
De le nommer leur père
D’ailleurs il ne levait de ban
Que pour tirer quatre fois l’an
Au blanc.
Oh ! oh ! oh ! oh ! ah ! ah ! ah ! ah !
Quel bon petit roi c’était là !
La, la.

Il n’agrandit point ses états,
Fut un voisin commode,
Et, modèle des potentats,
Prit le plaisir pour code.
Ce n’est que lorsqu’il expira
Que le peuple qui l’enterra
Pleura.
Oh ! oh ! oh ! oh ! ah ! ah ! ah ! ah !
Quel bon petit roi c’était là !
La, la.

On conserve encor le portrait
De ce digne et bon prince ;
C’est l’enseigne d’un cabaret
Fameux dans la province.
Les jours de fête, bien souvent,
La foule s’écrie en buvant
Devant :
Oh ! oh ! oh ! oh ! ah ! ah ! ah ! ah !
Quel bon petit roi c’était là !
La, la.

Chanson écrite en mai 1813.

Le Sénateur

Mon épouse fait ma gloire :
Rose a de si jolis yeux !
Je lui dois, l’on peut m’en croire,
Un ami bien précieux.
Le jour où j’obtins sa foi,
Un sénateur vint chez moi !
Quel honneur !
Quel bonheur !
Ah ! monsieur le sénateur,
Je suis votre humble serviteur.

De ses faits je tiens registre :
C’est un homme sans égal.
L’autre hiver, chez un ministre,
Il mena ma femme au bal.
S’il me trouve en son chemin,
Il me frappe dans la main.
Quel honneur !
Quel bonheur !
Ah ! monsieur le sénateur,
Je suis votre humble serviteur.

Près de Rose il n’est point fade,
Et n’a rien d’un freluquet.
Lorsque ma femme est malade,
Il fait mon cent de piquet.
Il m’embrasse au jour de l’an ;
Il me fête à la Saint-Jean.
Quel honneur !
Quel bonheur !
Ah ! monsieur le sénateur,
Je suis votre humble serviteur.

Chez moi qu’un temps effroyable
Me retienne après dîner,
Il me dit, d’un air aimable :
 » Allez donc vous promener ;
Mon cher, ne vous gênez pas,
Mon équipage est là-bas.  »
Quel honneur !
Quel bonheur !
Ah ! monsieur le sénateur,
Je suis votre humble serviteur.

Certain soir, à sa campagne
Il nous mena par hasard.
Il m’enivra de Champagne ;
Et Rose fit lit à part.
Mais de la maison, ma foi,
Le plus Beau lit fut pour moi.
Quel honneur !
Quel bonheur !
Ah ! monsieur le sénateur,
Je suis votre humble serviteur.

A l’enfant que Dieu m’envoie,
Pour parrain je l’ai donné.
C’est presqu’en pleurant de joie
Qu’il baise le nouveau-né ;
Et mon fils, dès ce moment,
Est mis sur son testament.
Quel honneur !
Quel bonheur !
Ah ! monsieur le sénateur,
Je suis votre humble serviteur.

A table il aime qu’on rie ;
Mais parfois j’y suis trop vert.
J’ai poussé la raillerie
Jusqu’à lui dire au dessert :
On croit, j’en suis convaincu,
Que vous me faites cocu !
Quel honneur !
Quel bonheur !
Ah ! monsieur le sénateur,
Je suis votre humble serviteur.

Les Gourmands

À Messieurs les gastronomes.

Gourmands, cessez de nous donner
La carte de votre dîner :
Tant de gens qui sont au régime
Ont droit de vous en faire un crime.
Et d’ailleurs, à chaque repas,
D’étouffer ne tremblez-vous pas ?
C’est une mort peu digne qu’on l’admire.
Ah ! pour étouffer, n’étouffons que de rire ;
N’étouffons, n’étouffons que de rire.

La bouche pleine, osez-vous bien
Chanter l’Amour, qui vit de rien ?
A l’aspect de vos barbes grasses,
D’effroi vous voyez fuir les Grâces ;
Ou, de truffes en vain gonflés,
Près de vos belles vous ronflez.
L’embonpoint même a dû parfois vous nuire.
Ah ! pour étouffer, n’étouffons que de rire ;
N’étouffons, n’étouffons que de rire.

Vous n’exaltez, maîtres gloutons,
Que la gloire des marmitons :
Méprisant l’auteur humble et maigre
Qui mouille un pain bis de vin aigre,
Vous ne trouvez le laurier bon
Que pour la sauce et le jambon ;
Chez des Français quel étrange délire !
Ah ! pour étouffer, n’étouffons que de rire ;
N’étouffons, n’étouffons que de rire.

Pour goûter à point chaque mets,
A table ne causez jamais ;
Chassez-en la plaisanterie :
Trop de gens, dans notre patrie.
De ses charmes étaient imbus ;
Les bons mots ne sont qu’un abus ;
Pourtant, messieurs, permettez-nous d’en dire.
Ah ! pour étouffer, n’étouffons que de rire ;
N’étouffons, n’étouffons que de rire.

Français, dînons pour le dessert :
L’Amour y vient, Philis le sert ;
Le bouchon part, l’esprit pétille ;
La Décence même y babille,
Et par la Gaîté, qui prend feu,
Se laisse coudoyer un peu.
Chantons alors l’aï qui nous inspire.
Ah ! pour étouffer, n’étouffons que de rire ;
N’étouffons, n’étouffons que de rire.

Chanson écrite en 1810.

Les Souvenirs Du Peuple

On parlera de sa gloire
Sous le chaume bien longtemps.
L’humble toit, dans cinquante ans,
Ne connaîtra plus d’autre histoire.
Là viendront les villageois
Dire alors à quelque vieille
Par des récits d’autrefois,
Mère, abrégez notre veille.
Bien, dit-on, qu’il nous ait nui,
Le peuple encor le révère,
Oui, le révère.
Parlez-nous de lui, grand-mère ;
Parlez-nous de lui. (bis)

Mes enfants, dans ce village,
Suivi de rois, il passa.
Voilà bien longtemps de ça ;
Je venais d’entrer en ménage.
À pied grimpant le coteau
Où pour voir je m’étais mise,
Il avait petit chapeau
Avec redingote grise.
Près de lui je me troublais,
Il me dit :
Bonjour, ma chère,
Bonjour, ma chère.
– Il vous a parlé, grand-mère !
Il vous a parlé !

L’an d’après, moi, pauvre femme,
À Paris étant un jour,
Je le vis avec sa cour
Il se rendait à Notre-Dame.
Tous les coeurs étaient contents ;
On admirait son cortège.
Chacun disait : Quel beau temps !
Le ciel toujours le protège.
Son sourire était bien doux ;
D’un fils Dieu le rendait père,
Le rendait père.
– Quel beau jour pour vous, grand-mère !
Quel beau jour pour vous !

Mais, quand la pauvre Champagne
Fut en proie aux étrangers,
Lui, bravant tous les dangers,
Semblait seul tenir la campagne.
Un soir, tout comme aujourd’hui,
J’entends frapper à la porte ;
J’ouvre, bon Dieu ! c’était lui
Suivi d’une faible escorte.
Il s’assoit où me voilà,
S’écriant : Oh ! quelle guerre !
Oh ! quelle guerre !
– Il s’est assis là, grand-mère !
Il s’est assis là !

J’ai faim, dit-il ; et bien vite
Je sers piquette et pain bis
Puis il sèche ses habits,
Même à dormir le feu l’invite.
Au réveil, voyant mes pleurs,
Il me dit : Bonne espérance !
Je cours de tous ses malheurs
Sous Paris venger la France.
Il part ; et comme un trésor
J’ai depuis gardé son verre,
Gardé son verre.
– Vous l’avez encor, grand-mère !
Vous l’avez encor !

Le voici. Mais à sa perte
Le héros fut entraîné.
Lui, qu’un pape a couronné,
Est mort dans une île déserte.
Longtemps aucun ne l’a cru ;
On disait : Il va paraître.
Par mer il est accouru ;
L’étranger va voir son maître.
Quand d’erreur on nous tira,
Ma douleur fut bien amère !
Fut bien amère !
– Dieu vous bénira, grand-mère ;
Dieu vous bénira. (bis)

Ma Dernière Chanson

Je n’eus jamais d’indifférence
Pour la gloire du nom français.
L’étranger envahit la France,
Et je maudis tous ses succès.
Mais, bien que la douleur honore,
Que servira d’avoir gémi ?
Puisqu’ici nous rions encore,
Autant de pris sur l’ennemi !

Quand plus d’un brave aujourd’hui tremble,
Moi, poltron, je ne tremble pas.
Heureux que Bacchus nous rassemble
Pour trinquer à ce gai repas !
Amis, c’est le dieu que j’implore ;
Par lui mon cœur est affermi.
Buvons gaîment, buvons encore :
Autant de pris sur l’ennemi !

Mes créanciers sont des corsaires
Contre moi toujours soulevés.
J’allais mettre ordre à mes affaires,
Quand j’appris ce que vous savez.
Gens que l’avarice dévore,
Pour votre or soudain j’ai frémi.
Prêtez-m’en donc, prêtez encore :
Autant de pris sur l’ennemi !

Je possède jeune maîtresse,
Qui va courir bien des dangers.
Au fond, je crois que la traîtresse
Désire un peu les étrangers.
Certains excès que l’on déplore
Ne l’épouvantent qu’à demi.
Mais cette nuit me reste encore :
Autant de pris sur l’ennemi !

Amis, s’il n’est plus d’espérance,
Jurons, au risque du trépas,
Que pour l’ennemi de la France
Nos voix ne résonneront pas.
Mais il ne faut pas qu’on ignore
Qu’en chantant le cygne a fini.
Toujours Français, chantons encore
Autant de pris sur l’ennemi !

Chanson écrite en janvier 1811.

Ma Grand-mère

Ma grand-mère, un soir à sa fête,
De vin pur ayant bu deux doigts,
Nous disait en branlant la tête :
Que d’amoureux j’eus autrefois !
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Quoi ! maman vous n’étiez pas sage !
— Non , vraiment ; et de mes appas
Seule à quinze ans j’appris l’usage,
Car la nuit je ne dormais pas.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Maman, vous aviez le cœur tendre ?
— Oui, si tendre, qu’à dix-sept ans
Lindor ne se fit pas attendre,
Et qu’il n’attendit pas longtemps.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Maman, Lindor savait donc plaire ?
— Oui, seul il me plut quatre mois ;
Mais bientôt j’estimais Valère,
Et fis deux heureux à la fois.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Quoi ! maman ! deux amants ensemble !
— Oui, mais chacun d’eux me trompa.
Plus fine alors qu’il ne vous semble,
J’épousais votre grand-papa.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Maman, que lui dit la famille ?
— Rien ; mais un mari plus sensé
Eût pu connaître à la coquille
Que l’œuf était déjà cassé.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Maman, lui fûtes-vous fidèle ?
— Oh ! sur cela je me tais bien.
A moins qu’à lui Dieu ne m’appelle
Mon confesseur n’en saura rien.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Bien tard, maman vous fûtes veuve
— Oui ; mais, grâce à ma gaîté,
Si l’église n’était plus neuve,
Le saint n’en fut pas moins fêté.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Comme vous, maman, faut il faire ?
— Hé, mes petits enfants, pourquoi,
Quand j’ai fait comme ma grand-mère,
Ne feriez-vous pas comme moi ?
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Ainsi Soit-il

Je suis devin, mes chers amis ;
L’avenir qui nous est promis
Se découvre à mon art subtil.
Ainsi soit- il !

Plus de poète adulateur ;
Le puissant craindra le flatteur ;
Nul courtisan ne sera vil.
Ainsi soit-il !

Plus d’usuriers, plus de joueurs,
De petits banquiers grands seigneurs,
Et pas un commis incivil.
Ainsi soit-il !

L’amitié, charme de nos jours,
Ne sera plus un froid discours
Dont l’infortune rompt le fil.
Ainsi soit-il !

La fille, novice à quinze ans,
A dix-huit, avec ses amants,
N’exercera que son babil.
Ainsi soit-il !

Femme fuira les vains atours ;
Et son mari, pendant huit jours,
Pourra s’absenter sans péril.
Ainsi soit-il !

L’on montrera dans chaque écrit
Plus de génie, et moins d’esprit,
Laissant tout jargon puéril.
Ainsi soit-il !

L’auteur aura plus de fierté,
L’acteur moins de fatuité ;
Le critique sera civil.
Ainsi soit-il !

On rira clos erreurs des grands,
On chansonnera leurs agents,
Sans voir arriver l’alguazil.
Ainsi soit-il !

En France enfin renaît le goût ;
La justice règne partout,
Et la vérité sort d’exil.
Ainsi soit-il !

Or, mes amis, bénissons Dieu,
Qui met chaque chose en son lieu :
Celles-ci sont pour l’an trois mille.
Ainsi soit-il !

Madame Grégoire

C’était de mon temps
Que brillait Madame Grégoire.
J’allais, à vingt ans,
Dans son cabaret rire et boire ;
Elle attirait les gens
Par des airs engageants.
Plus d’un brun à large poitrine
Avait là crédit sur la mine.
Ah ! comme on entrait
Boire à son cabaret !

D’un certain époux,
Bien qu’elle pleurât la mémoire.
Personne de nous
N’avait connu défunt Grégoire ;
Mais à le remplacer,
Qui n’eût voulu y penser !
Heureux l’écot où la commère
Apportait sa pinte et son verre !
Ah ! comme on entrait
Boire à son cabaret !

Je crois voir encore
Son gros rire aller jusqu’aux larmes,
Et sous sa croix d’or,
L’ampleur de ses pudiques charmes.
Sur tous ses agréments
Consultez ses amants :
Au comptoir la sensible brune
Leur rendait deux pièces pour une.
Ah ! comme on entrait
Boire à son cabaret !

Des Buveurs grivois
Les femmes lui cherchaient querelle.
Que j’ai vu de fois
Des galants se battre pour elle !
La garde et les amours
Se chamaillant toujours,
Elle, en femme des plus capables,
Dans son lit cachait les coupables.
Ah ! comme on entrait
Boire à son cabaret !

Quand ce fut mon tour
D’être en tout le maître chez elle,
C’était chaque jour
Pour mes amis fête nouvelle.
Je ne suis point jaloux ;
Nous nous arrangions tous.
L’hôtesse poussant à la vente,
Nous livrait jusqu’à la servante.
Ah ! comme on entrait
Boire à son cabaret !

Tout est bien changé.
N’ayant plus rien à mettre en perce,
Elle a pris congé
Et des plaisirs et du commerce.
Que je regrette, hélas !
Sa cave et ses appas !
Longtemps encore chaque pratique
S’écrira devant sa boutique :
Ah ! comme on entrait
Boire à son cabaret !

Beaucoup D’amour

Malgré la voix de la sagesse,
Je voudrais amasser de l’or :
Soudain aux pieds de ma maîtresse
J’irais déposer mon trésor.
Adèle, à ton moindre caprice
Je satisferais chaque jour.
Non, non, je n’ai point d’avarice,
Mais j’ai beaucoup, beaucoup d’amour.

Pour immortaliser Adèle,
Si des chants m’étaient inspirés,
Mes vers, où je ne peindrais qu’elle,
A jamais seraient admirés.
Puissent ainsi dans la mémoire
Nos deux noms se graver un jour !
Je n’ai point l’amour de la gloire,
Mais j’ai beaucoup, beaucoup d’amour.

Que la Providence m’élève
Jusqu’au trône éclatant des rois,
Adèle embellira ce rêve :
Je lui céderai tout mes droits.
Pour être plus sûr de lui plaire,
Je voudrais me voir une cour.
D’ambition je n’en ai guère,
Mais j’ai beaucoup, beaucoup d’amour.

Mais quel vain désir m’importune ?
Adèle comble tous mes vœux.
L’éclat, le renom, la fortune,
Moins que l’amour rendent heureux.
A mon bonheur je puis donc croire,
Et du sort braver le retour !
Je n’ai ni bien, ni rang, ni gloire,
Mais j’ai beaucoup, beaucoup d’amour.

Mon Habit

Sois-moi fidèle, ô pauvre habit que j’aime !
Ensemble nous devenons vieux.
Depuis dix ans, je te brosse moi-même,
Et Socrate n’eut pas fait mieux.
Quand le sort à ta mince étoffe
Livrerait de nouveaux combats,
Imite-moi, résiste en philosophe :
Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

Je me souviens, car j’ai bonne mémoire,
Du premier jour où je te mis.
C’était ma fête, et pour comble de gloire,
Tu fus chanté par mes amis ;
Ton indigence, qui m’honore,
Ne m’a point banni de leurs bras.
Tous ils sont prêts à nous fêter encore :
Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

A ton revers, j’admire une reprise :
C’est encore un doux souvenir.
Feignant un soir de fuir la tendre Lise,
Je sens sa main me retenir.
On te déchire, et cet outrage
Auprès d’elle enchaîne mes pas.
Lisette a mis deux jours à tant d’ouvrage :
Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

Y’ai-je imprégné des flots de musc et d’ambre
Qu’un fat exhale en se mirant !
M’a-t-on jamais vu dans une antichambre
T’exposer au mépris d’un grand ?
Pour des rubans, la France entière
Fut en proie à de longs débats.
La fleur des champs brille à ta boutonnière :
Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

Ne crains plus tant ces jours de courses vaines
Où notre destin fut pareil :
Ces jours mêlés de plaisirs et de peines,
Mêlés de pluie et de soleil.
Je dois bientôt, il me le semble,
Mettre pour jamais habit bas.
Attends un peu ; nous finirons ensemble :
Mon vieil ami, ne nous séparons pas.