01 Livre I

Je chante les moissons : je dirai sous quel signe

Il faut ouvrir la terre et marier la vigne ;

Les soins industrieux que l’on doit aux troupeaux ;

Et l’abeille économe, et ses sages travaux.

Astres qui, poursuivant votre course ordonnée,

Conduisez dans les cieux la marche de l’année ;

Protecteur des raisins, déesse des moissons,

Si l’homme encor sauvage, instruit par vos leçons,

Quitta le gland des bois pour les gerbes fécondes,

Et d’un nectar vermeil rougit les froides ondes ;

Divinités des prés, des champs et des forêts,

Faunes aux pieds légers, vous, nymphes des guérets,

Faunes, nymphes, venez ; c’est pour vous que je chante.

Et toi, dieu du trident, qui de ta main puissante

De la terre frappas le sein obéissant,

Et soudain fis bondir un coursier frémissant ;

Pallas, dont l’olivier enrichit nos rivages ;

Vous, jeune dieu de Cée, ami des verts bocages,

Pour qui trois cents taureaux, éclatants de blancheur,

Paissent l’herbe nouvelle et l’aubépine en fleur ;

Pan, qui, sur le Lycée ou le riant Ménale,

Animes sous tes doigts la flûte pastorale ;

Vieillard, qui dans ta main tiens un jeune cyprès ;

Enfant, qui le premier sillonnas les guérets ;

Vous tous, dieux bienfaisants, déesses protectrices,

Qui de nos fruits heureux nourrissez les prémices,

Qui versez l’eau des cieux, qui fécondent les champs,

Ainsi qu’à nos moissons présidez à mes chants !

Et toi qu’attend le ciel, et que la terre adore,

Sous quel titre, ô César ! faudra-t-il qu’on t’implore ?

Veux-tu, le front paré du myrte maternel,

Remplacer Jupiter sur son trône éternel ?

Va, préside aux saisons, gouverne le tonnerre,

Protège les cités, fertilise la terre.

Veux-tu sur l’océan un pouvoir souverain ?

Le trident de Neptune est remis dans ta main :

Téthys t’offre sa fille ; et, roi des mers profondes,

Tu recevras pour dot tout l’empire des ondes.

Peut-être, plus voisin de tes nobles aïeux,

Nouveau signe d’été, veux-tu briller aux cieux ?

Le scorpion brûlant, déjà loin d’Erigone,

S’écarte avec respect et fait place à ton trône.

Choisis : mais garde-toi d’accepter les enfers !

Qu’on vante l’Élysée et ses bois toujours verts,

Fière d’un sceptre affreux, que Proserpine y règne,

Toi, je veux qu’on t’adore, et non pas qu’on te craigne.

De nos cultivateurs viens donc guider les mains,

Et commence par eux le bonheur des humains.
Quand la neige au printemps s’écoule des montagnes,

Dès que le doux zéphyr amollit les campagnes,

Que j’entende le bœuf gémir sous l’aiguillon ;

Qu’un soc longtemps rouillé brille dans le sillon.

Veux-tu voir les guérets combler tes vœux avides ?

Par les soleils brûlants, par les frimas humides,

Qu’ils soient deux fois mûris et deux fois engraissés :

Tes greniers crouleront sous tes grains entassés.

Toutefois, dans le sein d’une terre inconnue

Ne va point vainement enfoncer la charrue :

Observe le climat, connais l’aspect des cieux,

L’influence des vents, la nature des lieux,

Des anciens laboureurs l’usage héréditaire,

Et les biens que prodigue ou refuse une terre.

Dans ces riches vallons la moisson jaunira ;

Sur ces coteaux riants la grappe noircira :

Ici sont des vergers qu’enrichit la culture,

Là règne un vert gazon qu’entretient la nature ;

Le Tmole est parfumé d’un safran précieux ;

Dans les champs de Saba l’encens croît pour les dieux ;

L’Euxin voit le castor se jouer dans ses ondes ;

Le Pont s’enorgueillit de ses mines fécondes ;

L’Inde produit l’ivoire ; et, dans ses champs guerriers,

L’Épire pour l’Élide exerce ses coursiers.
Ainsi jadis le ciel partagea ses largesses,

Lorsqu’un mortel, sauvé des ondes vengeresses,

De fertiles cailloux semant d’affreux déserts,

D’hommes laborieux repeupla l’univers.

Connais donc la nature, et règle-toi sur elle.

Si ton terrain est gras, dès la saison nouvelle

Qu’on y plonge le soc, et que l’été poudreux

Mûrisse les sillons embrasés par ses feux.

Mais si ton sol ingrat n’est qu’une faible arène,

Qu’au retour du bouvier le soc l’effleure à peine.

Ainsi l’un perd l’excès de sa fécondité ;

L’autre de quelque suc est encore humecté.
Qu’un vallon moissonné dorme un an sans culture :

Son sein reconnaissant te paie avec usure :

Ou sème un pur froment dans le même terrain

Qui n’a produit d’abord que le frêle lupin,

Ou la vesce légère, ou ces moissons bruyantes

De pois retentissants dans leurs cosses tremblantes.

Pour l’avoine et le lin, et les pavots brûlants,

De leurs sucs nourriciers ils épuisent les champs :

La terre toutefois, malgré leurs influences,

Pourra par intervalle admettre ces semences,

Pourvu qu’un sol usé, qu’un terrain sans vigueur,

Par de riches engrais raniment leur langueur.

La terre ainsi repose en changeant de richesses ;

Mais un entier repos redouble ses largesses.
Cérès approuve encor que des chaumes flétris

La flamme, en pétillant, dévore les débris :

Soit que les sels heureux d’une cendre fertile

Deviennent pour la terre un aliment utile ;

Soit que le feu l’épure, et chasse le venin

Des funestes vapeurs qui dorment dans son sein ;

Soit qu’en le dilatant par sa chaleur active,

Il ouvre des chemins à la sève captive ;

Soit qu’enfin, resserrant les pores trop ouverts

D’un sol que fatiguait l’inclémence des airs,

Aux froides eaux du ciel, au souffle de Borée,

Au soleil dévorant, il en ferme l’entrée.
Vois-tu ce laboureur, constant dans ses travaux,

Traverser ses sillons par des sillons nouveaux ;

Écraser, sous le poids des longs râteaux qu’il traîne,

Les glèbes dont le soc a hérissé la plaine,

Gourmander sans relâche un terrain paresseux ?

Cérès à ses travaux sourit du haut des cieux.
J’aime des hivers secs et des étés humides :

L’été des sillons frais, l’hiver des champs arides,

Sont un garant certain de la fertilité :

C’est alors que, surpris de leur fécondité,

Et le riche Gargare, et l’heureuse Mysie,

Enfantent ces moissons qui nourrissent l’Asie.

Au maître des saisons adresse donc tes vœux.

Mais l’art du laboureur peut tout après les dieux.

Dans les champs la semence est-elle déposée,

Il la couvre à l’instant sous la glèbe écrasée ;

Puis d’un fleuve, coupé par de nombreux canaux,

Court dans chaque sillon distribuer les eaux.

Si le soleil brûlant flétrit l’herbe mourante,

Aussitôt je le vois par une douce pente

Amener, du sommet d’un rocher sourcilleux,

Un docile ruisseau, qui sur un lit pierreux

Tombe, écume, et, roulant avec un doux murmure,

Des champs désaltérés ranime la verdure.

Tantôt, pour empêcher qu’un frêle chalumeau

Ne languisse accablé sous un riche fardeau,

Dès qu’il voit du sillon sortir ses blés superbes,

Il livre à ses troupeaux le vain luxe des herbes.

Tantôt son bras actif, desséchant des marais,

De leurs dormantes eaux délivre les guérets ;

Surtout lorsque, gonflant ses ondes orageuses,

Un fleuve a submergé les campagnes fangeuses,

Et que du noir limon dont les champs sont couverts

L’exhalaison impure empoisonne les airs.

Mais, malgré tant de soins, malheureux que nous sommes !
Malgré les animaux qui secondent les hommes,

Tout n’est pas fait encor ; crains pour tes jeunes blés

L’ombre, et l’herbe indomptable, et les brigands ailés.

Tel est l’arrêt fatal du maître du tonnerre :

Lui-même il força l’homme à cultiver la terre ;

Et, n’accordant ses fruits qu’à nos soins vigilants,

Voulut que l’indigence éveillât les talents.

Avant lui, point d’enclos, de bornes, de partage ;

La terre était de tous le commun héritage ;

Et, sans qu’on l’arrachât, prodigue de son bien

La terre donnait plus à qui n’exigeait rien.

C’est lui qui, proscrivant une oisive opulence,

Partout de son empire exila l’indolence.

Il endurcit la terre, il souleva les mers,

Nous déroba le feu, troubla la paix des airs,

Empoisonna la dent des vipères livides,

Contre l’agneau craintif arma les loups avides,

Dépouilla de leur miel les riches arbrisseaux,

Et du vin dans les champs fit tarir les ruisseaux.

Enfin l’art à pas lents vint adoucir nos peines ;

Le caillou rend le feu recelé dans ses veines ;

La terre obéissante et les flots étonnés

Par la rame et le soc déjà sont sillonnés ;

Déjà le nocher compte et nomme les étoiles ;

Des chiens lancent un cerf, le chasseur tend ses toiles ;

La glu trompe l’oiseau ; le crédule poisson

Tombe dans des filets, ou pend à l’hameçon.

Bientôt le fer rougit dans la fournaise ardente ;

J’entends crier la dent de la lime mordante ;

L’acier coupe le bois que déchiraient les coins.

Tout cède aux longs travaux, et surtout aux besoins.
Quand Dodone aux mortels refusa leur pâture,

Cérès vint des guérets leur montrer la culture.

De ces nouveaux bienfaits sont nés des soins nouveaux:

La rouille vient ronger le fruit de nos travaux ;

La ronce naît en foule, et les épis périssent ;

D’arbustes épineux les sillons se hérissent ;

Et Cérès, à côté de ses plus riches dons,

Voit triompher l’ivraie, et régner les chardons.

Tourmente donc la terre, appelle donc la pluie,

Chasse l’avide oiseau, détruis l’ombre ennemie ;

Ou, bientôt affamé près d’un riche voisin,

Retourne au gland des bois pour assouvir ta faim.

Mais les moments sont chers ; hâte-toi de connaître

Ce qui doit composer ton arsenal champêtre.

D’abord on forge un soc ; on taille des traîneaux ;

De leurs ongles de fer on arme des râteaux ;

On entrelace en claie un arbuste docile ;

Le van chasse des grains une paille inutile ;

Le madrier pesant te sert à les fouler ;

Et des chars au besoin seront prêts à rouler ;

Sans tous ces instruments, il n’est point de culture.
De la charrue enfin dessinons la structure.

D’abord il faut choisir, pour en former le corps,

Un ormeau que l’on courbe avec de longs efforts.

Le joug qui t’asservit ton robuste attelage,

Le manche qui conduit le champêtre équipage,

Pour soulager tes mains et le front de tes bœufs,

Du bois le plus léger seront formés tous deux.

Le fer, dont le tranchant dans la terre se plonge,

S’enchâsse entre deux coins, d’où sa pointe s’allonge.

Aux deux côtés du soc de larges orillons,

En écartant la terre, exhaussent les sillons.

De huit pieds en avant que le timon s’étende ;

Sur deux orbes roulants que ta main le suspende :

Et qu’enfin tout ce bois, éprouvé par les feux,

Se durcisse à loisir sur ton foyer fumeux.

Il est mille autres soins consacrés par nos pères ;

Ne dédaigne donc pas ces préceptes vulgaires.

D’abord, qu’un long cylindre également roulé

Aplanisse la terre où tu battras le blé.

Si d’un ciment visqueux tes mains ne la pétrissent,

D’herbes et d’animaux les fentes se remplissent :

Là, l’immonde crapaud dans un coin s’assoupit ;

Dans son trou tortueux la taupe se tapit ;

Prévoyant les besoins de la triste vieillesse,

La fourmi diligente y butine sans cesse ;

Le charançon dévore un vaste amas de grains ;

Et le mulot remplit ses greniers souterrains.
Peut-être voudrais-tu, dès la saison de Flore,

Prévoir ce que pour toi l’été va faire éclore ?

Regarde l’amandier reverdir tous les ans,

Et courber en festons ses rameaux odorants :

Abonde-t-il en fleurs ? Par des chaleurs ardentes

Le soleil mûrira des moissons abondantes ;

Si des feuilles sans fruit surchargent ses rameaux,

Le fléau ne battra que de vains chalumeaux.

Des légumes souvent l’enveloppe infidèle

Déguise la maigreur des fruits qu’elle recèle.

Pour qu’ils soient mieux nourris, et pour rendre le grain

Plus prompt à s’amollir en bouillant dans l’airain,

J’ai vu dans le marc d’huile et dans une eau nitrée

Détremper la semence avec soin préparée :

Remède infructueux ! Inutiles secrets !

Les grains les plus heureux, malgré tous ces apprêts,

Dégénèrent enfin, si l’homme avec prudence

Tous les ans ne choisit la plus belle semence.

Tel est l’arrêt du sort : tout marche à son déclin.

Je crois voir un nocher, qui, la rame à la main,

Lutte contre les flots, et les fend avec peine ;

Suspend-il ses efforts ? L’onde roule et l’entraîne.

Il faut savoir encore interroger les cieux.

L’Arcture, les Chevreaux, le Dragon lumineux,

Sont pour le laboureur d’aussi fidèles guides

Que pour l’adroit nocher, qui sur des mers perfides,

Implorant son pays la terre, et le repos,

Du détroit de Léandre ose affronter les flots

Observe donc leur cours. Sitôt que la Balance

Du travail, du repos, du bruit et du silence,

Rendra l’empire égal, et du trône des airs

Entre l’ombre et le jour suspendra l’univers,

Avant que des vents froids le souffle la resserre,

Tandis qu’elle est traitable, on façonne la terre :

De tes taureaux nerveux aiguillonne les flancs ;

Sème l’orge, le lin, les pavots nourrissants ;

Ne quitte point le soc : hâte-toi ; les tempêtes

Vont verser les torrents suspendus sur nos têtes.

Sitôt que dans nos champs Zéphyre est de retour,

On y sème la fève ; et quand l’astre du jour,

Ouvrant dans le Taureau sa brillante carrière,

Engloutit Sirius dans des flots de lumière,

Les sillons amollis reçoivent les sainfoins,

Et le millet doré redemande tes soins.

Préfères-tu des blés, dont les gerbes flottantes

Roulent au gré des vents leurs ondes jaunissantes ?

Attends jusqu’au lever de la couronne d’or.

Plusieurs jettent leurs grains quand Maïa luit encor :

Mais la terre à regret reçoit cette semence,

Et de maigres épis trompent leur espérance.

La faisole à tes soins a-t-elle quelque part ?

Jusqu’à l’humble lentille abaisses-tu ton art ?

Attends que dans les cieux disparaisse l’Arcture,

Et poursuis jusqu’au temps où règne la froidure.
Pour régler nos travaux, pour marquer les saisons,

L’art divisa du ciel les vastes régions.

Soleil, âme du monde, océan de lumière,

Douze astres différents partagent ta carrière.

Cinq zones de l’Olympe embrassent le contour :

L’une des feux brûlants est l’aride séjour ;

Deux autres, qu’en tous temps attriste la froidure,

Des deux pôles glacés ont formé la ceinture :

Mais entre ces glaçons et ces feux éternels,

Deux autres ont reçu les malheureux mortels ;

Et dans son cours brillant bornent l’oblique voie

Où du dieu des saisons la marche se déploie.

Le globe vers le nord hérissé de frimas

S’élève, et redescend vers les brûlants climats.

Notre pôle des cieux voit la clarté sublime :

Du Tartare profond l’autre touche l’abîme.

Calisto, dont le char craint les flots de Téthys,

Vers les glaces du nord brille auprès de son fils ;

Le dragon les embrasse ainsi qu’un fleuve immense.

Le pôle du midi, noir séjour du silence,

N’offre aux tristes humains qu’une éternelle nuit :

Peut-être en nous quittant Phébus chez eux s’enfuit ;

Et lorsque ses coursiers nous soufflent la lumière,

Pour eux l’obscure nuit commence sa carrière.
Le globe ainsi connu t’annonce les saisons :

Quand il faut ou semer, ou couper les moissons,

Abattre le sapin destiné pour Neptune,

Aux infidèles mers confier sa fortune :

Et ce n’est pas en vain que ces astres brillants

En quatre temps égaux nous partagent les ans.
Plusieurs font à loisir, retenus par l’orage,

Ce qu’il faudrait hâter sous un ciel sans nuage :

Ils aiguisent leur soc, ils comptent leurs boisseaux ;

Creusent une nacelle, ou marquent leurs troupeaux ;

Préparent des liens à leurs vignes naissantes ;

Taillent des pieux aigus, des fourches menaçantes ;

La meule met en poudre ou le feu cuit leurs grains ;

Et le jonc en panier s’arrondit sous leurs mains.
Les fêtes même, il est un travail légitime.

Ne peut-on pas alors, sans scrupule et sans crime,

Tendre un piège aux oiseaux, embraser des buissons,

D’un mur tissu d’épine entourer ses moissons,

Ou rafraîchir ses prés que la chaleur altère,

Ou baigner ses brebis dans une eau salutaire ?

C’est dans ces mêmes jours que, libre de travaux,

Chacun porte aux cités les présents des hameaux ;

Et, rapportant chez soi les tributs de la ville,

Presse les pas tardifs de son âne indocile.

La lune apprend aussi, dans son cours inégal,

Quel jour à tes travaux est propice ou fatal.

Le cinquième est funeste ; en ce jour de colère

Naquirent Erinnys, Tisiphone, Mégère,

Et vous, fameux titans, géants audacieux,

Que la terre enfanta pour attaquer les cieux.

Trois fois roulant des monts arrachés des campagnes,

Leur audace entassa montagnes sur montagnes,

Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa ;

Trois fois, le foudre en main, le dieu les renversa.

Au dixième croissant de la lune nouvelle,

On peut du fier taureau dompter le front rebelle,

Planter la jeune vigne, ou d’une agile main

Promener la navette errante sur le lin.

Une clarté plus pure embellit le neuvième :

Le brigand le redoute, et le voyageur l’aime.

Chacun a son emploi ; mais, dans ce choix du temps,

Ainsi que d’heureux jours, il est d’heureux instants.

Faut-il couper le chaume ? On le coupe sans peine

Quand la nuit l’a mouillé de son humide haleine :

Pour dépouiller les prés, attends que sur les fleurs

L’aurore en souriant ait répandu ses pleurs.

Plusieurs pendant l’hiver, près d’un foyer antique,

Veillent à la lueur d’une lampe rustique :

Leur compagne près d’eux, partageant leurs travaux,

Tantôt d’un doigt léger fait rouler ses fuseaux ;

Tantôt cuit dans l’airain le doux jus de la treille,

Et charme par ses chants la longueur de la veille.

Mais c’est en plein soleil, dans l’ardente saison,

Qu’au tranchant de la faux on livre la moisson,

Que sur l’épi doré le fléau se déploie.

Donne aux soins les beaux jours, et l’hiver à la joie.

L’hiver, tel qu’un nocher qui, plein d’un doux transport,

Couronne ses vaisseaux triomphants dans le port,

Tranquille sous le chaume, à l’abri des tempêtes,

L’heureux cultivateur donne ou reçoit des fêtes :

Pour lui ces tristes jours rappellent la gaîté ;

Il s’applaudit l’hiver des travaux de l’été.
Alors même sa main n’est pas toujours oisive ;

De l’arbre de Pallas il recueille l’olive ;

Le myrte de Vénus lui cède un fruit sanglant,

Et le laurier sa graine, et les chênes leur gland.

Les flots sont-ils glacés, les champs couverts de neige ?

Il tend des rets au cerf, prend l’oiseau dans un piège,

Ou presse un lièvre agile, ou, la fronde à la main,

Fait siffler un caillou qui terrasse le daim.

D’autres temps, d’autres soins. Dirai-je à quels désastres

De l’automne orageux nous exposent les astres,

Quand les jours sont moins longs, les soleils moins ardents ;

Ou quels torrents affreux épanche le printemps,

Quand le blé d’épis verts a hérissé les plaines,

Et des flots d’un lait pur déjà gonfle ses veines ?

L’été même, à l’instant qu’on liait en faisceaux

Les épis jaunissants qui tombent sous la faux,

J’ai vu les vents, grondant sur ces moissons superbes,

Déraciner les blés, se disputer les gerbes,

Et, roulant leurs débris dans de noirs tourbillons,

Enlever, disperser les trésors des sillons.
Tantôt un vaste amas d’effroyables nuages,

Dans ses flancs ténébreux couvant de noirs orages,

S’élève, s’épaissit, se déchire ; et soudain

La pluie, à flots pressés, s’échappe de son sein ;

Le ciel descend en eaux, et couche sur les plaines

Ces riantes moissons, vains fruits de tant de peines ;

Les fossés sont remplis ; les fleuves débordés

Roulent en mugissant dans les champs inondés ;

Les torrents bondissants précipitent leur onde,

Et des mers en courroux le noir abîme gronde.

Dans cette nuit affreuse, environné d’éclairs,

Le roi des dieux s’assied sur le trône des airs :

La terre tremble au loin sous son maître qui tonne ;

Les animaux ont fui ; l’homme éperdu frissonne ;

L’univers ébranlé s’épouvante… le dieu,

D’un bras étincelant, dardant un trait de feu,

De ces monts si souvent mutilés par la foudre,

De Rhodope ou d’Athos met les rochers en poudre ;

Et leur sommet brisé vole en éclats fumants ;

Le vent croît, l’air frémit d’horribles sifflements ;

En torrents redoublés les vastes cieux se fondent ;

La rive au loin gémit, et les bois lui répondent.

Pour prévenir ces maux, lis aux voûtes des cieux ;

Suis dans son cours errant le messager des dieux ;

Observe si Saturne est d’un heureux présage :

Surtout aux dieux des champs présente un pur hommage.

Quand l’ombrage au printemps invite au doux sommeil,

Lorsque l’air est plus doux, l’horizon plus vermeil,

Les vins plus délicats, les victimes plus belles,

Offre des vœux nouveaux pour des moissons nouvelles ;

Choisis pour temple un bois, un gazon pour autel,

Pour offrande du vin, et du lait, et du miel :

Trois fois autour des blés on conduit la victime :

Et trois fois, enivré d’une joie unanime,

Un chœur nombreux la suit en invoquant Cérès :

Même, avant que le fer dépouille les guérets,

Tous entonnent un hymne ; et, couronné de chêne,

Chacun d’un pied pesant frappe gaîment la plaine.

Si ce culte pieux n’obtient pas de beaux jours,

La lune de l’orage annonce au moins le cours :

Et le berger connaît par d’assurés présages

Quand il doit éviter les lointains pâturages.

Au premier sifflement des vents tumultueux,

Tantôt au haut des monts d’un bruit impétueux

On entend les éclats ; tantôt les mers profondes

Soulèvent en grondant et balancent leurs ondes ;

Tantôt court sur la plage un long mugissement,

Et les noires forêts murmurent sourdement.

Que je plains les nochers, lorsqu’aux prochains rivages

Les plongeons effrayés, avec des cris sauvages,

Volent du sein de l’onde ; ou quand l’oiseau des mers

Parcourt en se jouant les rivages déserts ;

Ou lorsque le héron, les ailes étendues,

De ses marais s’élance et se perd dans les nues !
Quelquefois, de l’orage avant-coureur brûlant,

Des cieux se précipite un astre étincelant,

Et dans le sein des nuits, qu’il rend encor plus sombres,

Traîne de longs éclairs qui sillonnent les ombres :

Tantôt on voit dans l’air des feuilles voltiger,

Et la plume, en tournant, sur les ondes nager.

Si l’éclair brille au nord, de l’Eure et de Zéphire

Si la foudre en éclat ébranle au loin l’empire,

Alors, ô laboureur ! crains les torrents des cieux ;

Nochers, ployez la voile, et redoublez vos vœux.

Que dis-je ? Tout prédit l’approche des orages :

Nul, sans être averti, n’éprouva leurs ravages :

Déjà l’arc éclatant qu’Iris trace dans l’air

Boit les feux du soleil et les eaux de la mer ;

La grue, avec effroi s’élançant des vallées,

Fuit ces noires vapeurs de la terre exhalées ;

Le taureau hume l’air par ses larges naseaux ;

La grenouille se plaint au fond de ses roseaux ;

L’hirondelle en volant effleure le rivage ;

Tremblante pour ses œufs, la fourmi déménage ;

Et des affreux corbeaux les noires légions

Fendent l’air qui frémit sous leurs longs bataillons.
Vois les oiseaux des mers, et ceux que les prairies

Nourrissent près des eaux sur des rives fleuries ;

De leur séjour humide on les voit s’approcher :

Offrir leur tête aux flots qui battent le rocher,

Promener sur les eaux leur troupe vagabonde,

Se plonger dans leur sein, reparaître sur l’onde,

S’y replonger encore, et par cent jeux divers

Annoncer les torrents suspendus dans les airs.

Seule, errant à pas lents sur l’aride rivage,

La corneille enrouée appelle aussi l’orage.

Le soir la jeune fille, en tournant son fuseau,

Tire encor de sa lampe un présage nouveau,

Lorsque la mèche en feu, dont la clarté s’émousse,

Se couvre, en pétillant, de noirs flocons de mousse.

Mais la sérénité reparaît à son tour :

Des signes non moins sûrs t’annoncent son retour ;

Des astres plus brillants ont peuplé l’hémisphère :

La lune sur son char le dispute à son frère ;

On ne voit plus dans l’air des nuages errants

Flotter, comme la laine éparse au gré des vents ;

Ni l’oiseau de Thétis sur l’humide rivage

Aux rayons du soleil étaler son plumage ;

Ni ces vils animaux dans la fange engraissés

Délier des épis les faisceaux dispersés.

Enfin l’air s’éclaircit ; du sommet des montagnes

Le brouillard affaissé descend dans les campagnes ;

Et le triste hibou, le soir au haut des toits,

En longs gémissements ne traîne plus sa voix.

Tantôt l’affreux Nisus, avide de vengeance,

Sur sa fille, à grand bruit, du haut des cieux s’élance :

Scylla vole et fend l’air ; Nisus vole et la suit ;

Scylla, plus prompte encor, se détourne et s’enfuit.

Même les noirs corbeaux, bannissant la tristesse,

Annoncent les beaux jours par trois cris d’allégresse,

Et d’un gosier moins rauque expriment leur gaîté :

Souvent, au haut de l’arbre où flotte leur cité,

Vous voyez leurs ébats agiter le feuillage ;

Une douceur secrète attendrit leur ramage :

Ils aiment à revoir, depuis longtemps bannis,

Leur arbre hospitalier, leur famille et leurs nids.

Non que du ciel en eux la sagesse immortelle

D’un rayon prophétique ait mis quelque étincelle :

L’instinct seul les éclaire ; et lorsque ces vapeurs

D’où naissent tour à tour le froid et les chaleurs,

Ou des vents inconstants lorsque l’humide haleine

Change pour nous des cieux l’influence incertaine,

Les êtres animés changent avec le temps :

Ainsi, muet l’hiver, l’oiseau chante au printemps.

Ainsi l’agneau bondit sur le naissant herbage,

Et même le corbeau pousse un cri moins sauvage.

Mais, malgré ces leçons, crains-tu d’être séduit

Par le perfide éclat d’une brillante nuit ?

Du soleil, de sa sœur, observe la carrière.

Quand la jeune Phébé rassemble sa lumière,

Si son croissant terni s’émousse dans les airs,

La pluie alors menace et la terre et les mers.

Du fard de la pudeur peint-elle son visage ?

Des vents prêts à gronder c’est le plus sûr présage.

Le quatrième jour (cet augure est certain),

Si son arc est brillant, si son front est serein,

Durant le mois entier que ce beau jour amène,

Le ciel sera sans eau, l’aquilon sans haleine,

L’océan sans tempête ; et les nochers heureux

Bientôt sur le rivage acquitteront leurs vœux.

Le soleil à son tour t’instruit, soit dès l’aurore,

Soit lorsque de ses feux l’occident se colore.

Si, de taches semé, sous un voile ennemi

Son disque renaissant se dérobe à demi,

Crains les vents pluvieux ; leurs humides haleines

Menacent tes troupeaux, tes vergers et tes plaines.

Si de son lit de pourpre on voit l’aurore en pleurs

Sortir languissamment sans force et sans couleurs ;

Si Phébus, à travers une vapeur grossière

Dispersant faiblement quelques traits de lumière,

Semble luire à regret, de leurs feuillages verts

Les raisins colorés vainement sont couverts ;

Sous les grains bondissants dont les toits retentissent,

La grêle écrase, hélas ! Les grappes qui mûrissent.

Surtout sois attentif lorsque achevant leur tour

Ses coursiers dans la mer vont éteindre le jour ;

Du pourpre, de l’azur, les couleurs différentes

Souvent marquent son front de leurs taches errantes :

Saisis de ces vapeurs le spectacle mouvant ;

L’azur marque la pluie, et le pourpre le vent :

Si le pourpre et l’azur colorent son visage,

De la pluie et des vents redoute le ravage :

Je n’irai point alors, sur de frêles vaisseaux,

Dans l’horreur de la nuit m’égarer sur les eaux.

Mais lorsqu’il recommence et finit sa carrière,

S’il brille tout entier d’une pure lumière,

Sois sans crainte : vainqueur des humides autans,

L’aquilon va chasser les nuages flottants.

Ainsi ce dieu puissant, dans sa marche féconde,

Tandis que de ses feux il ranime le monde,

Sur l’humble laboureur veille du haut des cieux ;

Lui prédit les beaux jours, et les jours pluvieux.

Qui pourrait, ô soleil ! t’accuser d’imposture ?

Tes immenses regards embrassent la nature :

C’est toi qui nous prédis ces tragiques fureurs

Qui couvent sourdement dans l’abîme des cœurs.

Quand César expira, plaignant notre misère,

D’un nuage sanglant tu voilas ta lumière ;

Tu refusas le jour à ce siècle pervers ;

Une éternelle nuit menaça l’univers.

Que dis-je ? Tout sentait notre douleur profonde,

Tout annonçait nos maux : le ciel, la terre et l’onde,

Les hurlements des chiens, et le cri des oiseaux.

Combien de fois l’Etna, brisant ses arsenaux,

Parmi des rocs ardents, des flammes ondoyantes,

Vomit en bouillonnant ses entrailles brûlantes !

Des bataillons armés dans les airs se heurtaient :

Sous leurs glaçons tremblants les Alpes s’agitaient ;

On vit errer, la nuit, des spectres lamentables ;

Des bois muets sortaient des voix épouvantables ;

L’airain même parut sensible à nos malheurs ;

Sur le marbre amolli l’on vit couler des pleurs :

La terre s’entrouvrit, les fleuves reculèrent ;

Et, pour comble d’effroi… les animaux parlèrent.

Le superbe Eridan, le souverain des eaux,

Traîne et roule à grand bruit forêts, bergers, troupeaux ;

Le prêtre, environné de victimes mourantes,

Observe avec horreur leurs fibres menaçantes ;

L’onde changée en sang roule des flots impurs ;

Des loups hurlant dans l’ombre épouvantent nos murs ;

Même en un jour serein l’éclair luit, le ciel gronde,

Et la comète en feu vient effrayer le monde.

Aussi la Macédoine a vu nos combattants

Une seconde fois s’égorger dans ses champs ;

Deux fois le ciel souffrit que ces fatales plaines

S’engraissassent du sang des légions romaines.

Un jour le laboureur, dans ces mêmes sillons

Où dorment les débris de tant de bataillons,

Heurtant avec le soc leur antique dépouille,

Trouvera, plein d’effroi, des dards rongés de rouille :

Verra de vieux tombeaux sous ses pas s’écrouler,

Et des soldats romains les ossements rouler.
Ô père des Romains, fils du dieu des batailles !

Protectrice du Tibre, appui de nos murailles,

Vesta ! Dieux paternels, ô dieux de mon pays !

Ah ! du moins que César rassemble nos débris !

Par ces revers sanglants dont elle fut la proie,

Rome a bien effacé les parjures de Troie.

Hélas ! le ciel, jaloux du bonheur des Romains,

César, te redemande aux profanes humains.

Que d’horreurs en effet ont souillé la nature !

Les villes sont sans lois, la terre sans culture ;

En des champs de carnage on change nos guérets,

Et Mars forge ses dards des armes de Cérès.

Ici le Rhin se trouble, et là mugit l’Euphrate ;

Partout la guerre tonne et la discorde éclate ;

Des augustes traités le fer tranche les nœuds,

Et Bellone en grondant se déchaîne en cent lieux.

Ainsi, lorsqu’une fois lancés de la barrière,

D’impétueux coursiers volent dans la carrière,

Leur guide les rappelle et se raidit en vain :

Le char n’écoute plus ni la voix ni le frein.

03 Livre Iii

Jeune Palès, et toi, divin berger d’Admète,

Qui sur les bords d’Amphryse as porté la houlette ;

Déesses des forêts, divinités des eaux,

Ma muse va pour vous reprendre ses pinceaux.

Assez et trop longtemps de vulgaires merveilles

Ont des peuples oisifs fatigué les oreilles :

Eh ! Qui n’a pas cent fois chanté le jeune Hylas,

Busiris et sa mort, Hercule et ses combats ?

Qui ne connaît Pélops et sa fatale amante,

Les courses de Latone et son île flottante ?

Osons enfin, osons, loin des vulgaires yeux,

Prendre aussi vers la gloire un vol audacieux.

Oui, je veux, ô Mantoue, en dépit de la Grèce,

T’amener les neuf sœurs des bords de son Permesse :

C’est moi qui le premier de son sacré vallon

Transplanterai chez toi les palmes d’Apollon ;

Bien plus, sur le penchant de ces rives fécondes

Où, parmi les roseaux qui couronnent ses ondes,

Ton fleuve se promène à flots majestueux,

Mes mains élèveront un temple somptueux.

De César au milieu je placerai l’image,

Et là de ma victoire il recevra l’hommage.

En longs habits de pourpre attirant les regards,

Moi-même au bord des eaux ferai voler cent chars.

La Grèce quittera, pour ces jeux magnifiques,

Ses combats néméens, ses fêtes olympiques.

Le front ceint d’olivier, c’est moi qui du vainqueur

Couronnerai l’adresse ou la mâle vigueur.

Je me trompe, ou déjà la pompe auguste est prête :

Allons, marchons au temple, et commençons la fête ;

Allumons cet encens, égorgeons ces taureaux.

Le théâtre m’appelle à ses mouvants tableaux ;

J’y vole : nos captifs à ma vue empressée

Étalent ces tapis où leur honte est tracée :

Sur les portes ma main grave nos fiers combats,

Le Nil au loin roulant sous des forêts de mâts.

Pour mieux représenter sa honte et notre gloire,

L’indien me fournit son or et son ivoire ;

Et l’airain des vaisseaux usurpateurs des mers,

En colonne, à ma voix, va monter dans les airs.

Je montrerai l’Asie et ses villes tremblantes,

Le Niphate pleurant sur ses rives sanglantes ;

Et le Parthe perfide, en son courroux prudent,

Qui combat dans sa fuite, et résiste en cédant ;

Et César aux deux mers étalant leurs conquêtes,

Et d’un double trophée embellissant nos fêtes.

Au milieu je ranime en marbre de Paros

Les fils d’Assaracus, les descendants de Tros,

Ces dieux, ces demi-dieux, cette famille immense,

Que termine César, que Jupiter commence.

Dans un coin du tableau je mets l’Envie aux fers,

Et j’étale à ses yeux les tourments des enfers :

Les serpents d’Alecton, les ondes de Tantale,

La roue infatigable, et la roche fatale.

Cependant, ô Mécène, animé par ta voix,

Pour guider les troupeaux je rentre dans les bois.

Viens : déjà des bergers les trompes m’avertissent ;

Déjà des chiens ardents les clameurs retentissent ;

Le coursier frappe l’air de ses hennissements ;

Le taureau lui répond par ses mugissements ;

Et l’écho des forêts et l’écho des rivages

Se joignent aux concerts de leurs accents sauvages.

Achevons de dicter ces champêtres leçons ;

Et ma muse bientôt, par de plus nobles sons,

Fera vivre les faits du héros que j’adore,

Plus longtemps que l’époux de la brillante aurore.

Veut-on pour vaincre à Pise un coursier généreux ?

Veut-on pour la charrue un taureau vigoureux ?

Des mères avec soin il faut choisir l’espèce.

Je veux dans la génisse une mâle rudesse,

Une oreille velue, un regard menaçant,

Des cornes dont les dards se courbent en croissant ;

Que son flanc allongé sans mesure s’étende ;

Vers la terre en flottant que son fanon descende ;

Qu’enfin ses pieds, sa tête et son cou monstrueux,

De leur beauté difforme épouvantent les yeux.

J’aime aussi sur son corps, taché par intervalles,

Et de noir et de blanc les marques inégales ;

J’aime à lui voir du joug secouer le fardeau,

Par son mufle sauvage imiter le taureau,

Menacer de la corne, et, dans sa marche altière,

D’une queue à longs crins balayer la poussière.

L’âge, soit de l’hymen, soit du travail des champs,

Après quatre ans commence, et cesse avant dix ans.

Ces jours sont précieux : dès le printemps de l’âge

Livre au taureau fougueux son amante sauvage ;

Qu’elle laisse en mourant de nombreux héritiers.

Hélas ! Nos plus beaux jours s’envolent les premiers ;

Un essaim de douleurs bientôt nous environne ;

La vieillesse nous glace et la mort nous moissonne.

Préviens donc leur ravage, et que dans tes troupeaux

L’hymen forme toujours des nourrissons nouveaux.

Dans le choix des coursiers ne sois pas moins sévère

Du troupeau, dès l’enfance, il faut soigner le père :

Des gris et des bais-bruns on estime le cœur ;

Le blanc, l’alezan clair languissent sans vigueur ;

L’étalon généreux a le port plein d’audace,

Sur ses jarrets pliants se balance avec grâce ;

Aucun bruit ne l’émeut ; le premier du troupeau,

Il fend l’onde écumante, affronte un pont nouveau :

Il a le ventre court, l’encolure hardie,

Une tête effilée, une croupe arrondie ;

On voit sur son poitrail ses muscles se gonfler,

Et ses nerfs tressaillir, et ses veines s’enfler :

Que du clairon bruyant le son guerrier l’éveille,

Je le vois s’agiter, trembler, dresser l’oreille ;

Son épine se double et frémit sur son dos ;

D’une épaisse crinière il fait bondir les flots ;

De ses naseaux brûlants il respire la guerre ;

Ses yeux roulent du feu, son pied creuse la terre.

Tel dompté par les mains du frère de Castor,

Ce Cyllare fameux s’assujettit au mors ;

Tels les chevaux d’Achille et du dieu de la Thrace

Soufflaient le feu du ciel, d’où descendait leur race ;

Tel Saturne, surpris dans un tendre larcin,

En superbe coursier se transforma soudain,

Et, secouant dans l’air sa crinière flottante,

De ses hennissements effraya son amante.

Quel que soit le coursier qu’ait adopté ton choix,

Quand des ans ou des maux il sentira le poids,

Des travaux de l’amour dispense sa faiblesse :

Vénus ainsi que Mars demande la jeunesse.

Pour son corps, dévoré d’un impuissant désir,

L’hymen est un tourment, et non pas un plaisir ;

Vieil athlète, son feu dès l’abord se consume :

Tel le chaume s’éteint au moment qu’il s’allume.

Connais donc et son âge, et sa race, et son cœur,

Et surtout dans la lice observe son ardeur.

Le signal est donné : déjà de la barrière

Cent chars précipités fondent dans la carrière ;

Tout s’éloigne, tout fuit : les jeunes combattants,

Tressaillant d’espérance, et d’effroi palpitants,

À leurs bouillants transports abandonnent leur âme ;

Ils pressent leurs coursiers ; l’essieu siffle et s’enflamme ;

On les voit se baisser, se dresser tour à tour ;

Des tourbillons de sable ont obscurci le jour :

On se quitte, on s’atteint, on s’approche, on s’évite ;

Des chevaux haletants le crin poudreux s’agite ;

Et, blanchissant d’écume et baigné de sueur,

Le vaincu de son souffle humecte le vainqueur :

Tant la gloire leur plaît, tant l’honneur les anime !

Erichthon le premier, par un effort sublime,

Osa plier au joug quatre coursiers fougueux,

Et, porté sur un char, s’élancer avec eux.

Le Lapithe, monté sur ces monstres farouches,

À recevoir le frein accoutuma leurs bouches,

Leur apprit à bondir, à cadencer leurs pas,

Et gouverna leur fougue au milieu des combats.

Mais, soit qu’il traîne un char, soit qu’il porte son guide,

J’exige qu’un coursier soit jeune, ardent, rapide :

Fût-il sorti d’Épire, eût-il servi les dieux,

Fût-il né du trident, il languit s’il est vieux.

Enfin ton choix est fait, aucun soin ne t’arrête :

Que le chef du troupeau pour son hymen s’apprête.

D’une prodigue main verse lui sa boisson ;

Qu’il s’engraisse du lait de la jeune moisson :

Autrement il succombe, aux plaisirs inhabile,

Et d’un père affaibli naît un enfant débile.

Au contraire, sitôt que les tendres désirs

Sollicitent la mère aux amoureux plaisirs,

Éloigne-la des eaux, retranche sa pâture ;

Et quand l’été brûlant fatigue la nature,

Lorsque l’aire gémit sous les fléaux pesants,

Qu’une pénible course amaigrisse ses flancs :

Des routes de l’amour l’embonpoint inutile

Aux germes créateurs ouvre un champ moins fertile.

Dès que son sein grossit, tous nos soins lui sont dus,

Et le soc et le char lui seront défendus.

Je ne veux plus la voir bondir dans les campagnes,

Lutter contre un torrent, gravir sur les montagnes :

Qu’elle paisse en des prés où les plus clairs ruisseaux

Parmi des bords fleuris roulent à pleins canaux,

Où le sommeil l’invite au fond d’un antre sombre,

Où des rochers voisins versent le frais et l’ombre.

Surtout je crains pour elle et la rage et le bruit

Des insectes ailés que la chaleur produit.

Aux rives du Silare, où des forêts d’yeuses

Prolongent dans les champs leurs ombres ténébreuses,

Vole un insecte affreux, que Junon autrefois,

Pour tourmenter Io, déchaîna dans les bois.

Aux bourdonnements sourds de son aile bruyante,

Tout un troupeau s’enfuit en hurlant d’épouvante :

De leurs cris furieux le Tanagre frémit,

La forêt s’en ébranle, et l’Olympe en gémit.

Fais donc paître la mère au soir ou dès l’aurore,

Lorsque de son hymen les fruits sont près d’éclore.

Sont-ils nés ? à tes soins ils ont droit à leur tour.

Marque au front de chacun quel sort l’attend un jour :

Les uns sont du troupeau l’espérance certaine ;

D’autres d’un soc tranchant déchireront la plaine ;

D’autres pour les autels de fleurs seront parés,

Et le reste au hasard bondira dans les prés.

Ceux qu’on destine au soc, il faut dès leur jeune âge

Discipliner au joug leur docile courage.

Sur son cou libre encor, ton jeune nourrisson

Porte un collier flottant pour première leçon :

Bientôt deux compagnons, qu’un joug d’osier rassemble,

Apprennent à marcher, à s’arrêter ensemble :

Déjà même un char vide est par eux emporté,

Et glisse sur l’arène avec agilité ;

Puis sous un lourd fardeau, qu’ils ébranlent à peine,

Ils font crier la roue, et sillonnent la plaine.

Cependant, pour nourrir tes élèves naissants,

Au feuillage du saule, au vert gazon des champs,

À l’herbe des marais joins la moisson nouvelle.

De la mère autrefois on pressait la mamelle :

Pasteur plus indulgent, laisse-la sans regret

Pour ses tendres enfants épancher tout son lait.

Mais veux-tu près d’Élis, dans des torrents de poudre,

Guider un char plus prompt, plus brûlant que la foudre ?

Veux-tu, dans les horreurs d’un choc tumultueux,

Régler d’un fier coursier les bonds impétueux ?

Accoutume son œil au spectacle des armes,

Et son oreille au bruit, et son cœur aux alarmes :

Qu’il entende déjà le cliquetis du frein,

Le roulement des chars, les accents de l’airain ;

Qu’au seul son de ta voix son allégresse éclate ;

Qu’il frémisse au doux bruit de la main qui le flatte.

Ainsi, de la mamelle à peine séparé,

Ton élève à son art est déjà préparé ;

Déjà son front timide et sans expérience

Vient aux premiers liens s’offrir sans défiance.

Mais compte-t-il trois ans ? Bientôt, mordant le frein,

Il tourne, il caracole, il bondit sous ta main ;

Sur ses jarrets nerveux il retombe en mesure :

Pour la rendre plus libre, on gêne son allure ;

Tout à coup il s’élance, et, plus prompt que l’éclair,

Dans les champs effleurés il court, vole, et fend l’air.

Tel le fougueux époux de la jeune Orythie

Vole et disperse au loin les frimas de Scythie,

Fait frémir mollement les vagues des moissons,

Balance les forêts sur la cime des monts,

Chasse et poursuit les flots de l’océan qui gronde,

Et balaie, en fuyant, les airs, la terre et l’onde.

Un jour tu le verras, ce coursier généreux,

Ensanglanter son mors et vaincre dans nos jeux ;

Ou, plus utile encor, dans les champs de la guerre,

Sous de rapides chars faire gémir la terre.

Ne l’engraisse surtout qu’après l’avoir dompté ;

Autrement son orgueil jamais n’est surmonté :

Il se dresse en fureur sous le fouet qui le touche,

Et s’indigne du frein qui gourmande sa bouche.

Crains aussi, crains l’amour, dont la douce langueur

Des troupeaux, quels qu’ils soient, énerve la vigueur :

Que des fleuves profonds, qu’une haute montagne

Sépare le taureau de sa belle compagne ;

Ou que, loin de ses yeux, dans l’étable caché,

Près d’une ample pâture il demeure attaché.

Près d’elle il fond d’amour, il erre triste et sombre,

Et néglige les eaux et la verdure et l’ombre.

Souvent même, troublant l’empire des troupeaux,

Une Hélène au combat entraîne deux rivaux :

Tranquille, elle s’égare en un gras pâturage ;

Ses superbes amants s’élancent pleins de rage ;

Tous deux, les yeux baissés et les regards brûlants,

Entrechoquent leurs fronts, se déchirent les flancs ;

De leur sang qui jaillit, les ruisseaux les inondent ;

À leurs mugissements les vastes cieux répondent.

Entre eux point de traité : dans de lointains déserts

Le vaincu désolé va cacher ses revers,

Va pleurer d’un rival la victoire insolente,

La perte de sa gloire, et surtout d’une amante ;

Et, vers ces bords chéris tournant encor les yeux,

Abandonne l’empire où régnaient ses aïeux.

Mais l’amour le poursuit jusqu’en ces lieux sauvages :

Là, dormant sur des rocs, nourri d’amers feuillages,

Furieux, il s’exerce à venger ses affronts,

De ses dards tortueux il attaque des troncs ;

Son front combat les vents, son pied frappe la plaine,

Et sous ses bonds fougueux il fait voler l’arène.

Mais c’en est fait, il part, et, bouillant de désirs,

De l’orgueilleux vainqueur va troubler les plaisirs.

Tel, par un pli léger ridant le sein de l’onde,

Un flot de loin blanchit, s’allonge, s’enfle et gronde :

Soudain le mont liquide, élevé dans les airs,

Retombe : un noir limon bouillonne sur les mers.

Amour, tout sent tes feux, tout se livre à ta rage ;

Tout, et l’homme qui pense, et la brute sauvage,

Et le peuple des eaux, et l’habitant des airs.

Amour, tu fais rugir les monstres des déserts :

Alors, battant ses flancs, la lionne inhumaine

Quitte ses lionceaux et rôde dans la plaine ;

C’est alors que, brûlant pour d’informes appas,

Le noir peuple des ours sème au loin le trépas ;

Alors le tigre affreux ravage la Libye :

Malheur au voyageur errant dans la Nubie !

Si le coursier fougueux sent l’attrait du plaisir,

Voyez-vous tout son corps frissonner de désir ?

Il ne sent plus le fouet, ne connaît plus les rênes ;

Il vole ; il franchit tout, et les bois et les plaines,

Et les rocs menaçants, et les gouffres profonds,

Et les torrents enflés par les débris des monts.

L’horrible sanglier se prépare à la guerre ;

Il aiguise sa dent, il tourmente la terre :

Contre un chêne ridé s’endurcit aux assauts,

Hérisse tous ses crins, et fond sur ses rivaux.

Que n’ose un jeune amant qu’un feu brûlant dévore !

L’insensé, pour jouir de l’objet qu’il adore,

La nuit, au bruit des vents, aux lueurs de l’éclair,

Seul traverse à la nage une orageuse mer ;

Il n’entend ni les cieux qui grondent sur sa tête,

Ni le bruit des rochers battus par la tempête,

Ni ses tristes parents de douleur éperdus,

Ni son amante, hélas ! qui meurt s’il ne vit plus.

Vois combattre le lynx, le chien, le cerf lui-même ;

N’entends-tu pas le loup hurler pour ce qu’il aime ?

Des cavales surtout rien n’égale les feux ;

Vénus même alluma leurs transports furieux,

Quand, pour avoir frustré leur amoureuse ivresse,

Elle livra Glaucus à leur dent vengeresse.

L’impérieux amour conduit leurs pas errants

Sur le sommet des monts, à travers les torrents :

Surtout, lorsqu’aux beaux jours leur fureur se ranime,

D’un rocher solitaire elles gagnent la cime.

Là, leur bouche brûlante, ouverte aux doux zéphyrs,

Reçoit avidement leurs amoureux soupirs :

Ô prodige inouï ! Le zéphyr les féconde.

Soudain du haut des rocs leur troupe vagabonde

Bondit, se précipite, et fuit dans les vallons ;

Non vers les lieux blanchis par les premiers rayons,

Mais vers les champs du nord, mais vers ces tristes plages

Où l’autan pluvieux entasse les orages.

C’est alors qu’on les voit, dans l’ardeur de leurs feux,

Distiller en courant l’hippomane amoureux ;

L’hippomane, filtré par la marâtre impie,

Qui joint au noir poison l’infernale magie.

Mais moi-même où m’entraîne, où m’égare l’amour ?

Revenons : le temps vole, et s’enfuit sans retour.

Après les grands troupeaux, il est temps que je chante

Des chèvres, des brebis la famille bêlante.

Ô vous, heureux bergers, veillez à leurs besoins ;

Leur toison et leur lait vous paieront de vos soins.

Et moi, puissé-je orner cette aride matière !

Des ronces, je le sais, hérissent ma carrière ;

Mais des sentiers battus je détourne mes pas :

Oui, les déserts du Pinde ont pour moi des appas :

Dans ces sentiers nouveaux qu’a frayés mon audace,

Mon œil d’aucun mortel ne reconnaît la trace.

Viens, auguste Palès, viens soutenir ma voix.

D’abord, que tes brebis, à couvert sous leurs toits,

Jusqu’au printemps nouveau se nourrissent d’herbage ;

Qu’une molle fougère et qu’un épais fourrage,

Sous leurs corps délicats étendus par ta main,

Rendent leur lit moins dur, leur asile plus sain.

Les chèvres, à leur tour, veulent pour nourriture

Des feuilles d’arboisier et l’onde la plus pure :

Écarte de leur toit l’inclémence des airs :

Qu’il reçoive au midi le soleil des hivers,

Jusqu’aux jours où Phébus, quittant l’urne céleste,

Du cercle de l’année achève enfin le reste.

Oui, comme les brebis, l’humble chèvre a ses droits ;

Si leur riche toison, pour habiller les rois,

Aux fuseaux de Milet offre une laine pure,

Et du poisson de Tyr boit la riche teinture,

La chèvre a des trésors qui ne lui cèdent pas :

Ses enfants sont nombreux, son lait ne tarit pas :

Et plus ta main avare épuise sa mamelle,

Plus sa douce ambroisie entre tes doigts ruisselle.

Cependant son époux contre l’âpre saison

Nous cède ces longs poils qui parent son menton.

Le jour, au fond des bois, au penchant des collines,

Elle vit de buissons, de ronces et d’épines ;

Le soir, fidèle à l’heure, elle rentre au hameau :

Elle-même rassemble et conduit son troupeau ;

Et, le sein tout gonflé des tributs qu’elle apporte,

Du bercail avec peine elle franchit la porte.

Soigne-la donc au moins durant les froids hivers,

Et tiens sa maison chaude et tes greniers ouverts.

Mais le printemps renaît, et le zéphyr t’appelle :

Viens, conduis tes troupeaux sur la mousse nouvelle :

Sors sitôt que l’aurore a rougi l’horizon,

Quand de légers frimas blanchissent le gazon,

Lorsque, brillant encor sur la tendre verdure,

Une fraîche rosée invite à la pâture.

Mais quatre heures après, quand déjà de ses chants

La cigale enrouée importune les champs,

Que ton peuple, conduit à la source prochaine,

Boive l’eau qui s’enfuit dans des canaux de chêne.

À midi, va chercher ces bois noirs et profonds

Dont l’ombre au loin descend dans les sombres vallons.

Le soir, que ton troupeau s’abreuve et paisse encore.

Le soir rend à nos prés la fraîcheur de l’aurore ;

Tout semble ranimé, gazons, zéphyrs, oiseaux :

Rossignols dans les bois, alcyons sur les eaux.

Selon les lieux pourtant ces lois sont différentes :

Vois les bergers d’Afrique et leurs courses errantes ;

Là, leurs troupeaux épars, ainsi que leurs foyers,

Et paissant au hasard durant des mois entiers,

Soit que le jour renaisse ou que la nuit commence,

S’égarent lentement dans un désert immense :

Leurs dieux, leur chien, leur arc, leurs pénates roulants

Tout voyage avec eux sur ces sables brûlants.

Telle de nos Romains une troupe vaillante

Marche d’un pas léger sous sa charge pesante,

Et, traversant les eaux, franchissant les sillons,

Court devant l’ennemi planter ses pavillons.

Mais aux champs où l’Ister roule ses flots rapides,

Aux bords du Tanaïs et des eaux méotides,

Aux lieux où le Rhodope, après un long détour,

Termine vers le nord son oblique retour,

Aucun troupeau ne sort de son étable obscure :

Là les champs sont sans herbe et les bois sans verdure ;

Là le temps l’un sur l’autre entasse les hivers ;

L’œil ébloui n’y voit que de brillants déserts,

Que des plaines de neige ou des rochers de glace,

Dont jamais le soleil n’effleura la surface :

Des frimas éternels et des brouillards épais

Éteignent tous ses feux, émoussent tous ses traits ;

Et, soit que le jour naisse, ou qu’il meure dans l’onde,

La nature y sommeille en une horreur profonde :

Là le fleuve en courant sent épaissir ses eaux ;

Des chars osent rouler où voguaient des vaisseaux :

Plus loin un lac entier n’est plus qu’un bloc de glace ;

La laine sur les corps se raidit en cuirasse ;

La hache fend le vin ; le froid brise le fer,

Glace l’eau sur la lèvre et le souffle dans l’air.

Cependant, sous les flots de la neige qui tombe

La faible brebis meurt, le fier taureau succombe,

Les daims sont engloutis, et le cerf, aux abois,

Découvre à peine aux yeux la pointe de son bois.

Contre ces animaux, désormais moins agiles,

Les rets sont superflus, les chiens sont inutiles :

Tandis que, rugissant dans leurs froides prisons,

Ils soulèvent en vain le fardeau des glaçons,

Le barbare les perce, et, mugissant de joie,

Dans ses antres profonds court dévorer sa proie.

C’est là que ces mortels, dans d’immenses brasiers,

Entassent des ormeaux et des chênes entiers ;

Là, brute comme l’ours qui fournit sa parure,

Dans un morne loisir toute une horde obscure

Abrège par le jeu la longueur des hivers,

Et boit un jus piquant, nectar de ces déserts.

Nourris-tu des brebis pour dépouiller leurs laines ?

Fuis les bois épineux et les fertiles plaines ;

Que tes troupeaux, couverts d’un duvet précieux,

D’une laine sans tache éblouissent les yeux.

Qu’on vante du bélier la blancheur éclatante,

Et même eût-il l’éclat de la neige brillante,

Si sa langue à tes yeux offre quelque noirceur,

A l’époux du troupeau choisis un successeur :

Au lieu de rappeler la blancheur de sa mère,

L’enfant hériterait des taches de son père.

Diane, si l’on peut soupçonner que ton cœur

Ait pu dans le dieu Pan reconnaître un vainqueur,

Ce fut une toison plus blanche que l’ivoire

Qui, dans le fond d’un bois, lui valut la victoire.

Le laitage à tes yeux est-il d’un plus grand prix ?

Engraisse tes troupeaux de cytises fleuris ;

Sème d’un sel piquant l’herbage qu’on leur donne :

Il répand dans leur lait un suc qui l’assaisonne ;

Et leur soif, plus ardente, épuisant les ruisseaux,

En des sources de lait ils transforment ces eaux.

Plusieurs, pour conserver ce nectar salutaire,

Défendent aux enfants l’approche de leur mère.

Les laitages nouveaux du matin ou du jour,

On les fait épaissir quand l’ombre est de retour :

Ceux du soir, dans des joncs tressés pour cet usage,

La ville, au point du jour, les reçoit du village ;

Ou, le sel les sauvant des atteintes de l’air,

Dans un repas frugal on s’en nourrit l’hiver.

Il faut savoir aussi dresser des chiens fidèles :

D’un pain pétri de lait nourris ces sentinelles ;

Tu braves avec eux et les loups affamés,

Et le voleur nocturne, et les brigands armés.

Tantôt tu les verras, pleins d’adresse ou d’audace,

Du lièvre fugitif interroger la trace,

Lancer le faon timide, ou, dans les bois fangeux,

Livrer au sanglier un assaut courageux ;

Ou, par leur course agile et leur voix menaçante,

Presser des daims légers la troupe bondissante.

Surtout que le bercail soit purgé de serpents :

Poursuis, la flamme en main, tous ces hôtes rampants ;

Quelquefois sous la crèche une affreuse vipère

Loin du jour importun a choisi son repaire ;

Et souvent la couleuvre y roulant ses anneaux,

Domestique ennemie, infecte les troupeaux.

Dès que tu la verras s’agiter sur la terre,

Va, cours, soulève un tronc, saisis-toi d’une pierre ;

Malgré ses sifflements, malgré son fier courroux,

Frappe : déjà sa tête est cachée à tes coups,

Tandis que de son corps, déchiré sur l’arène,

Les cercles déroulés la suivent avec peine.

Plus terrible cent fois ce serpent écaillé

Qui rampe fièrement sur son ventre émaillé,

Qui, dressant dans les airs une crête superbe,

Glisse assis sur sa croupe, et se roule sur l’herbe :

Quand le printemps humide et l’autan orageux

Gonflent les noirs torrents, mouillent les champs fangeux,

Il habite des lacs les retraites profondes,

Engloutit les poissons et dépeuple les ondes :

L’été fend-il les champs, a-t-il tari les eaux ?

Furieux il bondit du fond de ses roseaux,

Et, les yeux enflammés et la gueule béante,

De sa queue à grand bruit bat la terre brûlante.

Me préservent les dieux d’aller dans les forêts

Goûter le doux sommeil ou respirer le frais,

Lorsque, oubliant ses œufs ou sa jeune famille,

Ce monstre, enorgueilli de l’éclat dont il brille,

Sous sa nouvelle peau, jeune, agile et vermeil,

Darde une triple langue et s’étale au soleil !

Je veux t’apprendre aussi les marques, l’origine

Des maux qui d’un bercail entraînent la ruine.

Si des buissons aigus, ou les âpres hivers,

Ou les eaux de la pluie ont pénétré leurs chairs ;

Si, lorsque le ciseau leur ravit leur dépouille,

Le bain ne lave pas la sueur qui les mouille,

Souvent un mal honteux infecte les agneaux :

Pour les en garantir plonge-les dans les eaux ;

Que le hardi bélier s’abandonne à leur pente,

Et sorte en secouant sa laine dégouttante ;

Ou bien enduis leur corps, privé de sa toison,

De la graisse du soufre et des sucs de l’oignon ;

Joins-y des verts sapins la résine visqueuse,

L’écume de l’argent, une cire onctueuse,

Et la fleur d’antycire, et le bitume noir,

Et le marc de l’olive enlevé du pressoir ;

Ou plutôt, pour calmer la sourde violence

D’un mal qui se nourrit et s’accroît en silence,

Hâte-toi : que l’acier sagement rigoureux

S’ouvre au sein de l’ulcère un chemin douloureux.

C’en est fait des troupeaux, si les bergers tranquilles

Ne combattent le mal que par des vœux stériles.

Même quand la douleur, pénétrant jusqu’aux os,

D’un sang séditieux fait bouillonner les flots,

Sous le pied des brebis que la fièvre ravage

Qu’à ses flots jaillissants le fer ouvre un passage ;

Art connu, dans le nord, de ces peuples guerriers

Qui rougissent leur lait du sang de leurs coursiers.

Vois-tu quelque brebis chercher souvent l’ombrage,

Effleurer à regret la pointe de l’herbage,

Sur le tendre gazon tomber languissamment,

La nuit seule au bercail revenir lentement ?

Qu’elle meure aussitôt ; le mal, prompt à s’étendre,

Deviendrait sans remède à force d’en attendre.

Autant qu’on voit de flots se briser sur les mers,

Autant dans un bercail règnent de maux divers :

Encor s’ils s’arrêtaient dans leur funeste course !

Pères, mères, enfants, tout périt sans ressource.

Timave, Noricie, ô lieux jadis si beaux,

Empire des bergers, délices des troupeaux,

C’est vous que j’en atteste : hélas ! Depuis vos pertes,

Vous n’offrez plus au loin que des plaines désertes.

Là, l’automne exhalant tous les feux de l’été,

De l’air qu’on respirait souilla la pureté,

Empoisonna les lacs, infecta les herbages,

Fit mourir les troupeaux et les monstres sauvages.

Mais quelle affreuse mort ! D’abord des feux brûlants

Couraient de veine en veine, et desséchaient leurs flancs.

Tout à coup aux accès de cette fièvre ardente

Se joignait le poison d’une liqueur mordante,

Qui, dans leur sein livide épanchée à grands flots,

Calcinait lentement et dévorait leurs os.

Quelquefois aux autels la victime tremblante

Des prêtres en tombant prévient la main trop lente ;

Ou, si d’un coup plus prompt le ministre l’atteint,

D’un sang noir et brûlé le fer à peine est teint :

On n’ose interroger ses fibres corrompues,

Et les fêtes des dieux restent interrompues.

Tout meurt dans le bercail ; dans les champs tout périt ;

L’agneau tombe en suçant le lait qui le nourrit ;

La génisse languit dans un vert pâturage :

Le chien si caressant expire dans la rage ;

Et d’une horrible toux les accès violents

Étouffent l’animal qui s’engraisse de glands.

Le coursier, l’œil éteint et l’oreille baissée,

Distillant lentement une sueur glacée,

Languit, chancelle, tombe, et se débat en vain :

Sa peau rude se sèche, et résiste à la main ;

Il néglige les eaux, renonce au pâturage,

Et sent s’évanouir son superbe courage.

Tels sont de ses tourments les préludes affreux :

Mais si le mal accroît ses accès douloureux,

Alors son œil s’enflamme ; il gémit ; son haleine

De ses flancs palpitants ne s’échappe qu’à peine ;

Sa narine à longs flots vomit un sang grossier,

Et sa langue épaissie assiège son gosier.

Un vin pur, épanché dans sa gorge brûlante,

Parut calmer d’abord sa douleur violente ;

Mais ses forces bientôt se changeant en fureur,

Ô ciel ! Loin des Romains ces transports plein d’horreur.

L’animal frénétique, à son heure dernière,

Tournait contre lui-même une dent meurtrière.

Voyez-vous le taureau, fumant sous l’aiguillon,

D’un sang mêlé d’écume inonder son sillon ?

Il meurt : l’autre, affligé de la mort de son frère,

Regagne tristement l’étable solitaire ;

Son maître l’accompagne, accablé de regrets,

Et laisse en soupirant ses travaux imparfaits.

Le doux tapis des prés, l’asile d’un bois sombre,

La fraîcheur du matin jointe à celle de l’ombre,

Le cristal d’un ruisseau qui rajeunit les prés,

Et roule une eau d’argent sur des sables dorés,

Rien ne peut des troupeaux ranimer la faiblesse ;

Leurs flancs sont décharnés ; une morne tristesse

De leurs stupides yeux éteint le mouvement ;

Et leur front affaissé tombe languissamment.

Hélas ! Que leur servit de sillonner nos plaines,

De nous donner leur lait, de nous céder leurs laines ?

Pourtant nos mets flatteurs, nos perfides boissons,

N’ont jamais dans leur sang fait couler leurs poisons :

Leurs mets, c’est l’herbe tendre et la fraîche verdure ;

Leur boisson, l’eau d’un fleuve ou d’une source pure ;

Sur un lit de gazon ils trouvent le sommeil,

Et jamais les soucis n’ont hâté leur réveil.

Pour apaiser les dieux, on dit que ces contrées

Préparaient à Junon des offrandes sacrées :

Pour les conduire au temple on chercha des taureaux,

À peine on put trouver deux buffles inégaux.

On vit des malheureux, pour enfouir les graines,

Sillonner de leurs mains et déchirer les plaines ;

Et, raidissant leurs bras, humiliant leurs fronts,

Traîner un char pesant jusqu’au sommet des monts.

Le loup même oubliait ses ruses sanguinaires ;

Le cerf parmi les chiens errait près des chaumières ;

Le timide chevreuil ne songeait plus à fuir,

Et le daim, si léger, s’étonnait de languir.

La mer ne sauve pas ses monstres du ravage :

Leurs cadavres épars flottent sur le rivage ;

Les phoques, désertant ces gouffres infectés,

Dans les fleuves surpris courent épouvantés ;

Le serpent cherche en vain le creux de ses murailles ;

L’hydre étonnée expire en dressant ses écailles ;

L’oiseau même est atteint, et des traits du trépas

Le vol le plus léger ne le garantit pas.

Vainement les bergers changent de pâturage ;

L’art vaincu cède au mal ou redouble sa rage :

Tisiphone, sortant du gouffre des enfers,

Épouvante la terre, empoisonne les airs,

Et sur les corps pressés d’une foule mourante

Lève de jour en jour sa tête dévorante.

Des troupeaux expirants les lamentables voix

Font gémir les coteaux, les rivages, les bois ;

Ils comblent le bercail, s’entassent dans les plaines ;

Dans la terre avec eux on enfouit leurs laines.

En vain l’onde et le feu pénétraient leur toison :

Rien n’en pouvait dompter l’invincible poison ;

Et malheur au mortel qui, bravant leurs souillures,

Eût osé revêtir ces dépouilles impures !

Soudain son corps, baigné par d’immondes humeurs,

Se couvrait tout entier de brûlantes tumeurs ;

Son corps se desséchait, et ses chairs enflammées

Par d’invisibles feux périssaient consumées.

04 Livre Iv

Enfin je vais chanter le peuple industrieux

Qui recueille le miel, ce doux présent des cieux.

Mécène, daigne encor sourire à mes abeilles.

Dans ces petits objets que de grandes merveilles !

Viens ; je vais célébrer leur police, leurs lois,

Et les travaux du peuple, et la valeur des rois ;

Et si le Dieu des vers veut me servir de maître,

Moins le sujet est grand, plus ma gloire va l’être.

D’abord, de tes essaims établis le palais

En un lieu dont le vent ne trouble point la paix :

Le vent, à leur retour, ferait plier leurs ailes,

Tremblantes sous le poids de leurs moissons nouvelles.

Que jamais auprès d’eux le chevreau bondissant

Ne vienne folâtrer sur le gazon naissant,

Ne détache des fleurs ces gouttes de rosée

Qui tremblent, le matin, sur la feuille arrosée.

Loin d’eux le vert lézard, les guêpiers ennemis,

Progné sanglante encor du meurtre de son fils ;

Tout ce peuple d’oiseaux, avide de pillage,

Ils exercent partout un affreux brigandage,

Et saisissant l’abeille errante sur le thym,

En font à leurs enfants un barbare festin.

Je veux près des essaims une source d’eau claire,

Des étangs couronnés d’une mousse légère ;

Je veux un doux ruisseau fuyant sous le gazon,

Et qu’un palmier épais protège leur maison.

Ainsi, lorsqu’au printemps, développant ses ailes,

Le nouveau roi conduit ses peuplades nouvelles,

Cette onde les invite à respirer le frais,

Cet arbre les reçoit sous son feuillage épais.

Là, soit que l’eau serpente, ou soit qu’elle repose,

Des cailloux de ses bords, des arbres qu’elle arrose,

Tu formeras des ponts, où les essaims nouveaux,

Dispersés par les vents ou plongés dans les eaux,

Rassemblent au soleil leurs bataillons timides,

Et raniment l’émail de leurs ailes humides.

Près de là que le thym, leur aliment chéri,

Le muguet parfumé, le serpolet fleuri,

S’élèvent en bouquets, s’étendent en bordure,

Et que la violette y boive une onde pure.

Leurs toits, formés d’écorce ou tissus d’arbrisseaux,

Pour garantir de l’air le fruit de leurs travaux,

N’auront dans leur contour qu’une étroite ouverture.

Ainsi que la chaleur, le miel craint la froidure ;

Il se fond dans l’été, se durcit dans l’hiver :

Aussi, dès qu’une fente ouvre un passage à l’air,

À réparer la brèche un peuple entier conspire ;

Il la remplit de fleurs, il la garnit de cire,

Et conserve en dépôt, pour ces sages emplois,

Un suc plus onctueux que la gomme des bois.

Souvent même on les voit s’établir sous la terre,

Habiter de vieux troncs, se loger dans la pierre.

Joins ton art à leurs soins ; que leurs toits entr’ouverts

Soient cimentés d’argile, et de feuilles couverts.

De tout ce qui leur nuit garantis leur hospice :

Loin de là sur le feu fais rougir l’écrevisse ;

Défends à l’if impur d’ombrager leur maison ;

Crains les profondes eaux, crains l’odeur du limon,

Et la roche sonore, où l’écho qui sommeille

Répond, en l’imitant, à la voix qui l’éveille.

Mais le printemps renaît ; de l’empire de l’air

Le soleil triomphant précipite l’hiver,

Et le voile est levé qui couvrait la nature :

Aussitôt, s’échappant de sa demeure obscure,

L’abeille prend l’essor, parcourt les arbrisseaux ;

Elle suce les fleurs, rase, en volant, les eaux.

C’est de ces doux tributs de la terre et de l’onde

Qu’elle revient nourrir sa famille féconde,

Qu’elle forme une cire aussi pure que l’or,

Et pétrit de son miel le liquide trésor.

Bientôt abandonnant les ruches maternelles,

Ce peuple, au gré des vents qui secondent ses ailes,

Fend les vagues de l’air, et sous un ciel d’azur

S’avance lentement, tel qu’un nuage obscur :

Suis sa route ; il ira sur le prochain rivage

Chercher une onde pure et des toits de feuillage :

Fais broyer en ces lieux la mélisse ou le thym ;

De Cybèle alentour fais retentir l’airain :

Le bruit qui l’épouvante, et l’odeur qui l’appelle,

L’avertissent d’entrer dans sa maison nouvelle.

Mais lorsque entre deux rois l’ardente ambition

Allume les flambeaux de la division,

Sans peine l’on prévoit leurs discordes naissantes :

Un bruit guerrier s’élève, et leurs voix menaçantes

Imitent du clairon les sons entrecoupés ;

Les combattants épars déjà sont attroupés,

Déjà brûlent de vaincre, ou de mourir fidèles ;

Ils aiguisent leurs dards, ils agitent leurs ailes,

Et, rangés près du roi, défiant son rival,

Par des cris belliqueux demandent le signal.

Dans un beau jour d’été soudain la charge sonne :

Ils s’élancent du camp, et le combat se donne :

L’air au loin retentit du choc des bataillons ;

Le globe ailé s’agite, et roule en tourbillons ;

Précipité des cieux, plus d’un héros succombe :

Ainsi pleuvent les glands, ainsi la grêle tombe.

À leur riche parure, à leurs brillants exploits,

Au fort de la mêlée on distingue les rois ;

Ils pressent le soldat, ils échauffent sa rage :

Et dans un faible corps s’allume un grand courage.

Mais tout ce fier courroux, tout ce grand mouvement,

Qu’on jette un peu de sable, il cesse en un moment.

Quand les rois ont quitté les plaines de Bellone,

Donne au vaincu la mort, au vainqueur la couronne.

Aisément on connaît le plus vaillant des deux :

De sa tunique d’or l’un éblouit les yeux ;

L’autre, à regret montrant sa figure hideuse,

Traîne d’un ventre épais la masse paresseuse.

Il faut, comme les rois, distinguer les sujets :

Les uns n’offrent aux yeux que d’informes objets ;

Leur couleur est pareille à la poussière humide

Que chasse un voyageur de son gosier aride.

Les autres sont polis, et luisants, et dorés,

Et d’un brillant émail richement colorés.

Préfère cette race : elle seule, en automne,

T’enrichira du suc des fleurs qu’elle moissonne ;

Elle seule, au printemps, te distille un miel pur,

Qui dompte l’âpreté d’un vin fougueux et dur.

Cependant si ce peuple, en son humeur volage,

Quittait ses ateliers, suspendait son ouvrage,

Sans peine on le rappelle à ses premiers emplois :

Arrache seulement les ailes de ses rois ;

Quels sujets oseront, quand leur chef est tranquille,

Abandonner leur poste et déserter la ville ?

Toi-même, pour fixer leurs folâtres humeurs,

Parfume tes jardins des plus douces odeurs ;

Ombrage de pins verts les dômes qu’ils habitent ;

Que les vapeurs du thym au travail les invitent ;

Que Priape, en ces lieux, écarte avec sa faux

Et la main des voleurs et le bec des oiseaux ;

Fais-y naître des fruits, fais-y croître des plantes,

Et verse aux tendres fleurs des eaux rafraîchissantes.

Si mon vaisseau, longtemps égaré loin du bord,

Ne se hâtait enfin de regagner le port,

Peut-être je peindrais les lieux chéris de Flore,

Le narcisse en mes vers s’empresserait d’éclore ;

Les roses m’ouvriraient leurs calices brillants ;

Le tortueux concombre arrondirait ses flancs ;

Du persil toujours vert, des pâles chicorées,

Ma muse abreuverait les tiges altérées ;

Je courberais le lierre et l’acanthe en berceaux ;

Et le myrte amoureux ombragerait les eaux.

Aux lieux où le Galèse, en des plaines fécondes,

Parmi les blonds épis roule ses noires ondes,

J’ai vu, je m’en souviens, un vieillard fortuné,

Possesseur d’un terrain longtemps abandonné.

C’était un sol ingrat, rebelle à la culture,

Qui n’offrait aux troupeaux qu’une aride verdure,

Ennemi des raisins, et funeste aux moissons :

Toutefois, en ces lieux hérissés de buissons,

Un parterre de fleurs, quelques plantes heureuses,

Qu’élevaient avec soin ses mains laborieuses,

Un jardin, un verger, dociles à ses lois,

Lui donnaient le bonheur, qui s’enfuit loin des rois.

Le soir, des simples mets que ce lieu voyait naître,

Ses mains chargeaient, sans frais, une table champêtre :

Il cueillait le premier les roses du printemps,

Le premier, de l’automne amassait les présents ;

Et lorsque autour de lui, déchaîné sur la terre,

L’hiver impétueux brisait encor la pierre,

D’un frein de glace encore enchaînait les ruisseaux,

Lui déjà de l’acanthe émondait les rameaux ;

Et, du printemps tardif accusant la paresse,

Prévenait les zéphyrs, et hâtait sa richesse.

Chez lui le vert tilleul tempérait les chaleurs ;

Le sapin pour l’abeille y distillait ses pleurs :

Aussi, dès le printemps toujours prêts à renaître,

D’innombrables essaims enrichissaient leur maître ;

Il pressait le premier ses rayons toujours pleins,

Et le miel le plus pur écumait sous ses mains.

Jamais Flore chez lui n’osa tromper Pomone :

Chaque fleur du printemps était un fruit d’automne.

Il savait aligner, pour le plaisir des yeux,

Des poiriers déjà forts, des ormes déjà vieux,

Et des pruniers greffés, et des platanes sombres

Qui déjà recevaient les buveurs sous leurs ombres.

Mais d’autres chanteront les trésors des jardins :

Le temps fuit ; je revole aux travaux des essaims.

Jadis, parmi les sons des cymbales bruyantes,

L’abeille, secondant les soins des corybantes,

Nourrit dans son berceau le jeune roi du ciel :

Son admirable instinct fut le prix de son miel.

Chez elle, les sujets unissent leurs fortunes ;

Les enfants sont communs, les richesses communes :

Elle bâtit des murs, obéit à des lois,

Et prévoit aux temps chauds les besoins des temps froids.

L’une s’en va des fleurs dépouiller le calice ;

L’autre d’un suc brillant et des pleurs du narcisse

Pétrit les fondements de ses murs réguliers,

Et d’un rempart de cire entoure ses foyers ;

L’autre forme un miel pur d’une essence choisie,

Et comble ses celliers de sa douce ambroisie ;

L’autre élève à l’état des enfants précieux ;

Celles-ci tour à tour vont observer les cieux ;

Plusieurs font sentinelle, et veillent à la porte ;

Plusieurs vont recevoir les fardeaux qu’on apporte ;

D’autres livrent la guerre au frelon dévorant :

Tout s’empresse ; partout coule un miel odorant.

Tels les fils de Vulcain, dans les flancs de la terre,

Se hâtent à l’envi de forger le tonnerre :

L’un tour à tour enferme et déchaîne les vents ;

L’autre plonge l’acier dans les flots frémissants ;

L’autre du fer rougi tourne la masse ardente :

L’Etna tremblant gémit sous l’enclume pesante ;

Et leurs bras vigoureux lèvent de lourds marteaux,

Qui tombent en cadence et domptent les métaux.

Tels, aux petits objets si les grands se comparent,

En des corps différents les essaims se séparent.

La vieillesse, d’abord, préside aux bâtiments,

Dessine des remparts les longs compartiments ;

La jeunesse, des murs abandonnant l’enceinte,

Sur le safran vermeil, sur la sombre hyacinthe,

Sur les tilleuls fleuris, enlève son butin,

Moissonne la lavande et dépouille le thym.

On les voit s’occuper, se délasser ensemble.

L’aurore luit, tout part ; la nuit vient, tout s’assemble :

L’espoir d’un doux repos les invite au retour ;

On s’empresse à la porte, on bourdonne à l’entour ;

Dans son alcôve enfin chacune se cantonne :

Plus de bruit ; tout ce peuple au sommeil s’abandonne.

L’air est-il orageux et le vent incertain ?

Il ne hasarde point de voyage lointain :

À l’abri des remparts de sa cité tranquille,

Il va puiser une onde à ses travaux utile ;

Et souvent dans son vol, tel qu’un nocher prudent,

Lesté d’un grain de sable, il affronte le vent.

Ses enfants sont nombreux ; cependant, ô merveille !

L’hymen est inconnu de la pudique abeille :

Ignorant ses plaisirs ainsi que ses douleurs,

Elle adopte des vers éclos du sein des fleurs,

De jeunes citoyens repeuple son empire,

Et place un roi nouveau dans ses palais de cire :

Aussi, quoique le sort, avare de ses jours,

Au septième printemps en termine le cours,

Sa race est immortelle ; et, sous de nouveaux maîtres,

D’innombrables enfants remplacent leurs ancêtres.

Plus d’une fois aussi, sur des cailloux tranchants

Elle brise son aile en parcourant les champs,

Et meurt sous son fardeau, volontaire victime :

Tant du miel et des fleurs le noble amour l’anime !

Quel peuple de l’Asie honore autant son roi ?

Tandis qu’il est vivant, tout suit la même loi :

Est-il mort ? Ce n’est plus que discorde civile ;

On pille les trésors, on démolit la ville :

C’est l’âme des sujets, l’objet de leur amour ;

Ils entourent son trône, et composent sa cour,

L’escortent au combat, le portent sur leurs ailes,

Et meurent noblement pour venger ses querelles.

Frappés de ces grands traits, des sages ont pensé

Qu’un céleste rayon dans leur sein fut versé.

Dieu remplit, disent-ils, le ciel, la terre et l’onde,

Dieu circule partout, et son âme féconde

À tous les animaux prête un souffle léger :

Aucun ne doit périr, mais tous doivent changer ;

Et, retournant aux cieux en globe de lumière,

Vont rejoindre leur être à la masse première.

Enfin veux-tu ravir leur nectar écumant ?

Devant leur magasin porte un tison fumant,

Et qu’une onde échauffée en roulant dans ta bouche,

Pleuve, pour l’écarter, sur l’insecte farouche.

L’abeille est implacable en son inimitié,

Attaque sans frayeur, se venge sans pitié :

Sur l’ennemi blessé s’acharne avec furie,

Et laisse dans la plaie et son dard et sa vie.

Deux fois d’un miel doré ses rayons sont remplis,

Deux fois ces dons heureux tous les ans sont cueillis ;

Et lorsque abandonnant l’humide sein de l’onde

Taygète monte aux cieux pour éclairer le monde ;

Et lorsque cette nymphe, au retour des hivers,

Redescend tristement dans le gouffre des mers.

Toutefois, si l’hiver, alarmant ta prudence,

Te fait de tes essaims craindre la décadence,

Epargne leurs trésors dans ces temps malheureux,

Et n’en exige point un tribut rigoureux ;

Mais parfume leurs toits, et prends les rayons vides

Dont viennent se nourrir leurs ennemis avides.

La chenille en rampant gagne leur pavillon !

Le lourd frelon se rit de leur faible aiguillon :

Le lézard de leur miel se nourrit en silence ;

Leur travail de la guêpe engraisse l’indolence ;

Des cloportes sans nombre assiègent leur palais ;

Et l’impure araignée y suspend ses filets.

Mais plus on les épuise, et plus leur diligence

De l’état appauvri répare l’indigence.

Comme nous cependant ces faibles animaux

Eprouvent la douleur et connaissent les maux ;

Des symptômes certains toujours en avertissent :

Leur corps est décharné, leurs couleurs se flétrissent :

On les voit dans leurs murs languir emprisonnés,

Ou bien suspendre au seuil leurs essaims enchaînés ;

Tantôt leur troupe en deuil autour de ses murailles

Accompagne des morts les tristes funérailles ;

Tantôt le bruit plaintif de ce peuple aux abois

Imite l’aquilon murmurant dans les bois,

Et le reflux bruyant des ondes turbulentes,

Et le feu prisonnier dans les forges brûlantes.

Veux-tu rendre à l’abeille une utile vigueur ?

Que des sucs odorants raniment sa langueur ;

Et, dans des joncs, remplis du doux nectar qu’elle aime,

À prendre son repas invite-la toi-même.

Joins-y du raisin sec, du vin cuit dans l’airain,

Ou la pomme du chêne, ou les vapeurs du thym,

Et la rose flétrie, et l’herbe du centaure.

Mais il est une fleur plus salutaire encore.

Sur les bords tortueux qu’enrichit son limon,

Le Melle la voit naître, et lui donne son nom.

De rejetons nombreux un amas l’environne ;

D’un disque éclatant d’or sa tête se couronne ;

Mais de la violette, amante des gazons,

La pourpre rembrunie embellit ses rayons ;

Et souvent les autels, chargés de nos offrandes,

Aiment à se parer de ses riches guirlandes :

Le goût en est pourtant moins flatté que les yeux.

Dans les flots odorants d’un vin délicieux

Fais bouillir sa racine, et devant tes abeilles

De ce mets précieux fais remplir des corbeilles.

Mais si de tes essaims tout l’espoir est détruit,

Apprends par quels secrets ce peuple est reproduit :

Je vais de ce grand art éterniser la gloire,

Et dès son origine en rappeler l’histoire.

Le peuple, dont le Nil inonde les sillons,

Qui, sur des vaisseaux peints voguant dans ses vallons,

Fend les flots nourriciers du fleuve qu’il adore,

Et de son noir limon voit la verdure éclore ;

Les voisins des Persans qu’il baigne de ses eaux ;

Les lieux où, vers la mer courant par sept canaux

Il fuit les cieux brûlants témoins de sa naissance,

De cet art précieux attestent la puissance.

Ce mystère d’abord veut des réduits secrets :

Il te faut donc choisir et préparer exprès

Un lieu dont la surface, étroitement bornée,

Soit enceinte de murs, et d’un toit couronnée ;

Et que des quatre points qui divisent le jour,

Une oblique clarté se glisse en ce séjour.

Là, conduis un taureau dont les cornes naissantes

Commencent à courber leurs pointes menaçantes ;

Qu’on l’étouffe, malgré ses efforts impuissants ;

Et, sans les déchirer, qu’on meurtrisse ses flancs.

Il expire : on le laisse en cette enceinte obscure,

Embaumé de lavande, entouré de verdure.

Choisis pour l’immoler le temps où des ruisseaux

Déjà les doux zéphyrs font frissonner les eaux,

Avant que sous nos toits voltige l’hirondelle,

Et que des prés fleuris l’émail se renouvelle.

Les humeurs cependant fermentent dans son sein.

Ô surprise ! ô merveille ! Un innombrable essaim

Dans ses flancs échauffés tout à coup vient d’éclore

Sur ses pieds mal formés l’insecte rampe encore ;

Sur des ailes bientôt il s’élève en tremblant ;

Plus vigoureux enfin, le bataillon volant

S’élance, aussi pressé que ces gouttes nombreuses

Qu’épanche un ciel brûlant sur les plaines poudreuses ;

Ou que ces traits, dans l’air élancés à la fois,

Quand les Parthes guerriers épuisent leurs carquois.

Muses, révélez-nous l’auteur de ces merveilles.

Possesseur autrefois de nombreuses abeilles,

Aristée avait vu ce peuple infortuné

Par la contagion, par la faim moissonné :

Aussitôt, des beaux lieux que le Pénée arrose,

Vers la source sacrée où le fleuve repose

Il arrive ; il s’arrête, et, tout baigné de pleurs,

À sa mère, en ces mots, exhale ses douleurs :

 » Déesse de ces eaux, ô Cyrène ! ô ma mère !

Si je puis me vanter qu’Apollon est mon père,

Hélas ! du sang des dieux n’as-tu formé ton fils

Que pour l’abandonner aux destins ennemis ?

Ma mère, qu’as-tu fait de cet amour si tendre ?

Où sont donc ces honneurs où je devais prétendre ?

Hélas ! Parmi les dieux j’espérais des autels,

Et je languis sans gloire au milieu des mortels !

Ce prix de tant de soins qui charmait ma misère,

Mes essaims ne sont plus, et vous êtes ma mère !

Achevez ; de vos mains ravagez ces coteaux,

Embrasez mes moissons, immolez mes troupeaux ;

Dans ces jeunes forêts allez porter la flamme,

Puisque l’honneur d’un fils ne touche point votre âme.  »

Cyrène entend sa voix au fond de son séjour :

Près d’elle, en ce moment, les nymphes de sa cour

Filaient d’un doigt léger des laines verdoyantes ;

Leurs beaux cheveux tombaient en tresses ondoyantes.

Là sont la jeune Opis aux yeux pleins de douceur,

Et Clio toujours fière, et Béroé sa sœur :

Toutes deux se vantant d’une illustre origine,

Etalant toutes deux l’or, la pourpre et l’hermine ;

Et la brune Nésée, et la blonde Phyllis,

Thalie au teint de rose, Éphyre au teint de lis ;

Près d’elle Cymodoce, à la taille légère,

Cydippe vierge encor, Lycoris déjà mère ;

Vous, Aréthuse, enfin, que l’on vit autrefois

Presser d’un pas léger les habitants des bois.

Pour charmer leur ennui, Clymène au milieu d’elles

Leur racontait des dieux les amours infidèles,

Et Vénus de Vulcain trompant les yeux jaloux,

Et le bonheur de Mars, et ses larcins si doux.

Tandis qu’à l’écouter les nymphes attentives

Font tourner leurs fuseaux entre leurs mains actives,

Du malheureux berger la gémissante voix

Parvient jusqu’à sa mère une seconde fois.

Cyrène s’en émeut ; ses compagnes timides

Ont tressailli d’effroi dans leurs grottes humides :

Aréthuse, cherchant d’où partent ces sanglots,

Montre ses blonds cheveux sous la voûte des flots :

 » Ô ma sœur ! Tu sentais de trop justes alarmes ;

Ton fils, ton tendre fils, tout baigné de ses larmes,

Paraît au bord des eaux accablé de douleurs ;

Et sa mère est, dit-il, insensible à ses pleurs.  »

 » Mon fils ! répond Cyrène en pâlissant de crainte ;

Qu’il vienne : et quel est donc le sujet de sa plainte ?

Qu’on amène mon fils, qu’il paraisse à mes yeux ;

Mon fils a droit d’entrer dans le palais des dieux :

Fleuve, retire-toi.  » L’onde respectueuse,

À ces mots suspendant sa course impétueuse,

S’ouvre, et, se repliant en deux monts de cristal,

Le porte mollement au fond de son canal.

Le jeune dieu descend ; il s’étonne, il admire

Le palais de sa mère et son liquide empire,

Il écoute le bruit des flots retentissants,

Contemple le berceau de cent fleuves naissants,

Qui, sortant en grondant de leur grotte profonde,

Promènent en cent lieux leur course vagabonde.

De là partent le Phase et le vaste Lycus,

Le père des moissons, le riche Caïcus,

L’Énipée orgueilleux d’orner la Thessalie ;

Le Tibre, encor plus fier de baigner l’Italie ;

L’Hypanis se brisant sur des rochers affreux,

Et l’Anio paisible, et l’Eridan fougueux,

Qui, roulant à travers des campagnes fécondes,

Court dans les vastes mers ensevelir ses ondes.

Mais enfin il arrive à ce brillant palais,

Que les flots ont creusé dans un roc toujours frais :

Sa mère en l’écoutant sourit, et le rassure ;

Les nymphes sur ses mains épanchent une eau pure,

Offrent pour les sécher de fins tissus de lin ;

On fait fumer l’encens, on fait couler le vin.

 » Prends ce vase, ô mon fils ! Afin qu’il nous seconde,

Invoquons l’océan, le vieux père du monde.

Et vous, reines des eaux, protectrices des bois,

Entendez-moi, mes sœurs.  » Elle dit ; et trois fois

Le feu sacré reçut la liqueur pétillante :

Trois fois jaillit dans l’air une flamme brillante.

Elle accepte l’augure, et poursuit en ces mots :

 » Protée, ô mon cher fils ! peut seul finir tes maux.

C’est lui que nous voyons, sur ces mers qu’il habite,

Atteler à son char les monstres d’Amphitrite.

Pallène est sa patrie ; et, dans ce même jour,

Vers ces bords fortunés il hâte son retour.

Les nymphes, les tritons, tous, jusqu’au vieux Nérée,

Respectent de ce dieu la science sacrée ;

Ses regards pénétrants, son vaste souvenir,

Embrassent le présent, le passé, l’avenir ;

Précieuse faveur du dieu puissant des ondes,

Dont il paît les troupeaux dans les plaines profondes.

Par lui tu connaîtras d’où naissent tes revers ;

Mais il faut qu’on l’y force en le chargeant de fers.

On a beau l’implorer ; son cœur, sourd à la plainte,

Résiste à la prière, et cède à la contrainte.

Moi-même, quand Phébus, partageant l’horizon,

De ses feux dévorants jaunira le gazon,

À l’heure où les troupeaux goûtent le frais de l’ombre,

Je guiderai tes pas vers une grotte sombre,

Où sommeille ce dieu, sorti du sein des flots.

Là tu le surprendras dans les bras du repos.

Mais à peine on l’attaque, il fuit, il prend la forme

D’un tigre furieux, d’un sanglier énorme ;

Serpent, il s’entrelace ; et lion, il rugit ;

C’est un feu qui pétille, un torrent qui mugit.

Mais plus il t’éblouit par mille formes vaines,

Plus il faut resserrer l’étreinte de ses chaînes,

Redoubler tes assauts, épuiser ses secrets,

Et forcer ton captif à reprendre ses traits.  »

Sur son fils, à ces mots, sa main officieuse

Répand d’un doux parfum l’essence précieuse :

Cette pure ambroisie embaume ses cheveux,

Rend son corps plus agile et ses bras plus nerveux.

Au sein des vastes mers s’avance un mont sauvage

Où le flot mugissant, brisé par le rivage,

Se divise, et s’enfonce en un profond bassin,

Qui reçoit les nochers dans son paisible sein.

Là, dans un antre obscur se retirait Protée :

Cyrène le prévient, y conduit Aristée,

Le place loin du jour dans l’ombre de ces lieux,

Se couvre d’un nuage, et se dérobe aux yeux.

Déjà le chien brûlant dont l’Inde est dévorée

Vomissait tous ses feux sur la plaine altérée ;

Déjà l’ardent midi, desséchant les ruisseaux,

Jusqu’au fond de leur lit avait pompé leurs eaux :

Pour respirer le frais dans sa grotte profonde,

Protée en ce moment quittait le sein de l’onde ;

Il marche ; près de lui le peuple entier des mers

Bondit, et fait au loin jaillir les flots amers :

Tous ces monstres épars s’endorment sur la rive.

Alors, tel qu’un berger, quand la nuit sombre arrive,

Lorsque le loup s’irrite aux cris du tendre agneau,

Le dieu sur son rocher compte au loin son troupeau.

À peine il s’assoupit, que le fils de Cyrène

Accourt, pousse un grand cri, le saisit et l’enchaîne.

Le vieillard de ses bras sort en feu dévorant ;

Il s’échappe en lion, il se roule en torrent.

Enfin, las d’opposer une défense vaine,

Il cède ; et se montrant sous une forme humaine :

 » Jeune imprudent, dit-il, qui t’amène en ce lieu ?

Parle, que me veux-tu ?  »  » Vous le savez, grand dieu,

Oui, vous le savez trop, lui répond Aristée ;

Le livre des destins est ouvert à Protée :

L’ordre des immortels m’amène devant vous :

Daignez…  » Le dieu, roulant des yeux pleins de courroux,

À peine de ses sens dompte la violence,

Et tout bouillant encor rompt ainsi le silence :

 » Tremble, un dieu te poursuit ! Pour venger ses douleurs,

Orphée a sur sa tête attiré ces malheurs ;

Mais il n’a pas au crime égalé le supplice.

Un jour tu poursuivais sa fidèle Eurydice ;

Eurydice fuyait, hélas ! et ne vit pas

Un serpent que les fleurs recelaient sous ses pas.

La mort ferma ses yeux : les nymphes ses compagnes

De leurs cris douloureux remplirent les montagnes ;

Le Thrace belliqueux lui-même en soupira ;

Le Rhodope en gémit, et l’Èbre en murmura.

Son époux s’enfonça dans un désert sauvage :

Là, seul, touchant sa lyre, et charmant son veuvage,

Tendre épouse ! c’est toi qu’appelait son amour,

Toi qu’il pleurait la nuit, toi qu’il pleurait le jour.

C’est peu : malgré l’horreur de ses profondes voûtes,

Il franchit de l’enfer les formidables routes ;

Et, perçant ces forêts où règne un morne effroi,

Il aborda des morts l’impitoyable roi,

Et la Parque inflexible, et les pâles Furies,

Que les pleurs des humains n’ont jamais attendries.

Il chantait ; et ravis jusqu’au fond des enfers,

Au bruit harmonieux de ses tendres concerts,

Les légers habitants de ces obscurs royaumes,

Des spectres pâlissants, de livides fantômes,

Accouraient, plus pressés que ces oiseaux nombreux

Qu’un orage soudain ou qu’un soir ténébreux

Rassemble par milliers dans les bocages sombres ;

Des mères, des héros, aujourd’hui vaines ombres,

Des vierges que l’hymen attendait aux autels,

Des fils mis au bûcher sous les yeux paternels,

Victimes que le Styx, dans ses prisons profondes,

Environne neuf fois des replis de ses ondes ;

Et qu’un marais fangeux, bordé de noirs roseaux,

Entoure tristement de ses dormantes eaux.

L’enfer même s’émut ; les fières Euménides

Cessèrent d’irriter leurs couleuvres livides ;

Ixion immobile écoutait ses accords ;

L’hydre affreuse oublia d’épouvanter les morts ;

Et Cerbère, abaissant ses têtes menaçantes,

Retint sa triple voix dans ses gueules béantes.

 » Enfin il revenait triomphant du trépas :

Sans voir sa tendre amante, il précédait ses pas ;

Proserpine à ce prix couronnait sa tendresse :

Soudain ce faible amant, dans un instant d’ivresse,

Suivit imprudemment l’ardeur qui l’entraînait,

Bien digne de pardon, si l’enfer pardonnait !

 » Presque aux portes du jour, troublé, hors de lui-même,

Il s’arrête, il se tourne… il revoit ce qu’il aime !

C’en est fait ; un coup d’œil a détruit son bonheur ;

Le barbare Pluton révoque sa faveur,

Et des enfers, charmés de ressaisir leur proie,

Trois fois le gouffre avare en retentit de joie.

Eurydice s’écrie :  » Ô destin rigoureux !

Hélas ! Quel dieu cruel nous a perdus tous deux ?

Quelle fureur ! Voilà qu’au ténébreux abîme

Le barbare destin rappelle sa victime.

Adieu ; déjà je sens dans un nuage épais

Nager mes yeux éteints, et fermés pour jamais.

Adieu, mon cher Orphée ! Eurydice expirante

En vain te cherche encor de sa main défaillante ;

L’horrible mort, jetant un voile autour de moi,

M’entraîne loin du jour, hélas ! et loin de toi.  »

Elle dit, et soudain dans les airs s’évapore.

Orphée en vain l’appelle, en vain la suit encore,

Il n’embrasse qu’une ombre ; et l’horrible nocher

De ces bords désormais lui défend d’approcher.

Alors, deux fois privé d’une épouse si chère,

Où porter sa douleur ? Où traîner sa misère ?

Par quels sons, par quels pleurs fléchir le dieu des morts ?

Déjà cette ombre froide arrive aux sombres bords.

 » Près du Strymon glacé, dans les antres de Thrace,

Durant sept mois entiers il pleura sa disgrâce :

Sa voix adoucissait les tigres des déserts,

Et les chênes émus s’inclinaient dans les airs.

Telle sur un rameau durant la nuit obscure,

Philomèle plaintive attendrit la nature,

Accuse en gémissant l’oiseleur inhumain,

Qui, glissant dans son nid une furtive main,

Ravit ces tendres fruits que l’amour fit éclore,

Et qu’un léger duvet ne couvrait pas encore.

Pour lui plus de plaisir, plus d’hymen, plus d’amour.

Seul parmi les horreurs d’un sauvage séjour,

Dans ces noires forêts du soleil ignorées,

Sur les sommets déserts des monts hyperborées,

Il pleurait Eurydice, et, plein de ses attraits,

Reprochait à Pluton ses perfides bienfaits.

En vain mille beautés s’efforçaient de lui plaire :

Il dédaigna leurs feux, et leur main sanguinaire,

La nuit, à la faveur des mystères sacrés,

Dispersa dans les champs ses membres déchirés.

L’Hèbre roula sa tête encor toute sanglante :

Là, sa langue glacée et sa voix expirante,

Jusqu’au dernier soupir formant un faible son,

D’Eurydice, en flottant, murmurait le doux nom :

Eurydice ! ô douleur ! Touchés de son supplice,

Les échos répétaient, Eurydice ! Eurydice !  »

Le devin dans la mer se replonge à ces mots,

Et du gouffre écumant fait tournoyer les flots.

Cyrène de son fils vient calmer les alarmes :

 » Cher enfant, lui dit-elle, essuie enfin tes larmes ;

Tu connais ton destin. Eurydice autrefois

Accompagnait les chœurs des nymphes de ces bois ;

Elles vengent sa mort : toi, fléchis leur colère :

On désarme aisément leur rigueur passagère.

Sur le riant Lycée, où paissent tes troupeaux,

Va choisir à l’instant quatre jeunes taureaux ;

Choisis un nombre égal de génisses superbes,

Qui des prés émaillés foulent en paix les herbes ;

Pour les sacrifier élève quatre autels ;

Et, les faisant tomber sous les couteaux mortels,

Laisse leurs corps sanglants dans la forêt profonde.

Quand la neuvième aurore éclairera le monde,

Au déplorable époux dont tu causas les maux,

Offre une brebis noire et la fleur des pavots ;

Enfin, pour satisfaire aux mânes d’Eurydice,

De retour dans les bois, immole une génisse.  »

Elle dit : le berger dans ses nombreux troupeaux

Va choisir à l’instant quatre jeunes taureaux ;

Immole un nombre égal de génisses superbes,

Qui des prés émaillés foulaient en paix les herbes.

Pour la neuvième fois quand l’aurore parut,

Au malheureux Orphée il offrit son tribut,

Et rentra plein d’espoir dans la forêt profonde.

Ô prodige ! Le sang, par sa chaleur féconde,

Dans le flanc des taureaux forme un nombreux essaim ;

Des peuples bourdonnants s’échappent de leur sein,

Comme un nuage épais dans les airs se répandent,

Et sur l’arbre voisin en grappes se suspendent.

Ma muse ainsi chantait les rustiques travaux,

Les vignes, les essaims, les moissons, les troupeaux,

Lorsque César, l’amour et l’effroi de la terre,

Faisait trembler l’Euphrate au bruit de son tonnerre,

Rendait son joug aimable à l’univers dompté,

Et marchait à grands pas vers l’immortalité.

Et moi je jouissais d’une retraite obscure ;

Je m’essayais dans Naples à peindre la nature,

Moi qui, dans ma jeunesse, à l’ombre des vergers,

Célébrais les amours et les jeux des bergers.