Ténèbres

La tristesse a jeté sur mon coeur ses longs voiles

Et les croassements de ses corbeaux latents ;

Et je rêve toujours au vaisseau des vingt ans,

Depuis qu’il a sombré dans la mer des Étoiles.
Oh ! quand pourrais-je encor comme des crucifix

Étreindre entre mes doigts les chères paix anciennes,

Dont je n’entends jamais les voix musiciennes

Monter dans tout le trouble où je geins, où je vis ?
Et je voudrais rêver longuement, l’âme entière,

Sous les cyprès de mort, au coin du cimetière

Où gît ma belle enfance au glacial tombeau.
Mais je ne pourrai plus ; je sens des bras funèbres

M’asservir au Réel, dont le fumeux flambeau

Embrase au fond des Nuits mes bizarres Ténèbres !

Tristesse Blanche

Et nos coeurs sont profonds et vides comme un gouffre,

Ma chère, allons-nous en, tu souffres et je souffre.

Fuyons vers le castel de nos Idéals blancs

Oui, fuyons la Matière aux yeux ensorcelants.
Aux plages de Thulé, vers l’île des Mensonges,

Sur la nef des vingt ans fuyons comme des songes.

Il est un pays d’or plein de lieds et d’oiseaux,

Nous dormirons tous deux aux frais lits des roseaux.
Nous nous reposerons des intimes désastres,

Dans des rythmes de flûte, à la valse des astres.

Fuyons vers le château de nos Idéals blancs,
Oh ! fuyons la Matière aux yeux ensorcelants.

Veux-tu mourir, dis-moi ? Tu souffres et je souffre,

Et nos coeurs sont profonds et vides comme un gouffre.

Roses D’octobre

Pour ne pas voir choir les roses d’automne,

Cloître ton cœur mort en mon cœur tué.

Vers des soirs souffrants mon deuil s’est rué,

Parallèlement au mois monotone.
Le carmin tardif et joyeux détonne

Sur le bois dolent de roux ponctué

Pour ne pas voir choir les roses d’automne,

Cloître ton cœur mort en mon cœur tué.
Là-bas, les cyprès ont l’aspect atone ;

À leur ombre on est vite habitué,

Sous terre un lit frais s’ouvre situé ;

Nous y dormirons tous deux, ma mignonne,
Pour ne pas voir choir les roses d’automne.

Sérénade Triste

Comme des larmes d’or qui de mon coeur s’égouttent,

Feuilles de mes bonheurs, vous tombez toutes, toutes.

Vous tombez au jardin de rêve où je m’en vais,

Où je vais, les cheveux au vent des jours mauvais.
Vous tombez de l’intime arbre blanc, abattues

Ça et là, n’importe où, dans l’allée aux statues.

Couleur des jours anciens, de mes robes d’enfant,

Quand les grands vents d’automne ont sonné l’olifant.
Et vous tombez toujours, mêlant vos agonies,

Vous tombez, mariant, pâle, vos harmonies.

Vous avez chu dans l’aube au sillon des chemins ;
Vous pleurez de mes yeux, vous tombez de mes mains.

Comme des larmes d’or qui de mon coeur s’égouttent,

Dans mes vingt ans déserts vous tombez toutes, toutes.

Sous Les Faunes

Nous nous serrions, hagards, en silencieux gestes,

Aux flamboyants juins d’or, plein de relents, lassés,

Et tel, rêvassions-nous, longuement enlacés,

Par les grands soirs tombés, triomphalement prestes.
Debout au perron gris, clair–obscuré d’agrestes

Arbres évaporant des parfums opiacés,

Et d’où l’on constatait des marbres déplacés,

Gisant en leur orgueil de massives siestes.
Parfois, cloîtrés au fond des vieux kiosques proches,

Nous écoutions clamer des peuples fous de cloches

Dont les voix aux lointains se perdaient, toutes tues,
Et nos coeurs s’emplissaient toujours de vague émoi

Quand, devant l’oeil pierreux des funèbres statues,

Nous nous serrions, hagards, ma Douleur morne et moi.

Le Lac

Remémore, mon cœur, devant l’onde qui fuit

De ce lac solennel, sous l’or de la vesprée,

Ce couple malheureux dont la barque éplorée

Y vint sombrer avec leur amour, une nuit.
Comme tout alentours se tourmente et sanglote !

Le vent verse les pleurs des astres aux roseaux,

Le lys s’y mire ainsi que l’azur plein d’oiseaux,

Comme pour y chercher une image qui flotte.
Mais rien n’en a surgi depuis le soir fatal

Où les amants sont morts enlaçant leurs deux vies,

Et les eaux en silence aux grèves d’or suivies

Disent qu’ils dorment bien sous leur calme cristal.
Ainsi la vie humaine est un grand lac qui dort

Plein, sous le masque froid des ondes déployées,

De blonds rêves déçus, d’illusions noyées,

Où l’Espoir vainement mire ses astres d’or.

L’ultimo Angelo Del Correggio

Les yeux hagards, la joue pâlie,

Mais le coeur ferme et sans regret,

Dans sa mansarde d’Italie

Le divin Corrège expirait.
Autour de l’atroce grabat,

La bonne famille du maître

Cherche un peu de sa vie à mettre

Dans son coeur à peine qui bat.
Mais la vision cérébrale

Fomente la fièvre du corps,

Et son âme qu’agite un râle,

Sonne de bizarres accords.
Il veut peindre. Très lentement

De l’oreiller il se soulève,

Simulant quelque archange en rêve

En oubli du Ciel un moment.
Son oeil fouille la chambre toute,

Et soudain se fixe, étonné.

Il voit son modèle, il n’a doute,

Dans le berceau du dernier né.
Son jeune enfant près du panneau

Tout rose dans le linge orange,

A joint ses petites mains d’ange

Vers le cadre du Bambino.
Et sa filiale prière

À celle de l’Éden fait lien :

Dans du soir d’or italien,

Vision de blanche lumière.

 » Vite qu’on m’apporte un pinceau !

 » Mes couleurs ! crie le vieil artiste,

 » Je veux peindre la pose triste

 » De mon enfant dans son berceau.
 » Mon pinceau ! délire Corrège,

 » Je veux saisir en son essor

 » Ce sublime idéal de neige

 » Avant qu’il retourne au ciel d’or !  »
Comme il peint ! Comme sur la toile

Le génie coule à flot profond !

C’est un chérubin au chef blond,

En chemise couleur d’étoile.
Mais le peintre, pris tout à coup

D’un hoquet, retombe. Il expire.

Tandis que la sueur au cou

S’est figée en perle de cire.
Ainsi mourut l’artiste étrange

Dont le coeur d’idéal fut plein ;

Qui fit de son enfant un ange,

Avant d’en faire un orphelin.

Mon Sabot De Noël

I
Jésus descend, marmots, chez vous,

Les mains pleines de gais joujoux.

Mettez tous, en cette journée,

Un bas neuf dans la cheminée.

Et soyez bons, ne pleurez pas

Chut ! voici que viennent ses pas.

Il a poussé la grande porte,

Il entre avec ce qu’Il apporte

Soyez heureux, ô chérubins !

Chefs de Corrège ou de Rubens

Et dormez bien parmi vos langes,

Ou vous ferez mourir les anges.

Dormez, jusqu’aux gais carillons

Sonnant l’heure des réveillons.
II
Pour nous, fils errants de Bohème,

Ah ! que l’Ennui fait Noël blême !

Jésus ne descend plus pour nous,

Nous avons eu trop de joujoux.

Mais c’est mainte affre nouveau-née

Dans l’infernale cheminée.

Nous avons tant de désespoir

Que notre sabot en est noir.

Les meurt-de-faim et les artistes

N’ont pour tout bien que leurs coeurs tristes.