Sonnet-dédicace

Aux temps païens, toujours devant les temples fume

L’hécatombe, des dieux apaisant le courroux.

Vénus veut cent ramiers ; Jupiter, cent bœufs roux.

Pour ma déesse, moi, je n’ai rien qu’une plume !
Et j’ose dans l’azur, dont l’encens fait la brume

Chez les Olympiens, m’élever jusqu’à vous,

Et sur le blanc autel de vos divins genoux

Déposer en tremblant l’ex-voto d’un volume.
Votre nom tutélaire au frontispice luit,

Chaque sonnet l’enchaîne au sonnet qui le suit ;

Tel un bracelet d’or dont l’agrafe est fermée.
Par vos perfections mes défauts sont couverts,

Et sur votre portrait, s’enchâssant en camée,

Rayonne la beauté qui manque dans mes vers !
24 avril 1869.

Ne Touchez Pas Aux Marbres

Il se peut qu’au Musée on aime une statue,

Un secret idéal par Phidias sculpté :

Entre elle et vous il naît comme une intimité ;

Vous venez, la déesse à vous voir s’habitue.
Elle est là, devant vous, de sa blancheur vêtue,

Et parfois on oublie, admirant sa beauté,

La neigeuse froideur de la divinité

Qui, de son regard blanc, trouble, fascine et tue.
Elle a semblé sourire, et, plus audacieux,

On se dit :  » L’Immortelle est peut-être une femme !  »

Et vers la main de marbre on tend sa main de flamme.
Le marbre a tressailli, la foudre gronde aux cieux !

Vénus est indulgente, elle comprend, en somme,

Que le désir d’un Dieu s’allume au cœur d’un homme !
4 avril 1867.

Les Déesses Posent

Parfois, une déesse pose

(Hébert du moins s’en est vanté),

Entr’ouvrant son voile argenté

Dans un reflet de apothéose.
Votre portrait prouve la chose

Par son air de divinité ;

César y mit la majesté,

Et Vénus le sourire rose.
Des perles à l’éclat tremblant

Ruissellent sur votre col blanc

Comme des gouttes de lumière.
Mais si le collier vous manquait

Vous seriez dans une chaumière

Reine encore avec un bouquet !
18 mars 1868.

L’étrenne Du Poète

Pour vous, au jour de l’an, je rêvais quelque étrenne,

Moi, le rêveur obscur, admis à votre cour ;

Un respect prosterné mêlé d’un humble amour,

C’est un mince joyau dans l’écrin d’une reine.
Que peut le ver rampant pour l’étoile sereine,

Le caillou pour la perle, et l’ombre pour le jour ?

L’étoile ignore l’homme, et, de son bleu séjour,

Le soleil ne voit pas la terre qu’il entraîne !
Mais vous, dont la douceur attendrit la beauté,

Parfois de cet Olympe où trône la déesse

Vous abaissez sur nous un regard de bonté.
Et vous respirerez, indulgente princesse,

Ce pauvre grain de nard, mon unique trésor,

Que font brûler mes vers, comme un encensoir d’or.
1er janvier 1868.

Mille Chemins, Un Seul But

Hôte pour quelques jours de votre beau domaine,

Voyant le gai soleil qui dore le matin

Et perce d’un rayon les feuilles de satin,

Je descends dans le parc et tout seul m’y promène.
On pense aller bien loin, mais tout sentier ramène,

Quand il vous a montré le village lointain,

À travers prés et bois, par un contour certain,

Au portique où César a mis l’aigle romaine,
À la blanche villa, votre temple d’été,

Où, lasse du fardeau de la divinité,

Vous daignez n’être plus que la bonne princesse ;
Ainsi fait mon esprit, trompé dans ses détours :

Il croit poursuivre un rêve interrompu sans cesse,

Et devant votre image il se trouve toujours !
Saint-Gratien.

Le Pied D’atalante

Ce petit pied, plus vif que le pied d’Atalante,

Qu’à Trianon vantaient vos amis assemblés,

Sans la courber, marchant sur la tête des blés,

Et qui fait de l’oiseau trouver l’aile trop lente ;
Ce pied que l’amour suit sous la robe volante,

Et qui ne laisse pas dans les chemins sablés

La trace qu’à jamais gardent les cœurs troublés,

Vous m’en avez promis l’empreinte ressemblante.
Comme serre-papiers sur mes vers se posant,

De l’étroit brodequin la semelle d’ivoire

Empêchera le vent d’emporter mon grimoire.
Et mes vers germeront sous ce poids caressant,

Comme on voit, dans un pré que foule une déesse,

Naître et s’ouvrir les fleurs sous le pied qui les presse !
Trianon, 1867.

L’égratignure

Quand vous vîntes dimanche, en déesse parée,

Avec tous vos rayons éblouir votre cour,

Chacun disait, voyant ce buste au pur contour :

 » C’est Vénus de Milo d’une robe accoutrée !  »
Mais votre épaule était d’un trait rouge effleurée :

Tel le ramier blanc saigne aux serres de l’autour,

Telle rosit la neige aux premiers feux du jour ;

Le carmin s’y mêlait à la pâleur nacrée.
Quelle audace a rayé ce marbre de Paros ?

Vous en donniez la faute à l’épaulette étroite,

Mais moi j’en accusais la flêche d’or d’Éros :
Il vous visait au cœur ; la pointe maladroite

(Car le dieu tremblait fort devant tant de beauté)

N’atteignit pas le but et glissa de côté !
21 avril 1869.

La Vraie Esthétique

Nous causions sur le Beau, lui savant, moi poète ;

Au galbe de l’amphore il préférait le vin,

Il appelait le style un grelot creux et vain,

Et la rime, un écho dont le sens s’inquiète.
Je répondais:  » La forme aux yeux donne une fête !

Qu’il soit plein de falerne ou d’eau prise au ravin,

Qu’importe ! si le verre a le profil divin !

Le parfum envolé, reste la cassolette.  »
Vous écoutiez, rêveuse, et mon œil, voyageant

Pendant que je cherchais un argument quelconque,

Suivait, sur les coussins, vos beaux pieds s’allongeant
Tels les pieds de Vénus au rebord de sa conque ;

Une écume de plis caressait leur contour

Et semblait murmurer:  » Le vrai beau, c’est l’amour !  »
Paris.

La Robe Pailletée

Quelle toilette hier ! Une robe agrafée

D’un nœud de diamants, air tramé, vent tissu,

Où de ses doigts d’argent la lune avait cousu

Le paillon qui luisait sur la jupe étoffée !
D’étoiles en brillants négligemment coiffée,

Vous redonniez des feux à chaque éclair reçu.

Mab et Titania semblaient à votre insu

Avoir semé sur vous tout leur écrin de fée.
Sur les fils de la Vierge, aérien réseau,

Telle, dans les prés blancs, brille la goutte d’eau,

Ou la rosée aux fleurs, quand l’aube les irise.
Reste d’un deuil de cour, un trait noir circulait

Sous ce scintillement, pareil à ce filet

Qui tourne dans le pied des verres de Venise !
Avril 1869.

La Mélodie Et L’accompagnement

La beauté, dans la femme, est une mélodie

Dont la toilette n’est que l’accompagnement.

Vous avez la beauté. — Sur ce motif charmant,

À chercher des accords votre goût s’étudie :
Tantôt c’est un corsage à la coupe hardie

Qui s’applique au contour, comme un baiser d’amant ;

Tantôt une dentelle au feston écumant,

Une fleur, un bijou qu’un reflet incendie.
La gaze et le satin ont des soirs triomphants ;

D’autres fois une robe, avec deux plis de moire,

Aux épaules vous met deux ailes de victoire.
Mais de tous ces atours, ajustés ou bouffants,

Orchestre accompagnant votre grâce suprême,

Le cœur, comme d’un air, ne retient que le thème !
23 avril 1869.

D’après Vanutelli

À la Piazetta, sous l’ombre des portiques,

Vanutelli nous montre, en leur costume ancien,

Dames et jeunes gens à l’air patricien

Causant entre eux d’amour ou d’affaires publiques.
Hors du cadre, évoqués par des charmes magiques,

On croit voir des portraits de Giorgione ou Titien

Qui, sous le velours noir du loup vénitien,

Ébauchent, comme au bal, des intrigues obliques.
Les pigeons de Saint-Marc s’abattent à leurs pieds

Avec roucoulements et frémissements d’ailes ;

Près des galants trompeurs sont les oiseaux fidèles !
Seigneurs, dames, pigeons, par vous sont copiés

D’une touche à la fois si libre et naturelle,

Qu’on dirait le tableau fait d’après l’aquarelle !
1869.

Baiser Rose, Baiser Bleu

À table, l’autre jour, un réseau de guipure,

Comme un filet d’argent sur un marbre jeté,

De votre sein voilant à demi la beauté,

Montrait, sous sa blancheur, une blancheur plus pure.
Vous trôniez parmi nous, radieuse figure,

Et le baiser du soir, d’un faible azur teinté,

Comme au contour d’un fruit la fleur du velouté,

Glissait sur votre épaule, en mince découpure.
Mais la lampe allumée et se mêlant au jeu

Posait un baiser rose auprès du baiser bleu ;

Tel brille au clair de lune un feu dans de l’albâtre.
À ce charmant tableau, je me disais, rêveur,

Jaloux du reflet rose et du reflet bleuâtre :

 » Ô trop heureux reflets, s’ils savaient leur bonheur !  »
Saint-Gratien, 25 juillet 1867.

Bonbons Et Pommes Vertes

Comme un enfant gâté, gorgé de sucreries,

Se rebute, et convoite avec des yeux ardents

La pomme acide et verte où s’agacent les dents,

L’âpre fruit de la haie et les nèfles aigries,
Vous avez en horreur le miel des flatteries,

Les fades madrigaux dans la bouche fondants,

Bonbons, plâtre au dehors et sirop au dedans,

Et ne prenez plus goût qu’au fiel des railleries.
Vous préférez aux fleurs les piquants des chardons,

Demandant qu’on  » vous blâme et non pas qu’on vous loue,  »

Vous que le ciel se plut à combler de ses dons.
Par où vous attaquer ? je ne sais, je l’avoue ;

Et laissant retomber mes flèches au carquois,

Je vous désobéis pour la première fois !
12 février 1868.