Tartarin

De Marseille, moi ? de Marseille ?

Tu veux que j’en sois, c’est trop fort !

M’entends-tu dire qu’il  » soleille  » ?

Je ne suis pas né dans le Nord,
Je dois en convenir sans honte ;

Mais on peut venir du Midi,

En chair, en os, et même en fonte,

Sans sortir de Lonchamps, pardi !
Si j’en étais, m’en cacherais-je ?

Au contraire, j’en serais fier :

Il y tombe aussi de la neige,

Et comme au Havre on a la mer.
Je ne vois pas la différence ;

Affaire de goût, de couleur.

Du reste, Marseille est en France,

Sur la carte, aussi bien qu’Harfleur
Voyons ! qui ferait des manières

Pour en être s’il en était,

La ville n’est pas des dernières,

Foutre non ! car Elle existait
Déjà, depuis belle lurette,

Qu’on ne parlait pas de Paris,

Et qu’aucune autre n’était prête

À loger ça de ses chéris ;
Oui, Marseille était grande fille,

Que toutes les autres, comprends,

Les moins gosses de la famille

N’avaient pas encor de parents.
Elle est antique ! oh ! mais ! pas vieille ;

C’est au contraire la cité

La plus jeune et la plus vermeille,

N’offensons pas la vérité.
Les femmes y sont ! Valentine,

Tu les aimerais, comme moi,

Si tu voyais la taille fine

De Valentine, comme Toi ;
C’est ma cousine elle demeure

Ma foi ! par là, pas loin du port

Ce que je sais, ou que je meure,

C’est qu’elle aussi l’a beau le port !
Toutes les autres sont comme elle,

Et sans titre, ou sur parchemin,

Des reines, jusqu’à la semelle,

Avec du poil pas dans la main.
Après ça, vois comme nous sommes

Encore, en France, inconséquents :

On vient médire de leurs hommes !

Serait-ce qu’ils sont tous marquants ?
Il se pourrait, car on les chine,

Tiens ! surtout de votre côté,

Où l’on dédaigne la sardine ;

Ah ! le hareng a sa beauté !
De temps en temps, on entend dire :

 » Oh ! le Marseillais !  » Eh ! bien, quoi ?

Le Marseillais ! il aime à rire.

Prises-tu les gens tristes, toi ?
Il est brun, n’a pas les dents noires,

Il sait lire, écrire et compter ;

Il a toujours un tas d’histoires

Crevantes à vous raconter :
Poli, galant avec les femmes,

Il n’accepterait jamais rien

D’elles, que leurs baisers de flammes :

Il fait, ma foi ! bougrement bien ;
Qu’on le critique, il n’en a cure,

Pas plus que de savoir son nez

Au beau mitan de sa figure

Ou de ce que vous devinez ;
Il est propre, ses mains sont nettes,

Leur gant n’est pas mis à l’envers,

Et surtout, elles sont honnêtes.

Que voulez-vous de plus ? Des vers ?
Des vers qui ne soient pas des versse ?

Il peut vous en faire en français

Vous me jetez à la traverse

Qu’il est ? Hâbleur? Ah ! oui, je sais,
Il se vante d’être modeste,

Ça, c’est un tort il ferait mieux

De se vanter de tout le reste,

Mais nul n’est parfait sous les cieux.
Ainsi, vous voyez bien, Madame,

Que si j’étais, comment ? encor ?

Moi, Marseillais ! mais sur mon âme.

Si je l’étais j’aurais de l’or,
Je n’irais jamais qu’en voiture,

Avec un train à tout casser,

Tout serait en déconfiture

Partout où l’on me voit passer.
Je leur montrerais ce qu’on gagne

À nous Han-Mer-Dé Troun-dé-l’ér !

Puisque je suis de la campagne

Où l’on respire le bon air,
Donc, je ne suis pas de Marseille.

C’est vrai, que je suis né si près,

Que j’en ai l’accent dans l’oreille

Oui, na, j’en suis et puis après ?

Toute Nue

Il y a plus de faiblesse que de raison

à être humiliés de ce qui nous manque.

Vauvenargues.

Or, je suppose que nous sommes,

Madame, dans votre salon :

On parle chiffres, rentes, sommes :

 » Je suis le plus pauvre des hommes,

J’ai dans ma bourse un seul doublon « ,
Vous dis-je, tout-à-coup, sans cause.

Cela vous fait ouvrir les yeux,

Et vous me dites, un peu rose ;

 » Que c’est bête, un homme qui pose

Pour être pauvre et que c’est vieux !
Posez plutôt pour être riche,

Ce sera tout aussi hideux ;

Mais dès l’instant que l’on s’affiche,

Il vaut encor mieux,  » Je m’en fiche !

Je veux, moi, poser pour les deux,
 » Comment, pour les deux ?  » Mais, sans doute ;

Supposons qu’à travers les bois

Nous ayons l’une et l’autre route.

Ou bien deux cloches qu’on écoute

Pour toutes les deux à la fois.
Oui, pour deux qui seraient comme une

Au bourg de Fouilly-les-merdeux,

Dans le clocher de la Commune ;

Laquelle, n’étant pas commune,

Serait, je dis bien, comme deux.
Ou comme cent, ou comme mille

Ça dépend de la qualité.

Mon doublon, lui, n’est point débile,

Et les marchandes de la ville

L’ont trouvé bon, en vérité.
 » Mais, si vous aviez la paire, est-ce

Que cela ne vous dirait rien ?  »

Si ! j’en ferais part à la Presse ;

À la condition expresse

Que je conserverais le mien.
Car, une quelconque, de paire,

Serait-elle trois avec six

Zéros, alignés par Ampère,

Je m’en fous comme de mon père,

S’il s’en fout comme de son fils.
 » Vous allez trop loin, prenez garde !

On pourrait se moquer de vous.

Vous criez plus fort que la garde.

Voyez, je crois qu’on nous regarde.

— Puisque je vous dis : je m’en fous !  »
Et tenez ! sortons dans la rue,

On mieux dans votre appartement,

Vous pourriez faire, toute nue,

Si vous le passiez en revue,

Baisser les yeux au régiment !
Eh bien ! pour vous donner la preuve,

Que je ne suis rien qu’un doublon,

Quand vous seriez pucelle ou veuve,

Nous allons le f à l’épreuve.

. . . . . . . . . . . . . . . .

Quand je vous dis, il est très bon.

Vilain

J’ai connu, Madame, une Dame,

Moi vilain petit paysan,

Aussi grande de cœur et d’âme

Que la plus grande et fine lame

Et pleine d’esprit jugez-en.
Un soir, mon âme était complète,

Comme dit, après avoir bu,

Le jeune homme qui fait la fête ;

De vrai, je n’avais plus ma tête,

J’étais totalement fourbu.
J’avais l’esprit un peu morose ;

Je ne sais ce qui traversa

Ma cervelle, pour quelle cause

 » Comment, perdîtes vous ta rose ?

Oui, Madame, contez-nous ça.  »
Ah ! que notre bêtise est grande !

Doux Jésus ! Amour de Sion !

Ma langue à vous se recommande

Oui car pourquoi cette demande,

Ou plutôt cette question ?
Comment perdîtes-vous Ta rose ?

Et j’attendais, me tenant coi.

Alors, tout doucement, sans pose,

Comme on dit, hélas ! quelque chose

En songeant à n’importe quoi.
 » Bien simplement.  » répondit-elle.

N’est-ce pas céleste et charmant ?

Cette réponse est immortelle.

Je voudrais d’un flot de dentelle

Encadrer ce : Bien simplement !

Sphinx

Toutes les femmes sont des fêtes,

Toutes les femmes sont parfaites,

Et dignes d’adoration,

Sous les fichus ou sous les mantes

Toutes les femmes sont charmantes,

Oui, toutes, sans exception ;
Toutes les femmes sont des Belles

Sous les chapeaux ou les ombrelles

Et sous le petit bonnet blanc ;

Toutes les femmes sont savantes,

Les princesses et les servantes,

Les ignorantes font semblant ;
Toutes les femmes sont des reines :

Impératrices souveraines

Et grisettes de magasin,

Et premières communiantes,

Avant comme après si liantes

Avec les lèvres du cousin ;
Toutes les femmes sont honnêtes,

Le cœur loyal et les mains nettes,

En sabots, ou sur les patins ;

Adorables prostituées,

Nous mériterions vos huées :

C’est nous qui sommes les pantins.
Toutes les femmes sont des saintes,

Surtout celles qui sont enceintes

Tous les neuf mois sans perdre un jour,

Et qui de janvier à décembre

Se pâment la nuit dans leur chambre

Par la volonté de l’Amour.
Toutes, toutes, sont bienheureuses

D’élargir leurs grottes ombreuses

D’où l’amour a fichu la peur

Par la fenêtre déchirée.

 » Et la fille déshonorée ?  »

Rit dans sa barbe de sa peur.
Plus fines que nous et meilleures,

Elles nous sont supérieures

Chaque français, dans tous les cas,

S’il les aborde se découvre

Et c’est le plus grand, dans le Louvre,

Qui sait saluer le plus bas.
Belle, parfaite, reine, sainte,

Honnête si ce n’est enceinte,

Tout cela s’applique fort bien

À la femme que tu veux être

Mais si l’on pouvait Vous connaître,

Ah ! quant à moi je ne sais rien
Devant Vous je songe, immobile,

Tel, droit, sur son cheval Kabyle,

Bonaparte, au regard de lynx,

Sans suite, seul, un grand quart d’heure,

Au soleil des sables, demeure

Fixe et rêveur, devant le Sphinx !

Supérieure

J’entendais parler tout à l’heure

D’une femme supérieure.

Ce n’est, ma Mignonne pas Toi

Car que sais-tu faire en ce monde,

Petite reine toute ronde

Faite au tour pour le bal du roi ?
Oui, raconte-nous tes affaires ;

Ah ! voilà longtemps que les verres

De ta quenouille sont cassés !

Tu ne sais faire, ni couture

Les pommes au lard, par nature !

Soit ! mais, franchement, est-ce assez ?
Tu ne sais rien faire que lire ;

Cependant, Tu pourrais écrire,

Sculpter, peindre l’homme et les cieux ;

Mais on voit ta crainte profonde

De n’arriver que la seconde

Et surtout derrière un monsieur.
Si Tu cultivais la Musique,

Ah ! quel enchantement physique !

Quels chefs-d’œuvre de Passion !

Mais Tu passes ton temps à lire

Tout, de l’excellent jusqu’au pire,

 » À titre d’information « .
Tu ne sais rien faire qu’entendre,

Discerner, saisir, et comprendre

Que tout est clair comme le jour.

Car la femme supérieure,

Tu vois bien que c’est la meilleure,

Celle qui fait le mieux l’amour.
Celle qui garde sous ses tresses

Le plus grand trésor de caresses ;

Les baisers les plus triomphants,

Qui cherche à dépasser sa mère

Et fait tous ses efforts pour faire,

Pour faire les plus beaux enfants.
Car la femme qui peint les anges,

Qui signe des romans étranges,

Qui fait des vers, bien mieux que moi,

De la musique, et la meilleure,

Peut bien être supérieure

Aux autres femmes — pas à Toi.
Car la femme qui fait la femme

Avec son Corps où brûle une âme,

Dans un lit, troublant, pour le roi,

Qui de baisers dévore l’heure,

Peut bien être supérieure

À tous les hommes — pas à Toi.

Le Dieu

N’est pas athée qui veut.

Napoléon

Je vous dis un soir une chose

Dont vous fûtes peut-être cause :

J’ai découvert un nouveau Dieu.

 » Nous irons le prêcher ensemble « ,

Me répondîtes-vous ; j’en tremble

Car vous vous avanciez un peu.
Puisque, jusqu’à preuve apportée,

Je ne veux être qu’un athée

Qui ne peux croire qu’en l’Amour,

Quel Dieu, répondez-moi, quel diable

De Dieu né mort ou né viable

Avais-je bien pu mettre au jour ?
Mais j’avais dit vrai sans blasphème,

Vous allez voir cherchez vous-même

Vous ne trouvez pas ? non ? vraiment !

Je vais vous mettre sur la route :

C’est un Dieu bon alors nul doute

Que ce ne soit un Dieu charmant ;
Voyons ! le mot du théorème,

C’est ? c’est ? mais c’est Vous, Vous que j’aime,

Que j’aime avec âme, avec feu ;

Mais c’est ton corps, mais c’est ton âme,

Mais c’est Toi, ma petite femme,

Toi, cet adoré petit Dieu ;
C’est ta raison et ton ivresse,

C’est ton esprit et ta caresse ;

Mais c’est Toi, c’est Toi, c’est Toi, Toi,

Toi ce n’est pas une autre femme,

Toi mais pardonnez-moi, Madame,

J’ai l’air d’un grand effronté, moi.
Depuis qu’en Vous j’ai voulu vivre,

L’amour de sagesse m’enivre,

De sagesse ? tiens ! c’est curieux !

C’est la sagesse qui m’enflamme !

Mais, c’est assez causé, Madame,

Maintenant, soyons sérieux !
Nous allons arpenter le globe,

Dépêchons ! Mettez votre robe

Et votre chapeau préféré

J’ai votre parole, il me semble ?

Nous allons vous prêcher ensemble,

Vous-même Vous Vous prêcherez !

Le Livre

De vous le dire je m’empresse

Oh ! la fâcheuse inversion !

D’ailleurs la seule qui paraisse

Être échappée à ma paresse,

Au cours de cette édition.
Je m’empresse de vous le dire,

Allons ! voilà qui va bien mieux !

Je ne suis pas (faut-il l’écrire ?)

Un poète, je suis sans lyre.

Je crois que cela saute aux yeux.
Mais, vous m’avez dit, d’aventure,

Un soir :  » Je n’aime pas les vers.  »

Or, nous revenions en voiture ;

 » Quoi ? pas même ceux de Voiture ?  »

Je vous regardai de travers.
Je trouvai la chose hardie.

Nous traversions le carrefour,

De l’Ancienne Comédie,

 » Moi, je les aime, « quoiqu’on die »

Presqu’autant que faire l’amour.  »
La rue était silencieuse.

Pas un soupir d’accordéon,

Et sous vos yeux de scabieuse

Là-bas se dressait, soucieuse,

La façade de l’Odéon.
Vous voyez, j’ai bonne mémoire.

Eh ! bien ! ce mot d’après dîner,

Si j’ai composé mon grimoire,

C’est de sa faute, et c’est histoire,

Madame, de vous taquiner.
Et je vous le jette à la tête ?

Ah ! fi ! Sur les bras ? oh ! que non ?

Dans les jambes ? Ce serait bête.

Ou tu le verrais à la fête,

C’est entre ton fauteuil et ton
Qu’on se le dise au Montparnasse,

Pays des vers estropiés,

Et des madrigaux à la glace :

Si je veux qu’il soit à sa place

Je le glisserais sous vos pieds.
Toutefois, du fond de ton siège

Reçois-le comme un compliment

 » À la française  » qu’on abrège

Si l’on entend :  » Est-ce qu’il neige ?  »

Ou si l’on vous dit :  » C’est charmant. « 

La Fée

Il en est encore une au monde,

Je la rencontre quelquefois,

Je dois vous dire qu’elle est blonde

Et qu’elle habite au fond des bois.
N’était que Vous, Vous êtes brune

Et que Vous habitez Paris,

Vous vous ressemblez sous la lune,

Et quand le temps est un peu gris.
Or, dernièrement, sur ma route

J’ai vu ma fée aux yeux subtils :

 » Que faites-vous ? — Je vous écoute.

— Et les amours, comment vont-ils ?
— Ah ! ne m’en parlez pas, Madame,

C’est toujours là que l’on a mal ;

Si ce n’est au corps c’est à l’âme.

L’amour, au diable l’animal !
— Méchant ! voulez-vous bien vous taire,

Vous n’iriez pas en Paradis ;

Si son nom n’est pas un mystère,

Dites-le moi  » — Je le lui dis.
—  » Que fait-elle ? — Elle attend sa fête.

— C’est dire qu’elle ne fait rien.

Comment est-elle ! — Elle est parfaite.

— Et vous l’aimez ? — Je le crois bien.
— Vous l’adorez ! — J’en perds la tête.

— Vous la suivriez n’importe où ;

Ah ! mon ami quel grand poète

Vous faites oui, vous êtes fou.
Mais si votre femme est sans tache,

Sans le moindre petit défaut,

Inutile qu’on vous le cache,

Ce n’est pas celle qu’il vous faut.
Il faut partir battre les routes,

Et vous verrez à l’horizon

Luire enfin la femme entre toutes

Que vous destine la Raison.
Voulez-vous que je vous la peigne

Comme on se peint dans les miroirs ?

Ses cheveux mordus par le peigne

Ont des fils blancs dans leurs fils noirs ;
Elle n’a qu’une faim de louve,

Et du cœur si vous en avez ;

C’est une femme qui se trouve

Un peu comme vous vous trouvez.
Elle n’est ni laide ni bête,

Avec comment dire un travers

Un petit coup quoi ! sur la tête,

Et capable d’aimer les vers ;
Ni très mauvaise ni très bonne,

Tâchant de vivre comme il sied,

Et dans un coin de sa personne

Elle a mettons un cor au pied !
— Ah ! quelle horreur ! jamais, Madame !

— Je vous dis, clair comme le jour :

Ce qu’il faut avoir dans la femme

N’est pas la femme, c’est l’amour.
Pour avoir l’amour, imbécile !

On ne prend pas trente partis,

La chanson le dit, c’est facile :

Il faut des époux assortis.
L’amour n’est pas fils de Bohême ;

Il a parfaitement sa loi :

Si tu n’es digne que je t’aime

Je me fiche pas mal de toi.
Bonsoir « . Ainsi parla ma fée

Qui parle presque avec ta voix ;

Puis je la vis, d’aube coiffée,

Reprendre le chemin des bois.
Son conseil est bon ; qu’il se perde,

Saint Antoine, on peut vous prier ;

Mais partir ! au loin et puis, merde !

Je ne veux pas me marier.

Le Mendiant

L’être que j’adore en ce monde,

Eût-il les pieds noirs et des poux,

C’est le mendiant, il m’inonde

Le cœur d’une extase profonde ;

Je lui baiserais les genoux.
D’abord il convient de vous dire

Que si je ne l’adorais pas,

Ça ferait peut-être sourire ;

On penserait : Hé ! le bon sire !

Il a le  » trac  » pour ses ducats.
Il a peur de faire l’aumône,

Ou qu’on le vole, il a raison

Dans la vie, ah ! tout n’est pas jaune,

Et mon ami le plus béjaune

Ne viendrait pas à la maison.
Ou, s’il venait, il voudrait faire,

Tout comme moi, les mêmes frais,

Nous compterions, quelle misère !

Et s’il me cassait, quoi ? son verre ?

Ah ! la tête que je ferais !
Je parlerais de ma famille

Tant, que c’en serait Han-Mer-Dent :

 » J’ai ma femme, mon fils, ma fille ;

Oui, la petite est très gentille,

Mais ça coûte. — C’est évident !  »
Le mendiant, qu’est-ce qu’il coûte ?

Titus disait : un heureux jour.

Quand nous verrons plus d’une goutte,

Chacun trouvera sur sa route

Qu’avec cet homme, on fait l’amour.
Je l’aime, comme une parente,

Pauvre mais ça c’est un détail,

D’une façon bien différente.

Si j’avais mille francs de rente.

Je lui donnerais du travail.
Je lui dirais : Tu vas me faire

Un bonhomme sur ce papier.

—  » Monsieur, je ne dessine guère,  »

Alors de me foutre en colère,

Trouves-tu cela trop pompier ?
Il dessinerait son bonhomme

Bien ou mal, naturellement.

Je dirais : Combien ? —  » Telle somme.  »

Et je paierais ; c’est presque, en somme,

Ce que fait le Gouvernement.
Le mendiant, mais c’est mon frère !

Comment, mon frère ? Mais, c’est moi.

Je commence par me la faire,

La charité, la chose est claire.

Tu te la fais aussi, va, Toi.
Moi, souvent  » je me le demande  »

Et demande, quand ça me plaît.

Et bien ! pour ma langue gourmande,

Plus que la vôtre n’est normande,

Si saint Pierre ouvrait son volet
Seulement pour une seconde :

Si je suis là, si je le vois,

Bien que je doute qu’il réponde,

Je lui demande la plus ronde

Des lunes qui rient dans les bois.
Et si, — surprise ! et joie extrême ! —

J’entends :  » tiens ! enfant, la voici !  »

Comme avec tes baisers que j’aime,

Je me barbouille tout de crème,

Sans seulement dire : merci.

La Maxime

La Rochefoucauld dit, Madame,

Qu’on ne doit pas parler de soi,

Ni ?.. ni ?.. de ?.. de ?.. sa ?.. sa ?.. sa femme.

Alors, ma conduite est infâme,

Voyez, je ne fais que ça, moi.
Je me moque de sa maxime.

Comme un fœtus dans un bocal,

J’enferme mon  » moi  » dans ma rime,

Ce bon  » moi  » dont me fait un crime

Le sévère Blaise Pascal.
Or, ce ne serait rien encore,

On excuse un maudit travers ;

Mais j’enferme Toi que j’adore

Sur l’autel que mon souffle dore

Au Temple bâti par mes vers ;
Sous les plafonds de mon Poëme,

Sur mes tapis égyptiens,

Dans des flots d’encens, moi qui T’aime,

Je me couche auprès de Toi-même

Comme auprès du Sphinx des Anciens ;
Tel qu’un Faust prenant pour fétiche

L’un des coins brodés de tes bas,

Je Te suis dans chaque hémistiche

Où Tu bondis comme une biche,

La Biche-Femme des Sabbats ;
Comme pour la Sibylle à Cumes,

Mon quatrain Te sert de trépied,

Où, dans un vacarme d’enclumes,

Je m’abattrai, couvert d’écumes,

Pour baiser le bout de ton pied ;
À chaque endroit de la césure,

D’un bout de rythme à l’autre bout,

Tu règnes avec grâce et sûre

De remplir toute la mesure,

Assise, couchée, ou debout.
Eh, bien ! j’ai tort, je le confesse :

On doit, jaloux de sa maison,

N’en parler pas plus qu’à la messe ;

Maxime pleine de sagesse !

J’ai tort, sans doute et j’ai raison.
Si ma raison est peu touchante,

C’est que mon tort n’est qu’apparent :

Je ne parle pas, moi, je chante ;

Comme aux jours d’Orphée ou du Dante,

Je chante, c’est bien différent.
Je ne parle pas, moi, Madame.

Vous voyez que je n’ai pas tort,

Je ne parle pas de ma femme,

Je la chante et je clame, clame,

Je clame haut, sans crier fort.
Je clame et vous chante à voix haute.

Qu’il plaise aux cœurs de m’épier,

Lequel pourra me prendre en faute ?

Je ne compte pas sans mon hôte,

J’écris  » ne vends  » sur ce papier.
J’écris à peine, je crayonne.

Je le répète encor plus haut,

Je chante et votre Âme rayonne.

Comme les lyres, je résonne,

Oui d’après La Rochefoucauld.
Ah ! Monsieur !.. le duc que vous êtes,

Dont la France peut se vanter,

Fait très bien tout ce que vous faites ;

Il dit aux femmes des poëtes:

 » Libre aux vôtres de vous chanter !
Dès qu’il ne s’agit plus de prose,

Qu’il ne s’agit plus des humains,

Au Mont où croît le Laurier-Rose,

Qu’on chante l’une ou l’autre chose,

Pour moi, je m’en lave les mains.  »
Donc, sans épater les usages,

Je ferai, Madame, sur Vous

Dix volumes de six cents pages,

Que je destine pas aux sages,

Tous moins amoureux que les fous.
Pour terminer, une remarque,

(Si j’ose descendre à ce ton,

Madame), après, je me rembarque,

Et je vais relire Plutarque

Dans le quartier du Panthéon :
Sans la poésie et sa flamme,

(Que Vous avez, bien entendu)

Aucun mortel, je le proclame,

N’aurait jamais connu votre âme,

Rose du Paradis Perdu ;
Oui, personne, dans les Deux-Mondes,

N’aurait jamais rien su de Toi.

Sans ces marionnettes rondes,

Les Vers bruns et les Rimes blondes,

Mais, oui, Madame, excepté moi.

Le Nom

Je porte un nom assez bizarre,

Tu diras :   » Ton cas n’est pas rare.   »

Oh ! je ne pose pas pour ça,

Du tout Mais permettez, Madame,

Je découvre en son anagramme :

‘Amour ingénue’, et puis : ‘Va’ !
Si comme un régiment qu’on place

Sous le feu je change la face

De ce nom drôlement venu,

Dans le feu sacré qui le dore,

Tiens ! regarde je lis encore :

‘Amour ignée’, et puis : ‘Va, nu’ !
Pas une lettre de perdue !

Il avait la tête entendue,

Le parrain qui me le trouva !

Mais ce n’est pas là tout, écoute !

Je lis encor, pour Toi, sans doute :

‘Amour ingénu’, puis : ‘Éva’ !
Tu sais nous ne sommes peut-être

Les seuls amours qu’on ait vus naître ;

Il en naît et meurt tous les jours ;

On en voit sous toutes les formes ;

Et petits, grands ou même énormes,

Tous les hommes sont des amours.
Pourtant ce nom me prédestine

À t’aimer, ô ma Valentine !

Ingénument, avec mon corps,

Avec mon coeur, avec mon âme,

À n’adorer que Vous, Madame,

Naturellement, sans efforts.
Il m’invite à brûler sans trêve,

Comme le cierge qui s’élève

D’un feu très doux à ressentir,

Comme le Cierge dans l’Église ;

À ne pas garder ma chemise

Et surtout à ne pas mentir.
Et si c’est la mode qu’on nomme

La compagne du nom de l’homme,

J’appellerai ma femme : Éva.

J’ôte ‘É’, je mets ‘lent’, j’ajoute ‘ine’,

Et cela nous fait : ‘Valentine’ !

C’est un nom chic ! et qui me va !
Tu vois comme cela s’arrange.

Ce nom, au fond, est moins étrange

Que de prime abord il n’a l’air.

Ses deux majuscules G. N.

Qui font songer à la Géhenne

Semblent les Portes de l’Enfer !
Eh, bien ! mes mains ne sont pas fortes,

Mais Moi, je fermerai ces Portes,

Qui ne laisseront plus filtrer

Le moindre rayon de lumière,

Je les fermerai de manière

Qu’on ne puisse jamais entrer.
En jouant sur le mot Géhenne,

J’ai, semble-t-il dire, la Haine,

Et je ne l’ai pas à moitié,

Je l’ai, je la tiens, la Maudite !

Je la tiens bien, et toute, et vite,

Je veux l’étrangler sans pitié !
Puisque c’est par Elle qu’on souffre,

Qu’elle est la Bête aux yeux de soufre

Qu’elle n’écoute rien du tout,

Qu’elle ment, la sale mâtine !

Et pour qu’on s’aime en Valentine

D’un bout du monde à l’autre bout.

La Poudre

Et vos cheveux, alors, de sombres

Deviennent gris, et de gris, blancs,

Comme un peuple aux ailes sans nombres

De colombes aux vols tremblants.
Suis-je sur terre ou bien rêvè-je ?

Quoi, c’est vous, c’est toi que je vois

Sous ta chevelure de neige,

Jeune de visage et de voix ;
Le corps svelte et libre d’allure,

Sans rien de fané ni de las,

Et cependant ta chevelure

Est plus blanche que les lilas.
Pour qu’il meure et pour qu’il renaisse,

Viens-tu verser à mon désir,

Avec le vin de la jeunesse

L’expérience du plaisir ?
Avec ta voix pleine de verve

Et la pureté de tes mains,

Es-tu la déesse Minerve

Sous l’acier du casque romain ?
Viens-tu verser, dans ta largesse,

Au cœur qui ne peut s’apaiser,

Avec le vin de la sagesse,

L’expérience du baiser ?
Jeune Femme aux cheveux de Sage,

Tels qu’un vol de blancs papillons,

C’est la gloire de ton visage

Qui l’entoure de ses rayons ;
Si ce n’est l’Amour, c’est l’image

De l’Amour, qu’en vous je veux voir,

Jeune femme aux cheveux de Mage,

Tels que les neiges du savoir !
Sous votre vieillesse vermeille

La caresse se cache et rit,

Comme une chatte qui sommeille

Sur les griffes de son esprit.
Dans ta vieillesse enchanteresse

Je veux t’étreindre et m’embraser

Dans l’alambic de ta caresse,

Sous l’élixir de ton baiser.

Le Peigne

La serviette est une servante,

Le savon est un serviteur,

Et l’éponge est une savante ;

Mais le peigne est un grand seigneur.
Oui, c’est un grand seigneur, Madame,

Des plus nobles par la hauteur

Et par la propreté de l’âme.

Oui, le peigne est un grand seigneur !
Quoi ? l’on ose dire à voix haute

Sale comme un Du fond du cœur

Que l’on réponde ! À qui la faute ?

Mais le peigne est un grand seigneur !
Oui, s’il n’est pas propre, le peigne,

À qui la faute ? À son auteur ?

N’est-ce pas plutôt à la teigne !

Car le peigne est un grand seigneur.
La faute, elle est à qui le laisse

S’épanouir dans sa hideur.

C’est la faute à notre paresse.

Lui, le peigne est un grand seigneur.
Oui, notre main est sa vassale,

Et s’il est sale, par malheur,

Il se fiche un peu d’être sale,

Car le peigne est un grand seigneur.
Il ne veut nettoyer la tête,

Que si la main de son brosseur

Lui fait les dents ; je le répète,

Oui, le peigne est un grand seigneur.
Oui, c’est un grand seigneur, le peigne ;

Sans être rogue ou persifleur,

Sa devise serait :  » Ne daigne.  »

Car le peigne est un grand seigneur.
Grand seigneur, son dédain nous cingle,

Porteur d’épée, il est railleur,

Or, cette épée est une épingle,

Si le peigne est un grand seigneur.
Cette épingle, adroite et gentille,

Le rend propre comme une fleur,

Aux doigts de la petite fille

Dont le peigne est un grand seigneur.
Donc que je dise ou que tu dises

Qu’il est sale, mon beau parleur,

Il laisse tomber les bêtises,

Car le peigne est un grand seigneur.
Pour moi, je ne veux pas le dire :

Cela manquerait de saveur,

Et puis cela ferait sourire ;

Non, le peigne est un grand seigneur.
Sur vos dents fines et sans crasse,

Chaque matin j’ai cet honneur,

Mon beau peigne, je vous embrasse,

Et je suis votre serviteur.

La Rencontre

Vous mîtes votre bras adroit,

Un soir d’été, sur mon bras gauche.

J’aimerai toujours cet endroit,

Un café de la Rive-Gauche ;
Au bord de la Seine, à Paris

Un homme y chante la Romance

Comme au temps des lansquenets gris ;

Vous aviez emmené Clémence.
Vous portiez un chapeau très frais

Sous des noeuds vaguement orange,

Une robe à fleurs sans apprêts,

Sans rien d’affecté ni d’étrange ;
Vous aviez un noir mantelet,

Une pèlerine, il me semble,

Vous étiez belle, et s’il vous plaît,

Comment nous trouvions-nous ensemble ?
J’avais l’air, moi, d’un étranger ;

Je venais de la Palestine

A votre suite me ranger,

Pèlerin de ta Pèlerine.
Je m’en revenais de Sion,

Pour baiser sa frange en dentelle,

Et mettre ma dévotion

Entière à vos pieds d’Immortelle.
Nous causions, je voyais ta voix

Dorer ta lèvre avec sa crasse,

Tes coudes sur la table en bois,

Et ta taille pleine de grâce ;
J’admirais ta petite main

Semblable à quelque serre vague,

Et tes jolis doigts de gamin,

Si chics ! qu’ils se passent de bague ;
J’aimais vos yeux, où sans effroi

Battent les ailes de votre Âme,

Qui font se baisser ceux du roi

Mieux que les siens ceux d’une femme ;
Vos yeux splendidement ouverts

Dans leur majesté coutumière

Etaient-ils bleus ? Etaient-ils verts ?

Ils m’aveuglaient de ta lumière.
Je cherchais votre soulier fin,

Mais vous rameniez votre robe

Sur ce miracle féminin,

Ton pied, ce Dieu, qui se dérobe !
Tu parlais d’un ton triomphant,

Prenant aux feintes mignardises

De tes lèvres d’amour Enfant

Les coeurs, comme des friandises.
La rue où rit ce cabaret,

Sur laquelle a pu flotter l’Arche,

Sachant que l’Ange y descendrait,

Porte le nom d’un patriarche.
Charmant cabaret de l’Amour

Je veux un jour y peindre à fresque

Le Verre auquel je fis ma cour.

Juin, quatre-vingt-cinq, minuit presque.

Le Portrait

Depuis longtemps, je voudrais faire

Son portrait, en pied, suis-moi bien :

Quand elle prend son air sévère,

Elle ne bouge et ne dit rien.
Ne croyez pas qu’Elle ne rie

Assez souvent ; alors, je vois

Luire un peu de sorcellerie

Dans les arcanes de sa voix.
Impérieuse, à n’y pas croire !

Pour le moment, pour son portrait,

(Encadré d’or pur, sur ivoire)

Plus sérieuse qu’un décret.
Suivez-moi bien : son Âme est belle

Autant que son visage est beau,

Un peu plus si je me rappelle

Que Psyché se rit du Tombeau.
Tout le Ciel est dans ses prunelles

Dont l’éclat efface le jour,

Et qu’emplissent les éternelles

Magnificences de l’Amour ;
Et ses paupières sont ouvertes

Sur le vague de leur azur,

Toutes grandes et bien mieux, certes,

Que le firmament le plus pur.
L’arc brun de ses grands sourcils, digne

De la flèche d’amours rieurs,

Est presque un demi-cercle, signe

De sentiments supérieurs.
Sans ride morose ou vulgaire,

Son front, couronné de mes vœux,

En fait de nuages n’a guère

Que l’ombre douce des cheveux.
Quand elle a dénoué sa tresse

Où flottent de légers parfums,

Sa chevelure la caresse

Par cascades de baisers bruns,
Qui se terminent en fumée

À l’autre bout de la maison,

Et quand sa natte est refermée

C’est la plus étroite prison,
Le nez aquilin est la marque

D’une âme prompte à la fureur,

Le sien serait donc d’un monarque

Ou d’une fille d’empereur ;
Ses deux narines frémissantes

Disent tout un trésor voilé

De délicatesses puissantes

Au fond duquel nul est allé.
Ses lèvres ont toutes les grâces

Comme ses yeux ont tout l’Amour,

Elles sont roses, point trop grasses,

Et d’un spirituel contour.
Ho, çà ! Monsieur, prenez bien garde

À tous les mots que vous jetez,

Son oreille fine les garde

Longtemps, comme des vérités.
L’ensemble vit, pense, palpite ;

L’ovale est fait de doux raccords ;

Et la tête est plutôt petite,

Proportionnée à son corps.
Esquissons sous sa nuque brune

Son cou qui semble oh ! yes, indeed !

La Tour d’ivoire, sous la lune

Qui baigne la Tour de David ;
Laquelle, loin que je badine,

Existe encor, nous la voyons

Sur l’album de la Palestine,

Chez les gros marchands de crayons.
Je voudrais faire les épaules.

Ici, madame, permettez

Que j’écarte l’ombre des saules

Que sur ces belles vous jetez
Non ? vous aimez mieux cette robe

Teinte de la pourpre que Tyr

À ses coquillages dérobe

Dont son art vient de vous vêtir ;
Vous préférez à la nature

D’avant la pomme ou le péché,

Cette lâche et noble ceinture

Où votre pouce s’est caché.
Mais votre peintre aime l’éloge,

Et l’on est le premier venu

Fort indigne d’entrer en loge,

Si l’on ne sait rendre le nu ;
S’il ne peut fondre avec noblesse

Cette indifférence d’acier

Où sa réflexion vous laisse,

Comment fera-t-il votre pied ?
Vos mains mignonnes, encor passe ;

Mais votre pied d’enfant de rois

Dont la cambrure se prélasse

Ainsi qu’un pont sur les cinq doigts,
Qu’on ne peut toucher sans qu’il parte

Avec un vif frémissement

Des doigts dont le pouce s’écarte,

Comme pour un commandement
Vous persistez, c’est votre affaire,

Faites, faites, ça m’est égal !

Je barbouille tout, de colère

Et tant pis pour mon madrigal !