Sphinx

Toutes les femmes sont des fêtes,

Toutes les femmes sont parfaites,

Et dignes d’adoration,

Sous les fichus ou sous les mantes

Toutes les femmes sont charmantes,

Oui, toutes, sans exception ;
Toutes les femmes sont des Belles

Sous les chapeaux ou les ombrelles

Et sous le petit bonnet blanc ;

Toutes les femmes sont savantes,

Les princesses et les servantes,

Les ignorantes font semblant ;
Toutes les femmes sont des reines :

Impératrices souveraines

Et grisettes de magasin,

Et premières communiantes,

Avant comme après si liantes

Avec les lèvres du cousin ;
Toutes les femmes sont honnêtes,

Le cœur loyal et les mains nettes,

En sabots, ou sur les patins ;

Adorables prostituées,

Nous mériterions vos huées :

C’est nous qui sommes les pantins.
Toutes les femmes sont des saintes,

Surtout celles qui sont enceintes

Tous les neuf mois sans perdre un jour,

Et qui de janvier à décembre

Se pâment la nuit dans leur chambre

Par la volonté de l’Amour.
Toutes, toutes, sont bienheureuses

D’élargir leurs grottes ombreuses

D’où l’amour a fichu la peur

Par la fenêtre déchirée.

 » Et la fille déshonorée ?  »

Rit dans sa barbe de sa peur.
Plus fines que nous et meilleures,

Elles nous sont supérieures

Chaque français, dans tous les cas,

S’il les aborde se découvre

Et c’est le plus grand, dans le Louvre,

Qui sait saluer le plus bas.
Belle, parfaite, reine, sainte,

Honnête si ce n’est enceinte,

Tout cela s’applique fort bien

À la femme que tu veux être

Mais si l’on pouvait Vous connaître,

Ah ! quant à moi je ne sais rien
Devant Vous je songe, immobile,

Tel, droit, sur son cheval Kabyle,

Bonaparte, au regard de lynx,

Sans suite, seul, un grand quart d’heure,

Au soleil des sables, demeure

Fixe et rêveur, devant le Sphinx !

Supérieure

J’entendais parler tout à l’heure

D’une femme supérieure.

Ce n’est, ma Mignonne pas Toi

Car que sais-tu faire en ce monde,

Petite reine toute ronde

Faite au tour pour le bal du roi ?
Oui, raconte-nous tes affaires ;

Ah ! voilà longtemps que les verres

De ta quenouille sont cassés !

Tu ne sais faire, ni couture

Les pommes au lard, par nature !

Soit ! mais, franchement, est-ce assez ?
Tu ne sais rien faire que lire ;

Cependant, Tu pourrais écrire,

Sculpter, peindre l’homme et les cieux ;

Mais on voit ta crainte profonde

De n’arriver que la seconde

Et surtout derrière un monsieur.
Si Tu cultivais la Musique,

Ah ! quel enchantement physique !

Quels chefs-d’œuvre de Passion !

Mais Tu passes ton temps à lire

Tout, de l’excellent jusqu’au pire,

 » À titre d’information « .
Tu ne sais rien faire qu’entendre,

Discerner, saisir, et comprendre

Que tout est clair comme le jour.

Car la femme supérieure,

Tu vois bien que c’est la meilleure,

Celle qui fait le mieux l’amour.
Celle qui garde sous ses tresses

Le plus grand trésor de caresses ;

Les baisers les plus triomphants,

Qui cherche à dépasser sa mère

Et fait tous ses efforts pour faire,

Pour faire les plus beaux enfants.
Car la femme qui peint les anges,

Qui signe des romans étranges,

Qui fait des vers, bien mieux que moi,

De la musique, et la meilleure,

Peut bien être supérieure

Aux autres femmes — pas à Toi.
Car la femme qui fait la femme

Avec son Corps où brûle une âme,

Dans un lit, troublant, pour le roi,

Qui de baisers dévore l’heure,

Peut bien être supérieure

À tous les hommes — pas à Toi.

Tartarin

De Marseille, moi ? de Marseille ?

Tu veux que j’en sois, c’est trop fort !

M’entends-tu dire qu’il  » soleille  » ?

Je ne suis pas né dans le Nord,
Je dois en convenir sans honte ;

Mais on peut venir du Midi,

En chair, en os, et même en fonte,

Sans sortir de Lonchamps, pardi !
Si j’en étais, m’en cacherais-je ?

Au contraire, j’en serais fier :

Il y tombe aussi de la neige,

Et comme au Havre on a la mer.
Je ne vois pas la différence ;

Affaire de goût, de couleur.

Du reste, Marseille est en France,

Sur la carte, aussi bien qu’Harfleur
Voyons ! qui ferait des manières

Pour en être s’il en était,

La ville n’est pas des dernières,

Foutre non ! car Elle existait
Déjà, depuis belle lurette,

Qu’on ne parlait pas de Paris,

Et qu’aucune autre n’était prête

À loger ça de ses chéris ;
Oui, Marseille était grande fille,

Que toutes les autres, comprends,

Les moins gosses de la famille

N’avaient pas encor de parents.
Elle est antique ! oh ! mais ! pas vieille ;

C’est au contraire la cité

La plus jeune et la plus vermeille,

N’offensons pas la vérité.
Les femmes y sont ! Valentine,

Tu les aimerais, comme moi,

Si tu voyais la taille fine

De Valentine, comme Toi ;
C’est ma cousine elle demeure

Ma foi ! par là, pas loin du port

Ce que je sais, ou que je meure,

C’est qu’elle aussi l’a beau le port !
Toutes les autres sont comme elle,

Et sans titre, ou sur parchemin,

Des reines, jusqu’à la semelle,

Avec du poil pas dans la main.
Après ça, vois comme nous sommes

Encore, en France, inconséquents :

On vient médire de leurs hommes !

Serait-ce qu’ils sont tous marquants ?
Il se pourrait, car on les chine,

Tiens ! surtout de votre côté,

Où l’on dédaigne la sardine ;

Ah ! le hareng a sa beauté !
De temps en temps, on entend dire :

 » Oh ! le Marseillais !  » Eh ! bien, quoi ?

Le Marseillais ! il aime à rire.

Prises-tu les gens tristes, toi ?
Il est brun, n’a pas les dents noires,

Il sait lire, écrire et compter ;

Il a toujours un tas d’histoires

Crevantes à vous raconter :
Poli, galant avec les femmes,

Il n’accepterait jamais rien

D’elles, que leurs baisers de flammes :

Il fait, ma foi ! bougrement bien ;
Qu’on le critique, il n’en a cure,

Pas plus que de savoir son nez

Au beau mitan de sa figure

Ou de ce que vous devinez ;
Il est propre, ses mains sont nettes,

Leur gant n’est pas mis à l’envers,

Et surtout, elles sont honnêtes.

Que voulez-vous de plus ? Des vers ?
Des vers qui ne soient pas des versse ?

Il peut vous en faire en français

Vous me jetez à la traverse

Qu’il est ? Hâbleur? Ah ! oui, je sais,
Il se vante d’être modeste,

Ça, c’est un tort il ferait mieux

De se vanter de tout le reste,

Mais nul n’est parfait sous les cieux.
Ainsi, vous voyez bien, Madame,

Que si j’étais, comment ? encor ?

Moi, Marseillais ! mais sur mon âme.

Si je l’étais j’aurais de l’or,
Je n’irais jamais qu’en voiture,

Avec un train à tout casser,

Tout serait en déconfiture

Partout où l’on me voit passer.
Je leur montrerais ce qu’on gagne

À nous Han-Mer-Dé Troun-dé-l’ér !

Puisque je suis de la campagne

Où l’on respire le bon air,
Donc, je ne suis pas de Marseille.

C’est vrai, que je suis né si près,

Que j’en ai l’accent dans l’oreille

Oui, na, j’en suis et puis après ?

Toute Nue

Il y a plus de faiblesse que de raison

à être humiliés de ce qui nous manque.

Vauvenargues.

Or, je suppose que nous sommes,

Madame, dans votre salon :

On parle chiffres, rentes, sommes :

 » Je suis le plus pauvre des hommes,

J’ai dans ma bourse un seul doublon « ,
Vous dis-je, tout-à-coup, sans cause.

Cela vous fait ouvrir les yeux,

Et vous me dites, un peu rose ;

 » Que c’est bête, un homme qui pose

Pour être pauvre et que c’est vieux !
Posez plutôt pour être riche,

Ce sera tout aussi hideux ;

Mais dès l’instant que l’on s’affiche,

Il vaut encor mieux,  » Je m’en fiche !

Je veux, moi, poser pour les deux,
 » Comment, pour les deux ?  » Mais, sans doute ;

Supposons qu’à travers les bois

Nous ayons l’une et l’autre route.

Ou bien deux cloches qu’on écoute

Pour toutes les deux à la fois.
Oui, pour deux qui seraient comme une

Au bourg de Fouilly-les-merdeux,

Dans le clocher de la Commune ;

Laquelle, n’étant pas commune,

Serait, je dis bien, comme deux.
Ou comme cent, ou comme mille

Ça dépend de la qualité.

Mon doublon, lui, n’est point débile,

Et les marchandes de la ville

L’ont trouvé bon, en vérité.
 » Mais, si vous aviez la paire, est-ce

Que cela ne vous dirait rien ?  »

Si ! j’en ferais part à la Presse ;

À la condition expresse

Que je conserverais le mien.
Car, une quelconque, de paire,

Serait-elle trois avec six

Zéros, alignés par Ampère,

Je m’en fous comme de mon père,

S’il s’en fout comme de son fils.
 » Vous allez trop loin, prenez garde !

On pourrait se moquer de vous.

Vous criez plus fort que la garde.

Voyez, je crois qu’on nous regarde.

— Puisque je vous dis : je m’en fous !  »
Et tenez ! sortons dans la rue,

On mieux dans votre appartement,

Vous pourriez faire, toute nue,

Si vous le passiez en revue,

Baisser les yeux au régiment !
Eh bien ! pour vous donner la preuve,

Que je ne suis rien qu’un doublon,

Quand vous seriez pucelle ou veuve,

Nous allons le f à l’épreuve.

. . . . . . . . . . . . . . . .

Quand je vous dis, il est très bon.

Vilain

J’ai connu, Madame, une Dame,

Moi vilain petit paysan,

Aussi grande de cœur et d’âme

Que la plus grande et fine lame

Et pleine d’esprit jugez-en.
Un soir, mon âme était complète,

Comme dit, après avoir bu,

Le jeune homme qui fait la fête ;

De vrai, je n’avais plus ma tête,

J’étais totalement fourbu.
J’avais l’esprit un peu morose ;

Je ne sais ce qui traversa

Ma cervelle, pour quelle cause

 » Comment, perdîtes vous ta rose ?

Oui, Madame, contez-nous ça.  »
Ah ! que notre bêtise est grande !

Doux Jésus ! Amour de Sion !

Ma langue à vous se recommande

Oui car pourquoi cette demande,

Ou plutôt cette question ?
Comment perdîtes-vous Ta rose ?

Et j’attendais, me tenant coi.

Alors, tout doucement, sans pose,

Comme on dit, hélas ! quelque chose

En songeant à n’importe quoi.
 » Bien simplement.  » répondit-elle.

N’est-ce pas céleste et charmant ?

Cette réponse est immortelle.

Je voudrais d’un flot de dentelle

Encadrer ce : Bien simplement !

La Robe

Vous portez une robe grise,

M’a dit Suzanne l’autre jour ;

Or, vous aurai-je bien comprise ?

Ça veut-il dire qu’elle est grise,

Qu’elle est toute grise d’amour ?
Qu’elle est grise comme la mine

De mes lettres dont le contour

S’éveille sous la plombagine

Qui trace en gris, pour Valentine,

Sur le papier mes vers d’amour ?
Car cette robe si charmante,

À moins que, par un gueux de tour,

Ma mémoire ici ne me mente,

De nœuds de couleur s’agrémente,

Comme tous mes billets d’amour.
Je sais que, fière et délicate,

Comme une Reine pour sa cour,

La femme très femme, et très chatte,

Ne peut remuer une patte

Sans quelque intention d’amour.
L’intention ne se dérobe,

Dans son capricieux détour,

Qu’aux sots, peu nombreux sur le globe :

Ma poésie et votre robe

Sont toutes deux grises d’amour.

Le Refus

Je suis pédéraste dans l’âme,

Je le dis tout haut et debout.

Assis, je changerais de gamme,

Et, couché sur un lit, Madame,

Je ne le dirais plus du tout.
La pédérastie est un vice :

C’est l’avis de mon médecin.

Je le crois, il n’est pas novice

Quand il soutient que l’exercice

Le plus naturel, le plus sain,
Sain, comme la mer et son hâle,

L’honneur même de la maison,

Qui fait le regard le moins pâle,

Le plus magnifiquement mâle,

Sans aucune comparaison,
Le plus ravissant sur la terre,

C’est de froisser le traversin

D’une femme qu’on désaltère,

Quand elle serait adultère,

Quand elle n’aurait qu’un seul sein.
C’est là le sentiment intime

De tous les peuples sous le ciel ;

Et je me fous, pour la maxime,

Que l’Exception règne ou rime

Même d’un air spirituel ;
De tous, oui, autant que nous sommes,

Aussi bien du Chinois charmant

Que du Français, peintre de pommes ;

Et c’est l’opinion des hommes

Qui furent des hommes, vraiment,
Plus forts que ceux dont leur église

Met les cercueils an Panthéon ;

Ce sont ceux-là qu’on poétise,

Par exemple Abraham Moïse,

Et, si tu veux Napoléon.
C’est l’opinion du plus sage

Chez les Slaves au regard clair,

Chez les Germains au doux visage,

Chez les Latins au beau langage,

Et chez les Bretons au cœur fier.
C’est la tienne, Aimée, et la nôtre ;

C’est celle de tout bon cerveau,

Qui n’a contre elle qu’un apôtre,

Un monsieur pourtant comme un autre,

Son nom ? devra rimer en veau.
— Son nom, voyons ? — Comment, Madame

Son nom ? mais puisqu’il n’est pas pur,

Il souillerait, ce nom infâme,

Tes chastes oreilles de femme ;

Et puis, moi, je n’en suis pas sûr.
Si c’était une calomnie

Qu’une apparence aide à courir,

Je ferais une vilenie ;

Son nom ? Ah ! jamais de la vie !

J’aimerais cent fois mieux mourir !
La jolie école qu’il fonde,

Sans ce nom-là, pourra planer

Dans une obscurité profonde ;

La plus belle fille du monde

Comme l’on dit, ne peut donner
D’ailleurs, Madame, cette école

Ne fait pas beaucoup d’adhérents :

Il n’ont pas de porte-parole ;

Et c’est comme une offre un peu molle

Qui rit à des indifférents.
Cependant, sa présence agace

Ceux qui la soupçonnent dans l’air ;

Car ce soupçon va, se déplace,

Et finalement vous enlace

Comme la vague dans la mer.
Ces messieurs lisent la gazette,

Dînent en ville assez bien mis ;

Quelquefois courtisent Lisette ;

J’approuve cela, mais, mazette !

Je n’en gueule pas mes amis.
Oui, ce vilain soupçon nous gêne

Et pourrait submerger un jour,

Près de la niche, avec la chaîne,

L’Amitié, cette belle chienne,

Qui hurle à sa lune d’amour.
Pour moi, vous remarquerez comme

J’ai quelque grâce à protester :

Passant pour la moitié d’un homme,

N’aurais-je pas le droit, en somme,

De chercher à me compléter ?
Bien mieux, tiens ! je ne suis pas large,

Mais le plus raide des paris

Qu’on me le tienne, et je me charge

Sous les yeux du public, en marge,

Du plus vieux mouchard de Paris !
Or, je ne suis pas pédéraste ;

Que serait-ce si je l’étais !

Voyez, Madame, quel contraste !

Ah ! par la perruque d’Éraste !

Et maintenant si je pétais !

La Statue

Parmi les marbres qu’on renomme

Sous le ciel d’Athène ou de Rome,

Je prends le plus pur, le plus blanc,

Je le taille et puis je l’étale

Dans ta pose d’Horizontale

Soulevée un peu sur le flanc
Voici la tête qui se dresse,

Qu’une ample chevelure presse,

Le cou blanc, dont le pur contour

Rappelle à l’oeil qui le contemple

Une colonne, au front d’un temple,

Le plus beau temple de l’Amour !
Voici la gorge féminine,

Le bout des seins sur la poitrine

Délicatement accusé,

Les épaules, le dos, le ventre

Où le nombril se renfle et rentre

Comme un tourbillon apaisé.
Voici le bras plein qui s’allonge ;

Voici, comme on les voit en songe,

Les deux petites mains d’Eros,

Le bassin immense, les hanches,

Et les adorablement blanches

Et fermes fesses de Paros.
Voici le mont au fond des cuisses

Les plus fortes pour que tu puisses

Porter les neuf mois de l’enfant ;

Et voici tes jambes parfaites

Et, pour les sonnets des poètes,

Voici votre pied triomphant.
Pas plus grande que Cléopâtre

Pour qui deux peuples vont se battre,

Voici la Femme dont le corps

Fait sur les gestes et les signes

Courir la musique des lignes

En de magnifiques accords.
Je m’élance comme un barbare,

J’abats la tête, le pied rare,

Les mains et puis au bout d’un an

Lorsque sa gloire est colossale,

Je la dispose en une salle,

La plus riche du Vatican.

Le Teint

Vous êtes brune et pourtant blonde,

Vous êtes blonde et pourtant brune

Aurais-je l’air, aux yeux du monde,

D’arriver tout droit de la lune ?
Et cependant, on peut m’en croire,

Vous êtes l’une et l’autre chose

Comme Vous êtes blanche et noire,

Des cheveux noire et de chair, rose.
Mais peut-on dire dans le monde,

La plaisanterie est commune :

  » Si votre belle Amie est blonde,

Elle est blonde, elle n’est pas brune.   »
A moins d’arriver de la lune,

Peut encor dire tout le monde :

  » Si votre belle Amie est brune,

Elle est brune, elle n’est pas blonde.   »
Pourtant ! le savez-vous mieux qu’Elle ?

Leur répondrai-je (Tu supposes)

Eh bien ! moi, je ne sais laquelle

Elle est le plus de ces deux choses.
Bien que personne n’y consente

Et qu’elle semble inconséquente,

C’est une brune languissante

Et c’est une blonde piquante.
Aurais-je la bonne fortune

De mettre d’accord tout le monde,

Concédez-moi donc qu’elle est brune,

Je vous accorde qu’elle est blonde.
Elle a, pour faire à tout le monde

Une concession encore,

Une longue mèche de blonde

Dans ces cheveux bruns, qui les dore.
Enfin, je vous dis qu’elle est brune,

Je vous répète qu’elle est blonde,

Et si j’arrive de la lune,

Je me moque de tout le monde !
Après tout, ce n’est pas ma faute

Si, sous ses longs cheveux funèbres,

Le corps blanc dont votre âme est l’hôte

A du soleil dans ses ténèbres.

La Visite

Moi mouchard ? oui, madame Phaïlle,

Comme on Vous nomme dans l’endroit,

Que Tu ravis avec ta taille,

Où tu prends du bout d’une paille,

Au temps chaud, ton sorbet très froid.
À l’Ictinus ! près de la place

Et du palais de Médicis,

Tu t’asseyais, pâle, un peu lasse ;

Et ta grenadine à la glace

Souriait, rose, à mon cassis.
Beau café ; terrasse ; pratique

Chère aux chanteurs du vieux Faubourg ;

À proximité fantastique

De l’Odéon ; vue artistique

Sur les arbres du Luxembourg.
Je disais ? ah ! ceci, Madame,

Que s’il est un pauvre mouchard

Sur la galère noire où rame

L’esclave du Paris infâme,

Sans l’excuse d’être pochard,
C’est moi, je n’en connais pas d’autre,

Chefs ni roussins. C’est entendu.

Ah ! si ! j’en connais un l’apôtre

Ô catholiques, c’est le nôtre ;

Oui, le seul qui se soit pendu.
Nul n’a ramassé son nom sale ;

L’amour n’a plus redit ce nom.

La chose était trop colossale !

Qu’un père appelle Élagabale

Son fils à la rigueur mais non.
Ah ! Madame ! que ça de fête !

J’en connais un second : Javert.

Le Javert chéri du poète,

Qui dit la messe avec sa tête !

Triste prêtre du bonnet vert !
Mais ça vous pose ! on vous renomme

Chez les gueux et chez les richards !

On croit troubler le pape à Rome !

Et ça fait de vous un grand homme,

Vénéré de tous les mouchards.
Mon Javert, dit-il, est honnête.

Honnête ! où vas-tu te fourrer ?

Ce n’est pas sublime, c’est bête :

Autant contempler la lunette

Où le trou du cul vient pleurer.
Un mouchard, mais ça vend son âme !

Comment, son âme ! son ami !

Ça vendrait son fils ; une femme !

Pourquoi non ? C’est dans le programme,

On n’est pas honnête à demi.
Ça vendrait n’importe laquelle

D’entre les femmes d’à présent !

Quand je songe que la séquelle

Pourrait t’effleurer de son aile

Ne serait-ce qu’en te rasant,
Comme Éole, qui souffle et cause

Des ravages dans le faubourg

Où, la nuit, Montmartre repose,

Peut importuner une Rose

Dans le jardin du Luxembourg ;
Moins : comme le zéphir, qui rôde,

Vent, on peut dire, un peu balourd,

Mais bon zouave, allant en maraude,

Peut froisser la Fleur la plus chaude

Des plus blanches du Luxembourg ;
Moins : comme une anthère blessée

Par la brise folle qui court,

Sa chemisette retroussée,

Peut entêter une Pensée

La plus belle du Luxembourg.
Moins : comme la vergue cassée

D’un marin, retour de Cabourg,

Fier de sa flotte cuirassée,

Fait se tourner une Pensée

Vers le bassin du Luxembourg ;
Moins : comme une vesce élancée

Par une bague de velours,

Lui fichant sa douce fessée,

Distrait la plus sage Pensée

De l’un et l’autre Luxembourgs ;
Rien que ça ! ce serait la pire

Des injustices envers Toi.

Il est minuit, je me retire.

D’ailleurs, j’ai quelque chose à dire

Au Préfet de Police, moi.
Toi, toutes les femmes sont bonnes,

Tu m’entends ; seules, ou par deux ;

N’appartenant qu’à leurs personnes ;

Quant à tes mouchards ces colonnes ?

Dis plutôt ces bâtons merdeux,
Tu vas tous les foutre à la porte ;

Mais, en assurant leurs vieux jours ;

Jusqu’à l’heure où le char emporte,

La dernière retraite morte,

Et laisse faire les amours.
Ce sont tes pieds ? Chacun y pisse.

Honneur aux pieds estropiés !

Mais les tiens ! tu sais où ça glisse !

Donc mon beau Préfet de Police,

Laisse-moi te laver les pieds
Assieds-toi ; jette au feu ta honte,

Au vent tous tes affreux papiers !

Fais remplir un bassin en fonte ;

Comme les pieds des douze, compte

Laisse-moi te laver les pieds
Tes pieds aussi noirs que la suie,

Comme moi-même je les eus,

Baignant dans les eaux de sa pluie,

Et souffre que je les essuie

Avec le linge de JÉSUS.

Le Verre

Madame, on m’a dit l’autre jour

Que j’imitais qui donc ? devine ;

Que j’imitais Musset : le tour

N’en est pas nouveau, j’imagine.
Musset a répondu pour nous :

  » C’est imiter quelqu’un, que diantre !

Écrit-il, que planter des choux

En terre ou des enfants en ventre.   »
Et craquez, corsets de satin !

Quant à moi, s’il me faut tout dire,

J’imite quelqu’un, c’est certain,

Quelqu’un du poétique empire.
Je m’élance sur son chemin

Avec la foi bénédictine ;

Cherchez dans tout le genre humain.

Eh ! bien c’est elle, Valentine.
On ne peut copier son air,

Ses propos et son moindre geste,

Mais son coeur ! mais son esprit fier !

Je peux attendre pour le reste.
Ça me conduira qui sait où ?

Je crois être elle, ma parole !

Au lieu de dire : je suis fou,

L’autre jour j’ai dit : je suis folle !
Ma personnalité, ma foi !

S’est envolée ; et ceci même,

Mes vers sont d’elle et non de moi,

Si toutefois elle les aime ;
Ce serait par trop hasardeux

Que de mettre tout un volume

Sur son dos ; si nous sommes deux,

Je suis seul à tenir la plume !
Oh ! bien seul ! ne confondons pas,

Je suis parfaitement le maître ;

Car des fautes ou de faux pas

Elle ne saurait en commettre.
Vous voyez, c’est bien différent

De ce que racontait l’histoire.

Ah ! Si son verre était moins grand,

J’aurais voulu peut-être y boire
Il est bien grand, en vérité !

Ne croyez pas que je badine ;

Je boirai donc à sa santé,

Dans le Verre de Valentine.

L’agonisant

Ce doit être bon de mourir,

D’expirer, oui, de rendre l’âme,

De voir enfin les cieux s’ouvrir ;

Oui, bon de rejeter sa flamme

Hors d’un corps las qui va pourrir ;

Oui, ce doit être bon, Madame,

Ce doit être bon de mourir !
Bon, comme de faire l’amour,

L’amour avec vous, ma Mignonne,

Oui, la nuit, au lever du jour,

Avec ton âme qui rayonne,

Ton corps royal comme une cour ;

Ce doit être bon, ma Mignonne,

Oui, comme de faire l’amour ;
Bon, comme alors que bat mon cœur,

Pareil au tambour qui défile,

Un tambour qui revient vainqueur,

D’arracher le voile inutile

Que retenait ton doigt moqueur,

De t’emporter comme une ville

Sous le feu roulant de mon cœur;
De faire s’étendre ton corps,

Dont le soupirail s’entrebâille.

Dans de délicieux efforts,

Ainsi qu’une rose défaille

Et va se fondre en parfums forts,

Et doux, comme un beau feu de paille ;

De faire s’étendre ton corps ;
De faire ton âme jouir,

Ton âme aussi belle à connaître,

Que tout ton corps à découvrir ;

De regarder par la fenêtre

De tes yeux ton amour fleurir,

Fleurir dans le fond de ton être

De faire ton âme jouir ;
D’être à deux une seule fleur,

Fleur hermaphrodite, homme et femme,

De sentir le pistil en pleur,

Sous l’étamine toute en flamme,

Oui d’être à deux comme une fleur,

Une grande fleur qui se pâme,

Qui se pâme dans la chaleur.
Oui, bon, comme de voir tes yeux

Humides des pleurs de l’ivresse,

Quand le double jeu sérieux

Des langues que la bouche presse,

Fait se révulser jusqu’aux cieux,

Dans l’appétit de la caresse,

Les deux prunelles de tes yeux ;
De jouir des mots que ta voix

Me lance, comme des flammèches,

Qui, me brûlant comme tes doigts,

M’entrent au cœur comme des flèches,

Tandis que tu mêles ta voix

Dans mon oreille que tu lèches,

À ton souffle chaud que je bois ;
Comme de mordre tes cheveux,

Ta toison brune qui ruisselle,

Où s’étalent tes flancs nerveux,

Et d’empoigner les poils de celle

La plus secrète que je veux,

Avec les poils de ton aisselle,

Mordiller comme tes cheveux ;
D’étreindre délicatement

Tes flancs nus comme pour des luttes,

D’entendre ton gémissement

Rieur comme ce chant des flûtes,

Auquel un léger grincement

Des dents se mêle par minutes,

D’étreindre délicatement,
De presser ta croupe en fureur

Sous le désir qui la cravache

Comme une jument d’empereur,

Tes seins où ma tête se cache

Dans la délicieuse horreur

Des cris que je que je t’arrache

Du fond de ta gorge en fureur ;
Ce doit être bon de mourir,

Puisque faire ce que l’on nomme

L’amour, impérieux plaisir

De la femme mêlée à l’homme,

C’est doux à l’instant de jouir,

C’est bon, dis-tu, c’est bon oui comme,

Comme si l’on allait mourir ?

Les Baisers

Sonnez, sonnez haut sur la joue,

Baisers de la franche amitié,

Comme un fils de neuf ans qui joue,

Petit tapageur sans pitié.
Baiser du respect qui s’imprime

À la porte du cœur humain,

Comme avec l’aile d’une rime,

Effleurez à peine la main ;
Baiser d’affection armée,

De la mère au cœur noble et fier

Sur le front de la tête aimée,

Vibrez mieux que le bruit du fer.
Baiser d’affection aînée,

Ou de mère, le jour des prix,

Sur chaque tête couronnée

Laissez-vous tomber, sans mépris.
Baisers d’affections voisines,

Voltigez du rire joyeux

Des sœurs ou des jeunes cousines

Sur le nez, la bouche ou les yeux ;
Baiser plus doux que des paroles,

Baiser des communes douleurs,

Ferme en soupirant les corolles

Des yeux d’où s’échappent les pleurs :
Baiser de la passion folle

Baise la trace de ses pas,

Réellement, sans hyperbole,

Pour montrer que tu ne mens pas.
Baise un bas ourlet de sa robe,

L’éventail quitté par ses doigts,

Et si tout objet se dérobe,

Feins dans l’air de baiser sa voix ;
Et si l’on garde le silence,

Tu dois t’en aller, c’est plus sûr ;

Mais avant ton aile s’élance

Et tu t’appliques sur son mur.
Reviens plus joyeux que la veille,

Mouille son ongle musical,

Les bords riants de son oreille.

Que le monde te soit égal !
Baiser du désir qui veut mordre,

Pose-toi derrière le cou,

Dans la nuque où l’on voit se tordre

Une mèche qui te rend fou.
Sur sa bouche et sur sa promesse,

Profond et pur comme le jour,

Plus long qu’un prêtre à la grand messe,

Oubliez-vous, Baiser d’amour.

L’âme

Comme un exilé du vieux thème,

J’ai descendu ton escalier ;

Mais ce qu’a lié l’Amour même,

Le temps ne peut le délier.
Chaque soir quand ton corps se couche

Dans ton lit qui n’est plus à moi,

Tes lèvres sont loin de ma bouche ;

Cependant, je dors près de Toi.
Quand je sors de la vie humaine,

J’ai l’air d’être en réalité

Un monsieur seul qui se promène ;

Pourtant je marche à ton côté.
Ma vie à la tienne est tressée

Comme on tresse des fils soyeux,

Et je pense avec ta pensée,

Et je regarde avec tes yeux.
Quand je dis ou fais quelque chose,

Je te consulte, tout le temps ;

Car je sais, du moins, je suppose,

Que tu me vois, que tu m’entends.
Moi-même je vois tes yeux vastes,

J’entends ta lèvre au rire fin.

Et c’est parfois dans mes nuits chastes

Des conversations sans fin.
C’est une illusion sans doute,

Tout cela n’a jamais été ;

C’est cependant, Mignonne, écoute,

C’est cependant la vérité.
Du temps où nous étions ensemble,

N’ayant rien à nous refuser,

Docile à mon désir qui tremble,

Ne m’as-tu pas, dans un baiser,
Ne m’as-tu pas donné ton âme ?

Or le baiser s’est envolé,

Mais l’âme est toujours là, Madame ;

Soyez certaine que je l’ai.

Les Cartes

C’était en octobre, un dimanche,

Je revenais de déjeuner ;

Vous jouiez au lit, toute blanche,

Vos cartes dans votre main franche,

Qui commence à les retourner.
Vous faisiez une réussite ;

Est-ce pour voir si je t’aimais ‘?

Est-ce la grande, ou la petite ?

Vous avez dit haut, pas très vite :

 » Les cartes ne mentent jamais « .
Au fait, pourquoi mentiraient-elles ?

Elles n’ont aucune raison,

Vous me faisiez des peurs mortelles,

Et fixant sur moi vos prunelles :

 » Une femme dans la maison.  »
C’était vrai de vrai, tout de même !

Je ne dis rien et me tins coi.

Mais je dus paraître un peu blême.

C’était une femme que j’aime,

Je ne veux pas dire pourquoi.
Puis vous parlâtes de concierge,

Car vous voyiez mon embarras.

Ah ! je vous dois un fameux cierge !

Bien que l’autre soit encor vierge

De l’enlacement de mes bras.
J’aime tout autant vous le dire

Et jeter ma faute au panier,

Belle sorcière de Shakespeare :

La vérité, c’est ton empire,

Je n’essayerai pas de nier.
Il me faudrait faire un mensonge,

Ce qui te déplaît tellement

Que j’en frémis lorsque j’y songe

Le temps a passé son éponge

Délicate sur ce moment.
Ah ! si ce n’était qu’une femme !

Si ce n’était qu’une maison !

Mais j’aime avec la même flamme

Et la demoiselle et la dame

Sur tous les points de l’horizon.
Toujours à la piste, aux écoutes,

Au guet, partout, sans respirer,

Je les suis, sur toutes les routes.

Si je ne les désirais toutes,

Je ne saurais vous adorer !
Oui, quand ainsi j’ai vu la femme

Pour toutes sortes de raisons

Et je ris bien au fond de l’âme,

Nous avons à Paris, Madame,

Tant de femmes dans les maisons !