L’homme Aux Cercueils

Maître Christian Loftel n’a d’état que celui

De faire des cercueils pour les mortels ses frères,

Au fond d’une boutique aux placards funéraires

Où depuis quarante ans le jour à peine à lui.
À cause de son air étrange, nul vers lui

Ne vient : il a le froid des urnes cinéraires.

Parfois, quelque homme en deuil discute des parères

Et retourne, hanté de ce spectre d’ennui.
Ô sage, qui toujours gardes tes lèvres closes,

Maître Christian Loftel ! tu dois savoir des choses

Qui t’ont creusé le front et t’ont fait joint les sourcils.
Réponds ! Quand tu construis les planches péremptoires,

Combien d’âmes de morts, au choc de tes outils

Te content longuement leurs posthumes histoires ?

L’idiote Aux Cloches

I
Elle a voulu trouver les cloches

Du Jeudi-Saint sur les chemins ;

Elle a saigné ses pieds aux roches

À les chercher dans les soirs maints,

Ah ! lon lan laire,

Elle a meurtri ses pieds aux roches ;

On lui disait :  » Fouille tes poches.

– Nenni, sont vers les cieux romains :

Je veux trouver les cloches, cloches,

Je veux trouver les cloches

Et je les aurai dans mes mains  » ;

Ah ! lon lan laire et lon lan la.

II
Or vers les heures vespérales

Elle allait solitaire, au bois.

Elle rêvait des cathédrales

Et des cloches dans les beffrois ;

Ah ! lon lai laire,

Elle rêvait des cathédrales,

Puis tout à coup, en de fous râles

S’élevait tout au loin sa voix :

 » Je veux trouver les cloches, cloches,

Je veux trouver les cloches

Et je les aurai dans mes mains  » ;

Ah ! lon lan laire et lon lan la.

III
Une aube triste, aux routes croches,

On la trouva dans un fossé.

Dans la nuit du retour des cloches

L’idiote avait trépassé ;

Ah ! lon lan laire,

Dans la nuit du retour des cloches,

À leurs métalliques approches,

Son rêve d’or fut exaucé :

Un ange mit les cloches, cloches,

Lui mit toutes les cloches,

Là-haut, lui mit toutes aux mains ;

Ah ! lon lan laire et lon lan la.

Marches Funèbres

J’écoute en moi des voix funèbres

Clamer transcendantalement,

Quand sur un motif allemand

Se rythment ces marches célèbres.
Au frisson fou de mes vertèbres

Si je sanglote éperdument,

C’est que j’entends des voix funèbres

Clamer transcendantalement.
Tel un troupeau spectral de zèbres

Mon rêve rôde étrangement ;

Et je suis hanté tellement

Qu’en moi toujours, dans mes ténèbres,
J’entends geindre des voix funèbres.

Musiques Funèbres

Quand, rêvant de la morte et du boudoir absent,

Je me sens tenaillé des fatigues physiques,

Assis au fauteuil noir, près de mon chat persan,

J’aime à m’inoculer de bizarres musiques,

Sous les lustres dont les étoiles vont versant

Leur sympathie au deuil des rêves léthargiques.
J’ai toujours adoré, plein de silence, à vivre

En des appartements solennellement clos,

Où mon âme sonnant des cloches de sanglots,

Et plongeant dans l’horreur, se donne toute à suivre,

Triste comme un son mort, close comme un vieux livre,

Ces musiques vibrant comme un éveil de flots.
Que m’importent l’amour, la plèbe et ses tocsins ?

Car il me faut, à moi, des annales d’artiste ;

Car je veux, aux accords d’étranges clavecins,

Me noyer dans la paix d’une existence triste

Et voir se dérouler mes ennuis assassins,

Dans le prélude où chante une âme symphoniste.
Je suis de ceux pour qui la vie est une bière

Où n’entrent que les chants hideux des croquemorts,

Où mon fantôme las, comme sous une pierre,

Bien avant dans les nuits cause avec ses remords,

Et vainement appelle, en l’ombre familière

Qui n’a pour l’écouter que l’oreille des morts.
Allons ! que sous vos doigts, en rythme lent et long

Agonisent toujours ces mornes chopinades

Ah ! que je hais la vie et son noir Carillon !

Engouffrez-vous, douleurs, dans ces calmes aubades,

Ou je me pends ce soir aux portes du salon,

Pour chanter en Enfer les rouges sérénades !
Ah ! funèbre instrument, clavier fou, tu me railles !

Doucement, pianiste, afin qu’on rêve encor !

Plus lentement, plaît-il ? Dans des chocs de ferrailles,

L’on descend mon cercueil, parmi l’affreux décor

Des ossements épars au champ des funérailles,

Et mon coeur a gémi comme un long cri de cor !