Vues Des Anges, Les Cimes Des Arbres Peut-être

Vues des Anges, les cimes des arbres peut-être

sont des racines, buvant les cieux ;

et dans le sol, les profondes racines d’un hêtre

leur semblent des faîtes silencieux.
Pour eux, la terre, n’est-elle point transparente

en face d’un ciel, plein comme un corps ?

Cette terre ardente, où se lamente

auprès des sources l’oubli des morts.

Printemps

Ô mélodie de la sève

qui dans les instruments

de tous ces arbres s’élève -,

accompagne le chant

de notre voix trop brève.
C’est pendant quelques mesures

seulement que nous suivons

les multiples figures

de ton long abandon,

ô abondante nature.
Quand il faudra nous taire,

d’autres continueront

Mais à présent comment faire

pour te rendre mon

grand coeur complémentaire ?

Puisque Tout Passe, Faisons

Puisque tout passe, faisons

la mélodie passagère ;

celle qui nous désaltère,

aura de nous raison.
Chantons ce qui nous quitte

avec amour et art ;

soyons plus vite

que le rapide départ.

Qu’il Est Doux Parfois D’être De Ton Avis

Qu’il est doux parfois d’être de ton avis,

frère aîné, ô mon corps,

qu’il est doux d’être fort

de ta force,

de te sentir feuille, tige, écorce

et tout ce que tu peux devenir encor,

toi, si près de l’esprit.
Toi, si franc, si uni

dans ta joie manifeste

d’être cet arbre de gestes

qui, un instant, ralentit

les allures célestes

pour y placer sa vie.

Si L’on Chante Un Dieu

Si l’on chante un dieu,

ce dieu vous rend son silence.

Nul de nous ne s’avance

que vers un dieu silencieux.
Cet imperceptible échange

qui nous fait frémir,

devient l’héritage d’un ange

sans nous appartenir.

Souvent Au-devant De Nous

Souvent au-devant de nous

l’âme-oiseau s’élance ;

c’est un ciel plus doux

qui déjà la balance,
pendant que nous marchons

sous des nuées épaisses.

Tout en peinant, profitons

de son ardente adresse.

Sur Le Soupir De L’amie

toute la nuit se soulève,

une caresse brève

parcourt le ciel ébloui.
C’est comme si dans l’univers

une force élémentaire

redevenait la mère

de tout amour qui se perd.

Tel Cheval Qui Boit À La Fontaine

Tel cheval qui boit à la fontaine,

telle feuille qui en tombant nous touche,

telle main vide, ou telle bouche

qui nous voudrait parler et qui ose à peine -,
autant de variations de la vie qui s’apaise,

autant de rêves de la douleur qui somnole :

ô que celui dont le coeur est à l’aise,

cherche la créature et la console.

Tout Se Passe À Peu Près Comme

Tout se passe à peu près comme

si l’on reprochait à la pomme

d’être bonne à manger.

Mais il reste d’autres dangers.
Celui de la laisser sur l’arbre,

celui de la sculpter en marbre,

et le dernier, le pire :

de lui en vouloir d’être en cire.

N’est-ce Pas Triste Que Nos Yeux Se Ferment

N’est-ce pas triste que nos yeux se ferment ?

On voudrait avoir les yeux toujours ouverts,

pour avoir vu, avant le terme,

tout ce que l’on perd.
N’est-il pas terrible que nos dents brillent ?

Il nous aurait fallu un charme plus discret

pour vivre en famille

en ce temps de paix.
Mai s n’est-ce pas le pire que nos mains se cramponnent,

dures et gourmandes ?

Faut-il que des mains soient simples et bonnes

pour lever l’offrande !

Ô Mes Amis, Vous Tous, Je Ne Renie

Ô mes amis, vous tous, je ne renie

aucun de vous ; ni même ce passant

qui n’était de l’inconcevable vie

qu’un doux regard ouvert et hésitant.
Combien de fois un être, malgré lui,

arrête de son oeil ou de son geste

l’imperceptible fuite d’autrui,

en lui rendant un instant manifeste.
Les inconnus. Ils ont leur large part

à notre sort que chaque jour complète.

Précise bien, ô inconnue discrète,

mon coeur distrait, en levant ton regard.

Ô Nostalgie Des Lieux Qui N’étaient Point

Ô nostalgie des lieux qui n’étaient point

assez aimés à l’heure passagère,

que je voudrais leur rendre de loin

le geste oublié, l’action supplémentaire !
Revenir sur mes pas, refaire doucement

– et cette fois, seul tel voyage,

rester à la fontaine davantage,

toucher cet arbre, caresser ce banc
Monter à la chapelle solitaire

que tout le monde dit sans intérêt ;

pousser la grille de ce cimetière,

se taire avec lui qui tant se tait.
Car n’est-ce pas le temps où il importe

de prendre un contact subtil et pieux ?

Tel était fort, c’est que la terre est forte ;

et tel se plaint : c’est qu’on la connaît peu.

Paume

Paume, doux lit froissé

où des étoiles dormantes

avaient laissé des plis

en se levant vers le ciel.
Est-ce que ce lit était tel

qu’elles se trouvent reposées,

claires et incandescentes,

parmi les astres amis

en leur élan éternel ?
Ô les deux lits de mes mains,

abandonnés et froids,

légers d’un absent poids

de ces astres d’airain.

Portrait Intérieur

Ce ne sont pas des souvenirs

qui, en moi, t’entretiennent ;

tu n’es pas non plus mienne

par la force d’un beau désir.
Ce qui te rend présente,

c’est le détour ardent

qu’une tendresse lente

décrit dans mon propre sang.
Je suis sans besoin

de te voir apparaître ;

il m’a suffi de naître

pour te perdre un peu moins.

Eros (i)

Ô toi, centre du jeu

où l’on perd quand on gagne ;

célèbre comme Charlemagne,

roi, empereur et Dieu, –
tu es aussi le mendiant

en pitoyable posture,

et c’est ta multiple figure

qui te rend puissant. –
Tout ceci serait pour le mieux ;

mais tu es, en nous (c’est pire)

comme le noir milieu

d’un châle brodé de cachemire.