Ores Je Te Veux Faire Un Solennel Serment

Ores je te veux faire un solennel serment,

Non serment qui m’oblige à t’aimer d’avantage,

Car meshuy je ne puis ; mais un vray tesmoignage

A ceulx qui me liront, que j’aime loyaument.
C’est pour vray, je vivray, je mourray en t’aimant.

Je jure le hault ciel, du grand Dieu l’heritage,

Je jure encor l’enfer, de Pluton le partage,

Où les parjurs auront quelque jour leur tourment ;
Je jure Cupidon, le Dieu pour qui j’endure ;

Son arc, ses traicts, ses yeux et sa trousse je jure :

Je n’aurois jamais fait : je veux bien jurer mieux,
J’en jure par la force et pouvoir de tes yeux,

Je jure ta grandeur, ta douceur et ta grace,

Et ton esprit, l’honneur de ceste terre basse.

Où Qu’aille Le Soleil, Il Ne Voit Terre Aucune

Où qu’aille le Soleil, il ne voit terre aucune,

Où les maulx que tu fais ne te facent nommer.

Mais de toy icy bas qu’en doit l’on presumer,

Quand de ton pere aussi tu n’as mercy pas une ?
Ta force en terre, au ciel, par tout le monde est une :

L’oiseau par l’air volant sent la force d’aimer,

Et les poissons cachez dans le fond de la mer,

Et des poissons le Roy, le grand pere Neptune.
Le noir Pluton, forcé par ta fléche meurtriere,

Sortit voir les rayons de l’estrange lumiere.

Ô petit Dieu, le ciel, l’eau, l’air, l’enfer, la terre,
Te crient le vainqueur ! Meshuy laisse ces traicts ;

Tu n’as plus où tirer : quand aura l’on la paix,

Si la victoire, au pis, n’est la fin de la guerre ?

Ou Soit Lors Que Le Jour Le Beau Soleil Nous Donne

Ou soit lors que le jour le beau Soleil nous donne,

Ou soit quand la nuict oste aux choses la couleur,

Je n’ay rien en l’esprit que ta grande valeur,

Et ce souvenir seul jamais ne m’abandonne.
A ce beau souvenir tout entier je me donne,

Et s’il tire avec soy tousjours quelque douleur,

Je ne prens point cela toutefois pour malheur,

Car d’un tel souvenir la douleur mesme est bonne.
Ce souvenir me plaist encor qu’il me tourmente,

Car rien que tes valeurs à moy il ne presente.

Il me desplait d’un point, qu’il fait que je repense.
Une grace cent fois. Or meshuy vois-je bien,

Pour pouvoir penser tout ce que tu as de bien,

Qu’il ne faut pas deux fois qu’une grace je pense.

Quand Celle J’oy Parler Qui Pare Nostre France

Quand celle j’oy parler qui pare nostre France,

Lors son riche propos j’admire en escoutant ;

Et puis s’elle se taist, j’admire bien autant

La belle majesté de son grave silence.
S’elle escrit, s’elle lit, s’elle va, s’elle dance,

Or je poise son port, or son maintien constant,

Et sa guaye façon ; et voir en un instant

De çà de là sortir mille graces je pense.
J’en dis le grammercis à ma vive amitié,

De quoy j’y vois si cler ; et du peuple ay pitié :

De mil vertus qu’il voit en un corps ordonnees,
La dixme il n’en voit pas, et les laisse pour moy :

Certes j’en ay pitié ; mais puis apres je voy

Qu’onc ne furent à tous toutes graces donnees.

Quand J’ose Voir Madame, Amour Guerre Me Livre

Quand j’ose voir Madame, Amour guerre me livre,

Et se pique à bon droit que je vay follement

Le cercher en son regne ; et alors justement

Je souffre d’un mutin temeraire la peine.
Or me tiens-je loing d’elle, et ta main inhumaine,

Amour, ne chomme pas : mais si aucunement,

Pitié logeoit en toy, tu devois vrayement

T’ayant laissé le camp, me laisser prendre haleine.
N’aye-je pas donc raison, ô Seigneur, de me plaindre,

Si estant loing de feu, ma chaleur n’est pas moindre ?

Quand d’elle pres je suis, lors tu dois faire preuve
De ta force sur moy ; mais or tu dois aussi

Relascher la rigueur de mon aspre soucy :

Trop mortelle est la guerre où l’on n’a jamais tresve.

Reproche Moy Maintenant, Je Le Veux

Reproche moy maintenant, je le veux,

Si oncq de toy j’ay eu faveur aucune,

Traistre, legere, inconstance fortune.

Reproche moi hardiment, si tu peux.
Depuis le jour qu’en mal’heure mes yeux

Voyent du ciel la lumiere importune,

Je suis le but, la descharge commune

De tous les coups de ton bras furieux.
Bien tost j’auray, desjà l’heure s’avance,

J’auray de toy par mort quelque vengence,

Lors que de moy l’ame sera partie.
A toy vrayement le camp demeurera ;

Mais, j’en suis seur, ma mort te faschera,

De te laisser cruelle sans partie.

Si Onc J’eus Droit, Or J’en Ay De Me Plaindre

Si onc j’eus droit, or j’en ay de me plaindre :

Car qui voudroit que je fusse content

Estant loing d’elle ? Et je ne sçay pourtant,

En estant pres, si mon mal seroit moindre.
Ou pres, ou loing, le mal me vient atteindre ;

J’ay beau fuir, en tous lieux il m’attend

Pres, un vif mal ; et puis, loing d’elle estant,

Une langueur, autant ou plus à craindre.
Ô fier Amour, que tu as long le bras,

Puis qu’en fuyant on ne l’evite pas !

Puis qu’il te plaist, helas, je suis tesmoing,
Puis qu’à mon dam il t’a pleu que le sente,

Que ta main a, d’une arme non contente,

Le feu de pres, et les flesches de loing.

Tu M’as Rendu La Veuë, Amour, Je Le Confesse

Tu m’as rendu la veuë, Amour, je le confesse.

De grace que c’estoit à peine je sçavoy,

Et or toute la grace en un monceau je voy,

De toutes parts luisant en ma grande maistresse.
Or de voir et revoir ce thresor je ne cesse,

Comme un masson qui a quelque riche paroy

Creusé d’un pic heureux qui recele soubs soy

Des avares ayeux la secrette richesse.
Or j’ay de tout le bien la cognoissance entiere,

Honteux de voir si tard la plaisante lumiere :

Mais que gagne je, Amour, que ma veuë est plus claire,
Que tu m’ouvres les yeux, et m’affines les sens ?

Et plus je voy de bien, et plus de maulx je sens :

Car le feu qui me brusle est celuy qui m’esclaire.

Un Lundy Fut Le Jour De La Grande Journee

Un Lundy fut le jour de la grande journee

Que l’Amour me livra : ce jour il fut vainqueur

Ce jour il se fit maistre et tyran de mon coeur :

Du fil de ce jour pend toute ma destinee.
Lors fut à mon tourment ma vie abandonnee,

Lors Amour m’asservit à sa folle rigueur.

C’est raison qu’à ce jour, le chef de ma langueur,

Soit la place en mes vers la premiere donnee.
Je ne sçay que ce fut, s’Amour tendit ses toiles

Ce jour là pour m’avoir, ou bien si les estoiles

S’estoient encontre moy en embusche ordonnees ;
Pour vray je fus trahy, mais la main j’y prestois :

Car plus fin contre moy que nul autre j’estois,

Qui sceus tirer d’un jour tant de males annees.

Je Publiëray Ce Bel Esprit Qu’elle A

Je publiëray ce bel esprit qu’elle a,

Le plus posé, le plus sain, le plus seur,

Le plus divin, le plus vif, le plus meur,

Qui oncq du ciel en la terre vola.
J’en sçay le vray, et si cest esprit là

Se laissoit voir avecques sa grandeur,

Alors vrayment verroit l’on par grand heur

Les traicts, les arcs, les amours qui sont là.
A le vanter je veux passer mon aage :

Mais le vanter, comme il faut, c’est l’ouvrage

De quelque esprit, helas, non pas du mien ;
Non pas encor de celuy d’un Virgile,

Ny du vanteur du grand meurtrier Achile ;

Mais d’un esprit qui fust pareil au sien.

Je Sçay Ton Ferme Cueur, Je Cognois Ta Constance

 » Je sçay ton ferme cueur, je cognois ta constance :

Ne sois point las d’aimer, et sois seur que le jour,

Que mourant je lairray nostre commun sejour,

Encor mourant, de toy j’auray la souvenance.
J’en prens tesmoing le Dieu qui les foudres eslance,

Qui ramenant pour nous les saisons à leur tour,

Vire les ans legers d’un eternel retour,

Le Dieu qui les Cieux bransle à leur juste cadence,
Qui fait marcher de reng aux lois de la raison

Ses astres, les flambeaux de sa haute maison,

Qui tient les gonds du ciel et l’un et l’autre pole.   »
Ainsi me dit ma Dame, ainsi pour m’asseurer

De son cueur debonnaire, il luy pleut de jurer ;

Mais je l’eusse bien creuë à sa simple parole.

Je Veux Qu’on Sçache Au Vray Comme Elle Estoit Armee

Je veux qu’on sçache au vray comme elle estoit armee

Lors qu’elle print mon coeur au dedans de son fort,

De peur qu’à ma raison on n’en donne le tort,

Et de m’avoir failli qu’elle ne soit blasmee.
Sa douceur, sa grandeur, ses yeulx, sa grace aimee,

Fut le reng qui premier fit sur moy son effort ;

Et puis de ses vertus un autre reng plus fort,

Et son esprit, le chef de ceste grande armee.
Qu’eusse-je fait tout seul ? je me suis laissé prendre ;

Mais à son esprit seul je me suis voulu rendre.

C’est celuy qui me print, qui à son gré me méne,
Qui de me faire mal a eu tant de pouvoir :

Mais puis qu’il faut souffrir, je me tiens fier d’avoir

Une si grand’ raison d’une si grande peine.

L’un Chante Les Amours De La Trop Belle Hélène

L’un chante les amours de la trop belle Hélène,

L’un veut le nom d’Hector par le monde semer,

Et l’autre par les flots de la nouvelle mer

Conduit Jason gaigner les trésors de la laine.
Moy je chante le mal qui à mon gré me meine :

Car je veus, si je puis, par mes carmes charmer

Un tourment, un soucy, une rage d’aimer,

Et un espoir musard, le flatteur de ma peine.
De chanter rien d’autruy meshuy qu’ay je que faire ?

Car de chanter pour moy je n’ay que trop à faire.

Or si je gaigne rien à ces vers que je sonne,
Madame, tu le sçais, ou si mon temps je pers :

Tels qu’ils sont, ils sont tiens : tu m’as dicté mes vers,

Tu les a faicts en moy, et puis je te les donne.

Maint Homme Qui M’entend, Lors Qu’ainsi Je La Vante

Maint homme qui m’entend, lors qu’ainsi je la vante,

N’ayant oncq rien pareil en nulle autre esprouvé,

Pense, ce que j’en dis, que je l’aye trouvé,

Et croit qu’à mon plaisir ces louanges j’invente.
Mais si rien de son los en sa faveur l’augmente,

Si de mentir pour elle il m’est oncq arrivé,

Je consens que je sois de son amour privé ;

Je consens, si je mens, que mon espoir me mente.
Qui ne m’en croit, la voyë : il aura lors creance

De plus que je n’en dis, d’autant comme j’en pense.

Aussi, pour dire vray, ce n’est pas là le doute,
Si je la loue plus qu’elle n’a merité,

Si je faulx en disant plus que la verité :

Le doute est si je faulx à ne la dire toute.

Ô Qui A Jamais Veu Une Barquette Telle

Ô qui a jamais veu une barquette telle,

Que celle où ma maistresse est conduitte sur l’eau ?

L’eau tremble, et s’esforçant sous se riche vaisseau,

Semble s’enorgueillir d’une charge si belle.
On diroit que la nuict à grands troupes appelle

Les estoiles, pour voir celle, dans le batteau,

Qui est de nostre temps un miracle nouveau,

Et que droit sur son chef tout le ciel estincelle.
Pour vray onc je ne vis une nuict estoillee

Si bien que celle nuict qu’elle s’en est allee :

Tous les astres y sont, qui content estonnez
Les biens qu’ils ont chascun à ma Dame donnez ;

Mais ils luisent plus clair, estans rouges de honte

D’en avoir tant donné qu’ils n’en sçachent le compte.