Les Bouquins

Tu me vois quelquefois triste, énervé, grincheux,

— Quand j’ai fumé surtout mes pipes allemandes

En travaillant longtemps — alors, tu me demandes

D’où vient l’expression si dure de mes yeux.
Tu me dis que mes grands bouquins sont ennuyeux

Comme les pins et leurs petits pots dans les landes ;

C’est vrai : viens tes baisers sont comme des amandes :

Ils ont un parfum blanc : ils sont délicieux.
T’aimer bien, ça vaut mieux que de rimer des strophes

Ou que d’étudier de tristes philosophes.

Dans un livre savant, hier soir, je lisais :
On y voulait prouver d’une façon notoire

Que la réalité n’est qu’  » hallucinatoire  » ;

Je suis halluciné, chère, par tes baisers.

Les Cerises

Le banc serait de lierre et de pierre effritée.

Auprès du vieux parterre où de tristes ricins

Ombrageraient la poule et ses petits poussins

Je vous dorloterais, ô mon enfant gâtée.
Les roses cerisiers à l’écorce argentée,

Dont les fruits sont pareils aux coraux abyssins,

Pleurant leurs larmes d’or au-dessus des fusains,

Nous diraient la chanson des moineaux enchantée.
Et je vous cueillerais sur ces frais cerisiers

Des cerises qu’un brin de bois lierait pareilles

Pour vous les mettre ainsi que des pendants d’oreilles :
Et, me baissant un peu pour que vous me baisiez

Au front, je vous rendrais dans vos cheveux en boucles

Vos baisers, en mordant vos rouges escarboucles.

Les Nègres

À M. Amaury de Cazanove
Quand le vieux Madécasse aux doigts noueux mourra,

Les gens de l’Île, ceux de la Grève et des Mornes,

Ses anciens amis, les noires maigres et mornes,

Feront sa fosse, et la mer au loin chantera.
Coiffé d’un vieux gibus, nu-jambes, un priera.

Les autres souffleront de vieux airs dans des cornes,

— Puis, au long des sentiers où s’enlacent des viornes,

Un coup de vieux fusil à pierre pétera.
Ils pleureront l’ami brave aux cheveux de laine,

Lorsqu’accroupis auprès de la mer haute et pleine

Ils prendront le repos, vêtus en vieux pompiers,
Et que, fumant leur pipe en bois, courbant l’échine,

Hébétés, regardant sur les quais des machines,

Avec leurs doigts de mains ils cureront leurs pieds.

Menuet

À M. A. Planté.
Les violes grincent,

Et les clavecins.

Dans le salon bleu, les marquis très minces,

Les clames nu-seins,

Avec des roideurs de marionnettes

Muettes

Font un menuet

Muet.
Ô têtes poudrées !

Les larges yeux noirs,

Près du foyer clair aux larges flambées,

Sont vos purs miroirs :

Sur ces miroirs noirs de perruques roses

Se pose

Un miroitement

Charmant.
Dans le parc bleuâtre

Où pleure un jet d’eau,

Du salon dansant, on peut voir s’ébattre

Des robes Watteau.

Pour fuir les galants, grimpent aux échelles

Des belles,

Laissant voir leurs bas

D’en bas.
Monsieur de Voltaire

Est d’un grand talent.

Il fait avec goût les rimes légères,

Et, voûté, tremblant,

Avec son visage aux rides de pomme,

Cet homme,

Cet homme est vraiment

Charmant.

La Fièvre

Les genêts luisent dans la lande désolée ;

Sur l’ocre des coteaux la bruyère est de sang :

Mais tu ne peux guérir mon cœur triste où descend

Le souvenir de ma pauvre enfance en allée.
Viens : elle est d’émeraude et d’argent la vallée ;

Douce comme ta voix, l’eau chuchote en passant,

Et clair comme ton rire est l’angélus croissant ;

Fraîche comme ta bouche est la mousse mouillée.
J’ai la fièvre : Viens là, près de ces romarins,

Près de ce puits glacé que ronge l’herbe fraîche ;

Viens, pleurons et mourons, fillette aux yeux sereins ;
Nous sommes las : moi, las de sentir une brèche

En mon cœur mort d’amour lors de son mois de mai,

Toi, lasse en ton printemps de n’avoir pas aimé.

La Petite Qui Est Morte

Une petite hutte avec un chien devant..

Ô ma chère ! Ce soir, cette rose est mouillée.

Dans le grand parc, auprès de la grille rouillée,

Je l’ai prise pour toi, tout à l’heure, en rêvant.
Il bruine au dehors ; viens ici, viens le vent

Dans les lauriers sanglote.. oh ! reste ainsi liée

Avec tes frêles bras à mon cou mi-pliée..

Faisons de nos cœurs morts un amour revivant.
Plonge avec tes doux yeux de sombre violette

Dans mon regard si triste et grave qui reflète

Mes deuils d’amour Entends ma voix Elle est le glas
Qui conduit doucement dans sa petite robe,

La seule que j’aimai, la Morte aux pâleurs d’aube

Qui dans ses mains de cire a de légers lilas.

La Prière

Mon rêve est simple : il est trop simple, ô mon enfant,

Peut-être, pour que toi qui m’aimes, le comprennes,

— Car les rêves qu’on fait au couvent sont de reines

Qui siègent près de rois dont l’air est triomphant. —
Le soir, auprès du feu, quand il ferait du vent

Et que tout gémirait dans la forêt prochaine,

Dans un fauteuil fané d’antique bois de chêne

Nous écouterions fuir la bourrasque en rêvant.
Et le globe laiteux et pâle de la lampe

Éclairant, ce tableau serait comme une estampe,

Une estampe très vague et faite au temps passé ;
Et, quand minuit très lent sonnerait au village,

Je te joindrais les mains et comme une enfant sage

Tu dirais ta prière à mon cœur trépassé.

1889-1890.

Le Bon Chien

Toi, lasse en ton printemps de n’avoir pas aimé,

Gamine au doux profil de vierge du Corrège.

Tu pleures la saison des amandiers en neige

Et les lilas légers du pâle mois de mai.
Ô fillette ! Jamais un ami n’a fermé

Sur toi, petit oiseau, ses deux bras comme un piège ?

Viens, viens : je te dirai des mots très doux que sais-je ?

Je te dirai mes vers tristes, l’esprit calmé.
Allons-nous-en bien loin, bien loin, petite vierge ;

Allons-nous-en là-bas, tu sais près de la berge

D’où, sur l’eau toute bleue, on voit courir le vent ;
Et plus tard nous aurons, aux fougères d’automne,

Sur le coteau fané, si triste quand il tonne,

Une petite hutte avec un chien devant.

Dont Les Fils Vers Les Aventures S’en Allèrent

Dont les fils vers les aventures s’en allèrent,

avait dit la bonne dame vieille, derrière

la grille pleine de roses trémières roses

dans l’herbe bleue. Et ce fut une douce chose,

lorsque je repassai devant mon lieu natal,

devant la petite gare aux vieux catalpas

de l’endroit où je suis né. J’ai vu encore

l’impression de mes quatre ans : l’eau claire à l’ombre,

coulant entre des berceaux de feuilles glacées,

de quand je me demandais où allait l’eau,

au soleil, si loin, l’eau, dans cette obscurité

qu’elle a au soleil. Et j’ai revu l’enfance,

quand je cherchais où était la fin de cette eau.

Et depuis, j’ai revu de même ce ruisseau.