Que De Fois, Près D’oxford

Pour un ami.
Que de fois, près d’Oxford, en ce vallon charmant,

Où l’on voit fuir sans fin des collines boisées,

Des bruyères couper des plaines arrosées,

La rivière qui passe et le vivier dormant,
Pauvre étranger d’hier, venu pour un moment,

J’ai reconnu, parmi les maisons ardoisées,

Le riant presbytère et ses vertes croisées,

Et j’ai dit en mon cœur : Vivre ici seulement !
Hélas ! si c’est là tout, qu’est-ce donc qui m’entraîne ?

Pourquoi si loin courir ? pourquoi pas la Touraine ;

Le pays de Rouen et ses pommiers fleuris ?
Un chaume du Jura, sous un large feuillage,

Ou bien, encor plus près, quelque petit village,

D’où, par delà Meudon, l’on ne voit plus Paris ?

Stances : Puisque, Sourde À Mon Vœu, La Fortune Jalouse

IMITÉ DE KIRKE WHITE.
Puisque, sourde à mon vœu, la fortune jalouse

Me refuse un toit chaste ombragé d’un noyer,

Quelques êtres qu’on aime et qu’on pleure, une épouse,

Et des amis, le soir, en cercle à mon foyer,
Ô nobles facultés, ô puissances de l’âme,

Levez-vous, et versez à ce cœur qui s’en va

L’huile sainte du fort, et ranimez sa flamme ;

Qu’il oublie aujourd’hui ce qu’hier il rêva.
Lorsque la nuit est froide, et que seul, dans ma chambre,

Près de mon poêle éteint j’entends siffler le vent,

Pensant aux longs baisers qu’en ces nuits de décembre

Se donnent les époux, mon cœur saigne, et souvent,
Bien souvent je soupire, et je pleure, et j’écoute.

Alors, ô saints élans, ô prière, arrivez ;

Vite, emportez-moi haut sous la céleste voûte,

À la troisième enceinte, aux parvis réservés !
Que je perde à mes pieds ces plaines nébuleuses,

Et l’hiver, et la bise assiégeant mes volets !

Que des sphères en rond les orgues merveilleuses

Animent sous mes pas le jaspe des palais ;
Que je voie à genoux les Anges sans paroles ;

Qu’aux dômes étoilés je lise, triomphant,

Ces mots du doigt divin, ces mystiques symboles,

Grands secrets qu’autrefois connut le monde enfant ;
Que lisaient les vieillards des premières années,

Qu’à ses fils en Chaldée enseignait chaque aïeul.

Sans plus songer alors à mes saisons fanées,

Peut-être j’oublierai qu’ici-bas je suis seul.

Sur Un Front De Quinze Ans

Sur un front de quinze ans les cheveux blonds d’Aline,

Débordant le bandeau qui les voile à nos yeux,

Baignent des deux côtés ses sourcils gracieux :

Tel un double ruisseau descend de la colline.
Et sa main, soutenant ce beau front qui s’incline,

Aime à jouer autour, et dans les flots soyeux

À noyer un doigt blanc, et l’ongle curieux

Rase en glissant les bords où leur cours se dessine.
Mais, au sommet du front, où le flot séparé

Découle en deux ruisseaux et montre un lit nacré,

Là, je crois voir Amour voltiger sur la rive ;
Nager la Volupté sur deux vagues d’azur ;

Ou sur un vert gazon, sur un sable d’or pur,

La Rêverie assise, aux yeux bleus et pensive.

Toujours Je La Connus Pensive Et Sérieuse

Tacendo il nome de questa gentilissima.

Dante, Vita nuova.

Toujours je la connus pensive et sérieuse :

Enfant, dans les ébats de l’enfance joueuse

Elle se mêlait peu, parlait déjà raison ;

Et, quand ses jeunes sœurs couraient sur le gazon,

Elle était la première à leur rappeler l’heure,

À dire qu’il fallait regagner la demeure ;

Qu’elle avait de la cloche entendu le signal ;

Qu’il était défendu d’approcher du canal,

De troubler dans le bois la biche familière,

De passer en jouant trop près de la volière :

Et ses sœurs l’écoutaient. Bientôt elle eut quinze ans,

Et sa raison brilla d’attraits plus séduisants :

Sein voilé, front serein où le calme repose,

Sous de beaux cheveux bruns une figure rose,

Une bouche discrète au sourire prudent,

Un parler sobre et froid, et qui plaît cependant ;

Une voix douce et ferme, et qui jamais ne tremble,

Et deux longs sourcils noirs qui se fondent ensemble.

Le devoir l’animait d’une grave ferveur ;

Elle avait l’air posé, réfléchi, non rêveur :

Elle ne rêvait pas comme la jeune fille,

Qui de ses doigts distraits laisse tomber l’aiguille,

Et du bal de la veille au bal du lendemain

Pense au bel inconnu qui lui pressa la main.

Le coude à la fenêtre, oubliant son ouvrage,

Jamais on ne la vit suivre à travers l’ombrage

Le vol interrompu des nuages du soir,

Puis cacher tout d’un coup son front dans son mouchoir.

Mais elle se disait qu’un avenir prospère

Avait changé soudain par la mort de son père ;

Qu’elle était fille aînée, et que c’était raison

De prendre part active aux soins de la maison.

Ce cœur jeune et sévère ignorait la puissance

Des ennuis dont soupire et s’émeut l’innocence.

Il réprima toujours les attendrissements

Qui naissent sans savoir, et les troubles charmants,

Et les désirs obscurs, et ces vagues délices

De l’amour dans les cœurs naturelles complices.

Maîtresse d’elle-même aux instants les plus doux,

En embrassant sa mère, elle lui disait vous.

Les galantes fadeurs, les propos pleins de zèle

Des jeunes gens oisifs étaient perdus chez elle ;

Mais qu’un cœur éprouvé lui contât un chagrin,

À l’instant se voilait son visage serein :

Elle savait parler de maux, de vie amère,

Et donnait des conseils comme une jeune mère.

Aujourd’hui la voilà mère, épouse, à son tour ;

Mais c’est chez elle encor raison plutôt qu’amour.

Son paisible bonheur de respect se tempère ;

Son époux déjà mûr serait pour elle un père ;

Elle n’a pas connu l’oubli du premier mois,

Et la lune de miel qui ne luit qu’une fois,

Et son front et ses yeux ont gardé le mystère

De ces chastes secrets qu’une femme doit taire.

Heureuse comme avant, à son nouveau devoir

Elle a réglé sa vie Il est beau de la voir,

Libre de son ménage, un soir de la semaine,

Sans toilette, en été, qui sort et se promène

Et s’asseoit à l’abri du soleil étouffant,

Vers six heures, sur l’herbe, avec sa belle enfant.

Ainsi passent ses jours depuis le premier âge,

Comme des flots sans nom sous un ciel sans orage,

D’un cours lent, uniforme, et pourtant solennel ;

Car ils savent qu’ils vont au rivage éternel.
Et moi qui vois couler cette humble destinée

Au penchant du devoir doucement entraînée,

Ces jours purs, transparents, calmes, silencieux,

Qui consolent du bruit et reposent les yeux,

Sans le vouloir, hélas ! je retombe en tristesse ;

Je songe à mes longs jours passés avec vitesse,

Turbulents, sans bonheur, perdus pour le devoir,

Et je pense, ô mon Dieu ! qu’il sera bientôt soir !

Mes Livres

À mon ami Paul L (LE BIBLIOPHILE JACOB).
Nunc veterum libris

Horace.

J’aime rimer et j’aime lire aussi.

Lorsqu’à rêver mon front s’est obscurci,

Qu’il est sorti de ma pauvre cervelle,

Deux jours durant, une églogue nouvelle,

Soixante vers ou quatre-vingts au plus,

Et qu’au réveil, lourd encore et l’âme ivre,

Pour près d’un mois je me sens tout perclus,

Ô mes amis, alors je prends un livre.

Non pas un seul, mais dix, mais vingt, mais cent ;

Non les meilleurs, Byron le magnanime,

Le grand Milton ou Dante le puissant ;

Mais tous Anas de naissance anonyme

Semés de traits que je note en passant.

C’est mon bonheur. Sauriez-vous pas, de grâce,

En quel recoin et parmi quel fatras

Il me serait possible d’avoir trace

Du long séjour que fit à Carpentras

Monsieur Malherbe ; ou de quel air Ménage

Chez Sévigné jouait son personnage ?

Monsieur Conrart savait-il le latin

Mieux que Jouy ? consommait-il en plumes

Moins que Suard ? le docteur Gui Patin

Avait-il plus de dix mille volumes ?
Problèmes fins, procès toujours pendants,

Qu’à grand plaisir je retourne et travaille !

Vaut-il pas mieux, quand on est sur les dents,

Plutôt qu’aller rimailler rien qui vaille,

Se faire rat et ronger une maille ?
En cette humeur, s’il me vient sous la main,

Le long des quais, un vélin un peu jaune,

Le titre en rouge et la date en romain,

Au frontispice un saint Jean sur un trône,

Le tout couvert d’un fort blanc parchemin,

Oh ! que ce soit un Ronsard, un Pétrone,

Un A-Kempis, pour moi c’est un trésor,

Que j’ouvre et ferme et que je rouvre encor :

Je rôde autour et du doigt je le touche ;

Au parapet rien qu’à le voir couché,

En plein midi, l’eau me vient à la bouche ;

Et lorsqu’enfin j’ai conclu le marché,

Dans mon armoire il ne prend point la place

Où désormais il dormira caché,

Que je n’en aie au moins lu la préface.
On est au bal ; déjà sur le piano

Dix jolis doigts ont marqué la cadence ;

Sur le parquet déjà la contredanse

Déroule et brise et rejoint son anneau.

Mais tout d’un coup le bon Nodier qui m’aime,

Se souvenant d’avoir, le matin même,

Je ne sais où, découvert un bouquin

Que souligna de son crayon insigne

François Guyet (c’est, je crois, un Lucain),

De l’autre bout du salon m’a fait signe ;

J’y cours, adieu, vierges au cou de cygne !

Et, tout le soir, je lorgne un maroquin.

On l’a bien dit ; un cerveau de poëte,

Après cent vers, a grand besoin de diète,

Et pour ma part j’en sens l’effet heureux.

Quand j’ai huit jours cuvé mon ambroisie,

Las de bouquins et de poudre moisie,

Je reprends goût au nectar généreux.

Pas trop pourtant ; peu de sublime encore ;

L’eau me suffit, qu’un vin léger colore.
Vers ce temps-là l’on me voit au jardin,

Un doigt dans Pope, Addison ou Fontane,

Quitter vingt fois et reprendre soudain,

Comme en buvant son sorbet la sultane ;

Chaulieu m’endort à l’ombre d’un platane ;

Vite au réveil je relis le Mondain.

Je relis tout ; et bouquets à Climène

Et Corilas entretenant Ismène,

Et l’Aminta chantant son inhumaine ;

Mais la Chartreuse est surtout à mon gré ;

Et, mieux refait, la troisième semaine,

Je puis aller jusqu’à Goldsmith et Gray.

Dès lors la Muse a repris sa puissance,

Et mon génie entre en convalescence.
Car si, le soir, sous un jasmin en fleurs,

Édouard en main, je songe à Nathalie,

Et que bientôt un nuage de pleurs

Voile à mes yeux la page que j’oublie ;

Car de Tastu si le luth adoré,

Au bruit d’une eau, sous un saule éploré,

Me fait rêver à la feuille qui tombe,

Et que non loin gémisse une colombe ;

Si sur ma lèvre un murmure sacré,

Comme un doux chant d’abeille qui butine,

Trois fois ramène un vers de Lamartine,

Et qu’en mon cœur une corde ait vibré ;

Oh ! c’en est fait ; après tant de silence

Je veux chanter à mon tour ; je m’élance,

Les yeux au ciel et les ailes au vent,

Et me voilà rimeur comme devant.

Ne Ris Point Des Sonnets

Sonnet.

Ne ris point des sonnets, ô critique moqueur !
Par amour autrefois en fit le grand Shakespeare ;
C’est sur ce luth heureux que Pétrarque soupire,
Et que le Tasse aux fers soulage un peu son cœur.

Camões de son exil abrège la longueur,
Car il chante en sonnets l’amour et son empire ;
Dante aime cette fleur de myrte, et la respire,
Et la mêle au cyprès qui ceint son front vainqueur.

Spencer, s’en revenant de l’Ile des féeries,
Exhale en longs sonnets ses tristesses chéries ;
Milton, chantant les siens, ranimait son regard ;

Moi, je veux rajeunir le doux sonnet en France ;
Du Bellay, le premier, l’apporta de Florence,
Et l’on en sait plus d’un de notre vieux Ronsard.

Enfant, Je M’étais Dit

Enfant, je m’étais dit et souvent répété :
 » Jamais, jamais d’amour ; c’est assez de la gloire ;
En des siècles sans nombre étendons ma mémoire,
Et semons ici-bas pour l’immortalité.  »

Plus tard je me disais :  » Amour et volupté,
Allez, et gloire aussi ! que m’importe l’histoire ?
Fantôme au laurier d’or, vierges au cou d’ivoire,
Je vous fuis pour l’étude et pour l’obscurité.  »

Ainsi, jeune orgueilleux, ainsi longtemps disais-je ;
Mais comme après l’hiver, en nos plaines, la neige
Sous le soleil de mars fond au premier beau jour,

Je te vis, blonde Hélène, et dans ce coeur farouche,
Aux rayons de tes yeux, au souffle de ta bouche,
Aux soupirs de ta voix, tout fondit en amour.

Ne Ris Point Des Sonnets, Ô Critique Moqueur

IMITÉ DE WORDSWORTH.
Ne ris point des sonnets, ô Critique moqueur !

Par amour autrefois en fit le grand Shakespeare ;

C’est sur ce luth heureux que Pétrarque soupire,

Et que le Tasse aux fers soulage un peu son cœur ;
Camoens de son exil abrége la longueur,

Car il chante en sonnets l’amour et son empire ;

Dante aime cette fleur de myrte, et la respire,

Et la mêle au cyprès qui ceint son front vainqueur ;
Spenser, s’en revenant de l’île des féeries,

Exhale en longs sonnets ses tristesses chéries ;

Milton, chantant les siens, ranimait son regard :
Moi, je veux rajeunir le doux sonnet en France ;

Du Bellay, le premier, l’apporta de Florence,

Et l’on en sait plus d’un de notre vieux Ronsard.

Enfant, Je M’étais Dit Et Souvent Répété

Enfant, je m’étais dit et souvent répété :

 » Jamais, jamais d’amour ; c’est assez de la gloire ;

 » En des siècles sans nombre étendons ma mémoire,

 » Et semons ici-bas pour l’immortalité.  »
Plus tard je me disais :  » Amour et volupté,

 » Allez, et gloire aussi ! que m’importe l’histoire ?

 » Fantôme au laurier d’or, vierges au cou d’ivoire,

 » Je vous fuis pour l’étude et pour l’obscurité.  »
Ainsi, jeune orgueilleux, ainsi longtemps disais-je ;

Mais comme après l’hiver, en nos plaines, la neige

Sous le soleil de mars fond au premier beau jour,
Je te vis, blonde Hélène, et dans ce cœur farouche,

Aux rayons de tes yeux, au souffle de ta bouche,

Aux soupirs de ta voix, tout fondit en amour.

Ô Laissez-vous Aimer !

À madame ***.

La fine del mio amore fu già il saluto di questa donna, ed in quello dimorava la beatitudine del fine di tutti i miei desideri.

Dante, Vita nuova.

I
Ô laissez-vous aimer ! ce n’est pas un retour,

Ce n’est pas un aveu que mon ardeur réclame ;

Ce n’est pas de verser mon âme dans votre âme,

Ni de vous enivrer des langueurs de l’amour ;
Ce n’est pas d’enlacer en mes bras le contour

De ces bras, de ce sein ; d’embraser de ma flamme

Ces lèvres de corail si fraîches ; non, Madame,

Mon feu pour vous est pur, aussi pur que le jour.
Mais seulement, le soir, vous parler à la fête,

Et tout bas, bien longtemps, vers vous penchant la tête,

Murmurer de ces riens qui vous savent charmer ;
Voir vos yeux indulgents plus mollement reluire ;

Puis prendre votre main, et, courant, vous conduire

À la danse légère.. Ô laissez-vous aimer !
II
Madame, il est donc vrai, vous n’avez pas voulu,

Vous n’avez pas voulu comprendre mon doux rêve ;

Votre voix m’a glacé d’une parole brève,

Et vos regards distraits dans mes yeux ont mal lu.
Madame, il m’est cruel de vous avoir déplu :

Tout mon espoir s’éteint et mon malheur s’achéve ;

Mais vous, qu’en votre cœur nul regret ne s’élève,

Ne dites pas :  » Peut-être il aurait mieux valu  »
Croyez avoir bien fait ; et, si pour quelque peine

Vous pleurez, que ce soit pour un peigne d’ébène,

Pour un bouquet perdu, pour un ruban gâté !
Ne connaissez jamais de peine plus amère ;

Que votre enfant vermeil joue à votre côté,

Et pleure seulement de voir pleurer sa mère!

Espérance

À mon ami Ferdinand D.. (DENIS).

Ce soleil-ci n’est pas le véritable, je m’attends à mieux.

Ducis.

Quand le dernier reflet d’automne

A fui du front chauve des bois ;

Qu’aux champs la bise monotone

Depuis bien des jours siffle et tonne,

Et qu’il a neigé bien des fois ;
Soudain une plus tiède haleine

A-t-elle passé sous le ciel :

Soudain, un matin, sur la plaine,

De brumes et de glaçons pleine,

Luit-il un rayon de dégel :
Au soleil, la neige s’exhale ;

La glèbe se fond à son tour ;

Et sous la brise matinale,

Comme aux jours d’ardeur virginale,

La terre s’enfle encor d’amour.
L’herbe, d’abord inaperçue,

Reluit dans le sillon ouvert ;

La sève aux vieux troncs monte et sue ;

Aux flancs de la roche moussue

Perce déjà le cresson vert.
Le lierre, après la neige blanche,

Reparaît aux crêtes des murs ;

Point de feuille, au bois, sur la branche ;

Mais le suc en bourgeons s’épanche,

Et les rameaux sont déjà mûrs.
Le sol rend l’onde qu’il recèle ;

Et le torrent longtemps glacé

Au front des collines ruisselle,

Comme des pleurs aux yeux de celle

Dont le désespoir a passé.
Oiseaux, ne chantez pas l’aurore,

L’aurore du printemps béni ;

Fleurs, ne vous pressez pas d’éclore :

Février a des jours encore,

Oh ! non, l’hiver n’est pas fini.
——
Ainsi, dans l’humaine vieillesse,

Non loin de l’éternel retour,

La brume par moments nous laisse,

Et notre œil, malgré sa faiblesse,

Entrevoit comme un nouveau jour :
Étincelle pâle et lointaine

De soleils plus beaux et meilleurs,

Reflet de l’ardente fontaine,

Aurore vague, mais certaine,

Du printemps qui commence ailleurs !

Piquante Est La Bouffée

IMITÉ DE KEATS.

(EN S’EN REVENANT UN SOIR DE NOVEMBRE.)
Piquante est la bouffée à travers la nuit claire ;

Dans les buissons séchés la bise va sifflant ;

Les étoiles au ciel font froid en scintillant,

Et j’ai, pour arriver, bien du chemin à faire.
Pourtant, je n’ai souci ni de la bise amère,

Ni des lampes d’argent dans le blanc firmament,

Ni de la feuille morte à l’affreux sifflement,

Ni même du bon gite où tu m’attends, mon frère !
Car je suis tout rempli de l’accueil de ce soir,

Sous un modeste toit où je viens de m’asseoir,

Devisant de Milton l’aveugle au beau visage ;
De son doux Lycidas par l’orage entraîné ;

De Laure en robe verte, en l’avril de son âge,

Et du féal Pétrarque en pompe couronné.

Je Ne Suis Pas De Ceux Pour Qui Les Causeries

IMITÉ DE WORDSWORTH.
Je ne suis pas de ceux pour qui les causeries,

Au coin du feu, l’hiver, ont de grandes douceurs ;

Car j’ai pour tous voisins d’intrépides chasseurs,

Rêvant de chiens dressés, de meutes aguerries,
Et des fermiers causant jachères et prairies,

Et le juge de paix avec ses vieilles sœurs,

Deux revêches beautés parlant de ravisseurs,

Portraits comme on en voit sur les tapisseries.
Oh ! combien je préfère à ce caquet si vain,

Tout le soir, du silence, — un silence sans fin ;

Être assis sans penser, sans désir, sans mémoire ;
Et, seul, sur mes chenets, m’éclairant aux tisons,

Écouter le vent battre, et gémir les cloisons,

Et le fagot flamber, et chanter ma bouilloire !

Pour Un Ami

LA VEILLE DE LA PUBLICATION D’UN PREMIER OUVRAGE.
C’est demain, c’est demain qu’on lance,

Qu’on lance mon navire aux flots ;

L’onde en l’appelant se balance

Devant la proue ; amis, silence !

Ne chantez pas, gais matelots !
Demain je quitte le rivage

Où dormit longtemps mon radeau ;

Là-bas m’attend plus d’un orage,

Plus d’un combat, quelque naufrage

Sur un banc de sable à fleur d’eau.
Oui, le naufrage ! on touche, on sombre ;

L’ouragan seul entend vos cris ;

Puis le matin vient chasser l’ombre ;

Sur le ciel bleu pas un point sombre,

Sur l’abîme pas un débris.
Ne chantez pas ! quand même encore,

Sur mainte mer, sous maint climat,

Aux feux du soleil qui le dore,

Battu de la brise sonore,

Mon pavillon, au haut du mât
Déployant sa flamme azurée

Et ses immortelles couleurs,

Recevrait de chaque contrée,

En passant, la perle nacrée,

L’ivoire, l’encens ou des fleurs ;
Quand, ma voile au loin reconnue,

On verrait la foule à grands pas

S’agiter sur la grève nue,

Les forts saluer ma venue,

Ô mes amis, ne chantez pas !
Cela vaut-il ce que je laisse,

Tant de silence, et tant d’oubli ;

Et ce gazon où la tristesse,

De mon âme éternelle hôtesse,

Inclinait un front recueilli ;
Alors que mon mât de misaine,

De la hache ignorant les coups,

Dans les grands bois était un chêne,

Et qu’au bruit de l’onde prochaine

Tout le jour je révais dessous ?
Oh ! j’y versai plus d’une larme ;

Mais les larmes ont leur douceur ;

Mais la tristesse a bien son charme ;

Son front à la fin se désarme,

Et c’est pour nous comme une sœur.
Point de crainte alors ; sous la branche

Point d’œil profane ; et si parfois

D’un lac frais la surface blanche,

Où d’en haut la lune se penche,

M’arrachait au gazon des bois ;
Si dans une barque d’écorce,

Ou de glaïeul, ou de roseau,

Ou de liane trois fois torse,

À ramer j’essayais ma force

Comme dans l’air un jeune oiseau ;
Nul bruit curieux sur la rive

Ne troublait mon timide essor,

Sinon quelque nymphe furtive ;

Mon âme n’était plus oisive,

Et c’était du repos encor.
Mais, depuis, l’orgueil en délire

A pris mon cœur comme un tyran ;

Je ne sais plus à quoi j’aspire ;

Ma nacelle est un grand navire,

Et me voilà sur l’Océan.
C’est demain, c’est demain qu’on lance,

Qu’on lance mon navire aux flots ;

L’onde en l’appelant se balance

Devant la proue ; amis, silence !

Ne chantez pas, gais matelots !

La Contredanse

À une Demoiselle infortunée.

Après dix ans passés, enfin je vous revois ;
Après dix ans ! c’est vous ; au bal, comme autrefois ;
Oh ! venez et dansons ; vous êtes belle encore ;
Un riche et blanc soleil suit la vermeille aurore,
Et la rose inclinée, ouvrant aux yeux sa fleur,
Mêle un parfum suave à sa molle pâleur.
Laissez-là cet air froid ; osez me reconnaître ;
Souriez comme aux jours où, sous votre fenêtre,
Écolier de douze ans, je ne sais quel espoir
Toujours me ramenait, rougissant de vous voir.
Levez ces yeux baissés et ces paupières blondes ;
Donnez la main, donnez, et tous deux dans les rondes,
Parmi les pas, les chants, les rires babillards,
Devisons d’autrefois comme font les vieillards.

Dix ans, oh ! n’est-ce pas ? c’est bien long dans la vie,
Et c’est aussi bien court ; les faux biens qu’on envie,
Tant de maux qu’on ignore, et les rêves déçus,
Doux essaims envolés aussitôt qu’aperçus ;
Des êtres adorés que la tombe dévore ;
Baiser deux yeux mourants et de ses mains les clore ;
Dans un âpre sentier marcher sans avenir,
Monter, toujours monter, et ne voir rien venir ;
Aimer sans espérance, ou brûler et se fondre
À se sentir aimer, et ne pouvoir répondre ;
Souvent un pain amer, souvent la Pauvreté,
Au milieu d’un banquet où l’on n’est qu’invité,
Près de nous dans l’éclat s’asseyant comme une ombre ;
Tout cela, mille fois, et des larmes sans nombre,
Voilà ce que dix ans amènent en leur cours ;
Puis, quand ils sont passés, dix ans, ce sont dix jours.
Parlez, n’est-ce pas vrai ? depuis ces dix années,
Vos doigts frais ont cueilli bien des roses fanées ;
Bien des pleurs ont noyé votre sein amolli,
Et sous plus d’un éclair ce beau front a pâli.
Oui, vous avez connu la lutte avec les choses ;
L’arbre a blanchi le sol de fleurs à peine écloses,
Et la source, au sortir du rocher paternel,
A gémi bien longtemps sans réfléchir le ciel.
Je sais tout, j’ai tout lu dans votre œil doux et tendre
J’ai tant souffert aussi que je dois vous comprendre.

Et pourtant, ces longs jours perdus pour le bonheur,
Ces épis arrachés aux mains du moissonneur,
Ce printemps nuageux, ce matin sans aurore,
Ces fruits morts dans la fleur qui les recèle encore,
Cette jeunesse enfin sans joie et sans amours,
Hélas ! ce sont pour nous les plus beaux de nos jours.
Car au moins, sur les bords du sentier qu’on se fraie,
Tous les blés ne sont pas dévorés par l’ivraie ;
Un bluet, un pavot, mariant leurs couleurs,
Ont reposé notre œil et distrait nos douleurs ;
Des vents jaloux parfois a sommeillé la rage,
Et le soleil de loin a joué dans l’orage.

Mais plus tard, tout s’éteint ; la foudre est sans éclat ;
Au devant un sol gris, au-dessus un ciel plat ;
Un calme qui vous pèse, un air qui vous enivre ;
La vie est commencée, on achève de vivre.
Oh ! prévenons ce temps (mieux nous vaudrait mourir)
Et, si des maux soufferts les cœurs peuvent guérir ;
S’ils peuvent oublier ;… si la marche est légère,
Lorsqu’étendant la main on touche une main chère,
Lorsqu’au sein de la foule ou dans un bois profond
Une âme inséparable à notre âme répond
Si deux sources d’eau vive en naissant égarées,
Arrivant au hasard de lointaines contrées,
Après avoir, aux bords des rochers déchirants,
En cascades bondi, grondé comme torrents,
Avoir vu sous les monts des voûtes obscurcies,
Baigné des lits fangeux et des rives noircies,
Lasses enfin d’errer toujours et de gémir,
Peuvent en un lac bleu se fondre et s’endormir,
Et, sous l’aile du vent qui rase l’onde unie,
Enchanter leurs roseaux d’une longue harmonie…

Mais, pardon ! je m’égare ; on a fini, je crois,
Et le piano qui meurt ne couvre plus ma voix ;
Et vos regards distraits, et votre main pendante,
Tout me dit de calmer une ardeur imprudente.
Adieu, demain je pars : ayez de meilleurs jours ;
C’est pour dix ans peut-être encore,… ou pour toujours !