Que De Fois, Près D’oxford

Pour un ami.
Que de fois, près d’Oxford, en ce vallon charmant,

Où l’on voit fuir sans fin des collines boisées,

Des bruyères couper des plaines arrosées,

La rivière qui passe et le vivier dormant,
Pauvre étranger d’hier, venu pour un moment,

J’ai reconnu, parmi les maisons ardoisées,

Le riant presbytère et ses vertes croisées,

Et j’ai dit en mon cœur : Vivre ici seulement !
Hélas ! si c’est là tout, qu’est-ce donc qui m’entraîne ?

Pourquoi si loin courir ? pourquoi pas la Touraine ;

Le pays de Rouen et ses pommiers fleuris ?
Un chaume du Jura, sous un large feuillage,

Ou bien, encor plus près, quelque petit village,

D’où, par delà Meudon, l’on ne voit plus Paris ?

Stances : Puisque, Sourde À Mon Vœu, La Fortune Jalouse

IMITÉ DE KIRKE WHITE.
Puisque, sourde à mon vœu, la fortune jalouse

Me refuse un toit chaste ombragé d’un noyer,

Quelques êtres qu’on aime et qu’on pleure, une épouse,

Et des amis, le soir, en cercle à mon foyer,
Ô nobles facultés, ô puissances de l’âme,

Levez-vous, et versez à ce cœur qui s’en va

L’huile sainte du fort, et ranimez sa flamme ;

Qu’il oublie aujourd’hui ce qu’hier il rêva.
Lorsque la nuit est froide, et que seul, dans ma chambre,

Près de mon poêle éteint j’entends siffler le vent,

Pensant aux longs baisers qu’en ces nuits de décembre

Se donnent les époux, mon cœur saigne, et souvent,
Bien souvent je soupire, et je pleure, et j’écoute.

Alors, ô saints élans, ô prière, arrivez ;

Vite, emportez-moi haut sous la céleste voûte,

À la troisième enceinte, aux parvis réservés !
Que je perde à mes pieds ces plaines nébuleuses,

Et l’hiver, et la bise assiégeant mes volets !

Que des sphères en rond les orgues merveilleuses

Animent sous mes pas le jaspe des palais ;
Que je voie à genoux les Anges sans paroles ;

Qu’aux dômes étoilés je lise, triomphant,

Ces mots du doigt divin, ces mystiques symboles,

Grands secrets qu’autrefois connut le monde enfant ;
Que lisaient les vieillards des premières années,

Qu’à ses fils en Chaldée enseignait chaque aïeul.

Sans plus songer alors à mes saisons fanées,

Peut-être j’oublierai qu’ici-bas je suis seul.

Sur Un Front De Quinze Ans

Sur un front de quinze ans les cheveux blonds d’Aline,

Débordant le bandeau qui les voile à nos yeux,

Baignent des deux côtés ses sourcils gracieux :

Tel un double ruisseau descend de la colline.
Et sa main, soutenant ce beau front qui s’incline,

Aime à jouer autour, et dans les flots soyeux

À noyer un doigt blanc, et l’ongle curieux

Rase en glissant les bords où leur cours se dessine.
Mais, au sommet du front, où le flot séparé

Découle en deux ruisseaux et montre un lit nacré,

Là, je crois voir Amour voltiger sur la rive ;
Nager la Volupté sur deux vagues d’azur ;

Ou sur un vert gazon, sur un sable d’or pur,

La Rêverie assise, aux yeux bleus et pensive.

Toujours Je La Connus Pensive Et Sérieuse

Tacendo il nome de questa gentilissima.

Dante, Vita nuova.

Toujours je la connus pensive et sérieuse :

Enfant, dans les ébats de l’enfance joueuse

Elle se mêlait peu, parlait déjà raison ;

Et, quand ses jeunes sœurs couraient sur le gazon,

Elle était la première à leur rappeler l’heure,

À dire qu’il fallait regagner la demeure ;

Qu’elle avait de la cloche entendu le signal ;

Qu’il était défendu d’approcher du canal,

De troubler dans le bois la biche familière,

De passer en jouant trop près de la volière :

Et ses sœurs l’écoutaient. Bientôt elle eut quinze ans,

Et sa raison brilla d’attraits plus séduisants :

Sein voilé, front serein où le calme repose,

Sous de beaux cheveux bruns une figure rose,

Une bouche discrète au sourire prudent,

Un parler sobre et froid, et qui plaît cependant ;

Une voix douce et ferme, et qui jamais ne tremble,

Et deux longs sourcils noirs qui se fondent ensemble.

Le devoir l’animait d’une grave ferveur ;

Elle avait l’air posé, réfléchi, non rêveur :

Elle ne rêvait pas comme la jeune fille,

Qui de ses doigts distraits laisse tomber l’aiguille,

Et du bal de la veille au bal du lendemain

Pense au bel inconnu qui lui pressa la main.

Le coude à la fenêtre, oubliant son ouvrage,

Jamais on ne la vit suivre à travers l’ombrage

Le vol interrompu des nuages du soir,

Puis cacher tout d’un coup son front dans son mouchoir.

Mais elle se disait qu’un avenir prospère

Avait changé soudain par la mort de son père ;

Qu’elle était fille aînée, et que c’était raison

De prendre part active aux soins de la maison.

Ce cœur jeune et sévère ignorait la puissance

Des ennuis dont soupire et s’émeut l’innocence.

Il réprima toujours les attendrissements

Qui naissent sans savoir, et les troubles charmants,

Et les désirs obscurs, et ces vagues délices

De l’amour dans les cœurs naturelles complices.

Maîtresse d’elle-même aux instants les plus doux,

En embrassant sa mère, elle lui disait vous.

Les galantes fadeurs, les propos pleins de zèle

Des jeunes gens oisifs étaient perdus chez elle ;

Mais qu’un cœur éprouvé lui contât un chagrin,

À l’instant se voilait son visage serein :

Elle savait parler de maux, de vie amère,

Et donnait des conseils comme une jeune mère.

Aujourd’hui la voilà mère, épouse, à son tour ;

Mais c’est chez elle encor raison plutôt qu’amour.

Son paisible bonheur de respect se tempère ;

Son époux déjà mûr serait pour elle un père ;

Elle n’a pas connu l’oubli du premier mois,

Et la lune de miel qui ne luit qu’une fois,

Et son front et ses yeux ont gardé le mystère

De ces chastes secrets qu’une femme doit taire.

Heureuse comme avant, à son nouveau devoir

Elle a réglé sa vie Il est beau de la voir,

Libre de son ménage, un soir de la semaine,

Sans toilette, en été, qui sort et se promène

Et s’asseoit à l’abri du soleil étouffant,

Vers six heures, sur l’herbe, avec sa belle enfant.

Ainsi passent ses jours depuis le premier âge,

Comme des flots sans nom sous un ciel sans orage,

D’un cours lent, uniforme, et pourtant solennel ;

Car ils savent qu’ils vont au rivage éternel.
Et moi qui vois couler cette humble destinée

Au penchant du devoir doucement entraînée,

Ces jours purs, transparents, calmes, silencieux,

Qui consolent du bruit et reposent les yeux,

Sans le vouloir, hélas ! je retombe en tristesse ;

Je songe à mes longs jours passés avec vitesse,

Turbulents, sans bonheur, perdus pour le devoir,

Et je pense, ô mon Dieu ! qu’il sera bientôt soir !

Le Cénacle

Quand vous serez plusieurs réunis en mon nom, je serai avec vous.

En ces jours de martyre et de gloire, où la hache

Effaçait dans le sang l’impur crachat du lâche

Sur les plus nobles fronts,

Où les rhéteurs d’Athène et les sages de Rome

Raillaient superbement les fils du Dieu fait homme

Qu’égorgeaient les Nérons,
Quelques disciples saints, les soirs, dans le cénacle

Se rassemblaient, et là parlaient du grand miracle,

A genoux, peu nombreux,

Mais unis, mais croyants, mais forts d’une foi d’ange :

Car des langues de feu voltigeaient, chose étrange !

Et se posaient sur eux.
Moins mauvais sont nos jours. Pourtant on y blasphème,

Et des railleurs encor lancent leur anathème

Au Dieu qu’on ne voit pas.

Si le poète saint, apôtre du mystère,

Descend, portant du ciel quelque chose à la terre :

 » Où court-il de ce pas ?
 » Que nous veut ce chanteur dans sa fougue insensée ?  »

Et voilà qu’un mépris fait rentrer la pensée

Au cœur qui la cachait,

Comme au penchant des monts l’hiver qui recommence

Suspend l’onde lancée et la cascade immense

Qui déjà s’épanchait.
Que faire alors ? Se taire ? Oh ! non pas, mais poursuivre,

Mais chanter, plein d’espoir en Celui qui délivre,

Et marcher son chemin ;

Puis les soirs quelquefois, loin des moqueurs barbares,

Entre soi converser, compter les voix trop rares

Et se donner la main ;
Et là, le fort qui croit, le faible qui chancelle,

Le cœur qu’un feu nourrit, le cœur qu’une étincelle

Traverse par instants,

L’âme qu’un rayon trouble et qu’une goutte enivre,

Et l’œil de chérubin qui lit comme en un livre

Aux soleils éclatants,
Tous réunis, s’entendre, et s’aimer, et se dire :

 » Ne désespérons point, poètes, de la lyre,

Car le siècle est à nous.  »

II est à vous ; chantez, ô voix harmonieuses,

Et des humains bientôt les foules envieuses

Tomberont à genoux.
Parmi vous un génie a grandi sous l’orage,

Jeune et fort ; sur son front s’est imprimé l’outrage

En éclairs radieux ;

Mais il dépose ici son sceptre, et le repousse ;

Sa gloire sans rayons se fait aimable et douce

Et rit à tous les yeux.
Oh ! qu’il chante longtemps ! car son luth nous entraîne,

Nous rallie et nous guide, et nous tiendrons l’arène,

Tant qu’il retentira ;

Deux ou trois tours encore, au son de sa trompette,

Aux éclats de sa voix que tout un chœur répète,

Jéricho tombera !
Et toi, frappé d’abord d’un affront trop insigne,

Chantre des saints amours, divin et chaste cygne,

Qu’on osait rejeter,

Oh ! ne dérobe plus ton cou blanc sous ton aile :

Reprends ton vol et plane à la voûte éternelle

Sans qu’on t’ait vu monter.
Un jour plus pur va luire, et déjà c’est l’aurore :

Poètes, à vos luths ! Pourquoi tarder encore,

O vous, le plus charmant ?

Sous quels doigts merveilleux la mélodie a-t-elle

Ou tissus plus soyeux, ou plus riche dentelle,

Ou plus fin diamant ?
Fuyez des longs loisirs la molle enchanteresse ;

La gloire est là (partez !) qui du regard vous presse

Et vous convie au jour :

Hâtez-vous ; quelle voix plus tendrement soupire,

Et mêle dans nos yeux plus de pleurs au sourire

Quand vous chantez l’amour ?
Mais un jeune homme écoute, à la tête pensive,

Au regard triste et doux, silencieux convive,

Debout en ces festins :

II est poète aussi ; de sa palette ardente

Vont renaître en nos temps Michel-Ange avec Dante

Et les vieux Florentins.
Fraternité des arts ! union fortunée !

Soirs dont le souvenir, même après mainte année,

Charmera le vieillard !

Lorsqu’enfin tariront ces délices ravies,

Que le sort, s’attaquant à de si chères vies

(Oh ! que ce soit bien tard),
Aura mis à son rang le grand homme qui tombe

Et fait, comme toujours, un autel de sa tombe,

Alors, si l’un de nous,

Le dernier, le plus humble en ces banquets sublimes

(Car le sort trop souvent aux plus nobles victimes

Garde les premiers coups),
S’il survit, seul assis parmi ces places vides,

Lisant, des jeunes gens les questions avides

Dans leurs yeux ingénus,

Et des siens essuyant une larme qui nage,

II dira tout ému des pensers du jeune âge :

 » Je les ai bien connus ;
 » Ils étaient grands et bons. L’amère jalousie

Jamais chez eux n’arma le miel de poésie

De son grêle aiguillon,

Et jamais dans son cours leur gloire éblouissante

Ne brûla d’un dédain l’humble fleur pâlissante,

Le bluet du sillon. « 

Le Dernier Vœu

 » Vous le savez, j’ai le malheur de ne pouvoir être jeune.  »
Étienne Pivert de Senancour, Obermann.

Vierge longtemps rêvée, amante, épouse, amie.
Charmant fantôme, à qui mon enfance endormie
Dut son premier réveil ;
Qui bien des fois mêlas, jeune et vive Inconnue,
À nos jeux innocents la caresse ingénue
De ton baiser vermeil ;

Qui depuis, moins folâtre et plus belle avec l’âge,
De loin me souriais dans l’onde de la plage,
Dans le nuage errant ;
Dont j’entendais la voix, de nuit, quand tout repose,
Et dont je respirais sur le sein de la rose
Le soupir odorant ;

Étoile fugitive et toujours poursuivie ;
Ange mystérieux, qui marchais dans ma vie,
Me montrant le chemin,
Et qui, d’en haut, penchant ton cou frais de rosée,
Un doigt vers l’avenir, à mon âme épuisée
Semblais dire : Demain ! —

Demain n’est pas venu ; je n’ose plus l’attendre.
Mais si pourtant encor, fantôme doux et tendre,
Demain pouvait venir ;
Si je pouvais atteindre ici-bas ton image,
D’un cœur rempli de toi mettre à tes pieds l’hommage,
Ô vierge, et t’obtenir !…

Ah ! ne l’espère point ;… ne crains point que je veuille
Entre tes doigts fleuris sécher la verte feuille
Du bouton que tu tiens,
Verser un souffle froid sur tes destins rapides,
Un poison dans ton miel, et dans tes jours limpides
L’amertume des miens.

Un mal longtemps souffert me consume et me tue ;
Le chêne, dont toujours l’enfance fut battue
Par d’affreux ouragans,
Le tronc nu, les rameaux tout noircis, n’est pas digne
D’enlacer en ses bras et d’épouser la vigne
Aux festons élégants.

Non ; c’en est fait, jamais ! ni son regard timide,
Où de l’astre d’amour tremble un rayon humide,
Ni son chaste entretien,
Propos doux comme une onde, ardents comme une flamme,
Serments, soupirs, baisers, son beau corps, sa belle âme,
Non, rien, je ne veux rien !

Rien, excepté l’aimer, l’adorer en silence ;
Le soir, quand le zéphir plus mollement balance
Les rameaux dans les bois,
Suivre de loin ses pas sur l’herbe défleurie,
Épier les détours où fuit sa rêverie,
L’entrevoir quelquefois ;

Et puis la saluer, lui sourire au passage,
Et, par elle chargé d’un frivole message,
Obéir en volant ;
Dans un mouchoir perdu retrouver son haleine,
Baiser son gant si fin ou l’amoureuse laine
Qui toucha son cou blanc ;

Mais surtout, cher objet d’une plainte éternelle,
Autour de toi veiller, te couvrir de mon aile,
Prier pour ton bonheur,
Comme, auprès du berceau d’une fille chérie,
Une veuve à genoux veille dans l’ombre et prie
La mère du Seigneur !

Ce sont là tous mes vœux, et j’en fais un encore :
Qu’un jeune homme, à l’œil noir, dont le front se décore
D’une mâle beauté ;
Qui rougit en parlant ; au cœur noble et fidèle ;
Le même que souvent j’ai vu s’asseoir près d’elle
Et lire à son côté ;

Qu’un soir il la rencontre au détour d’une allée,
Surprise, et cachant mal l’émotion voilée
De son sein palpitant ;
Qu’alors un regard vienne au regard se confondre,
Écho parti d’une âme et pressé de répondre
À l’âme qui l’attend !

Aimez-vous, couple heureux, et profitez de l’heure ;
Pour plus d’un affligé qui souffre seul et pleure
Ce soir semblera long ;
Allez ; l’ombre épaissie a voilé la charmille,
Et les sons de l’archet appellent la famille
Aux danses du salon.

Confiez vos soupirs aux forêts murmurantes,
Et, la main dans la main, avec des voix mourantes
Parlez longtemps d’amour ;
Que d’ineffables mots, mille ardeurs empressées,
Mille refus charmants gravent dans vos pensées
L’aveu du premier jour !

Et moi, qui la verrai revenir solitaire,
Passer près de sa mère, et rougir, et se taire,
Et n’oser regarder ;
Qui verrai son beau sein nager dans les délices,
Et de ses yeux brillants les humides calices
Tout prêts à déborder ;

Comme un vieillard, témoin des plaisirs d’un autre âge,
Qui sourit en pleurant et ressent moins l’outrage
De la caducité,
Me laissant, un instant, ravir à son ivresse,
J’adoucirai ma peine et noierai ma tristesse
En sa félicité.

Le Silence

Sonnet.

Je ne suis pas de ceux pour qui les causeries,
Au coin du feu, l’hiver, ont de grandes douceurs ;
Car j’ai pour tous voisins d’intrépides chasseurs
Rêvant de chiens dressés, de meutes aguerries,

Et des fermiers causant jachères et prairies,
Et le juge de paix avec ses vieilles sœurs,
Deux revêches beautés parlant de ravisseurs ,
Portraits comme on en voit sur les tapisseries.

Oh ! combien je préfère à ce caquet si vain,
Tout le soir, du silence, — un silence sans fin ;
Être assis sans penser, sans désir, sans mémoire ;

Et, seul, sur mes chenets, m’éclairant aux tisons,
Écouter le vent battre, et gémir les cloisons,
Et le fagot flamber, et chanter ma bouilloire !

Le Soir De La Jeunesse

À mon ami ***.

Oui, vous avez franchi la jeunesse brûlante ;
Vous avez passé l’âge où chaque heure est trop lente,
Où, tout rêvant, on court le front dans l’avenir,
Et déjà s’ouvre à vous l’âge du souvenir.
Oui, l’amour a pour vous mêlé joie et souffrance ;
Vous l’avez ressenti souvent sans espérance,
Vous l’avez quelquefois inspiré sans bonheur ;
Vos lèvres ont tari le philtre empoisonneur.
Oui, bien des fois, les nuits, errant à l’aventure
Sur vos grands monts, au sein de la verte nature ;
Suivant, sous les pins noirs, les sentiers obscurcis,
Au bord croulant d’un roc vous vous êtes assis,
Et vous avez tiré des plaintes de votre âme,
Comme au bord de l’abîme un cerf en pleurs qui brame
Oui, vous avez souvent revu, depuis, ces lieux,
Les mêmes qu’autrefois, mais non plus à vos yeux,
Car vous n’étiez plus seul ; et la nuit étoilée,
Et la sèche bruyère encore échevelée,
Les longs sapins ombreux, les noirs sentiers des bois,
Tout prenait sous vos pas des couleurs et des voix ;
Et lorsqu’après avoir marché longtemps ensemble,
Elle attachée à vous comme la feuille au tremble,
Vous tombiez sous un arbre, où la lune à l’entour
Répandait ses rayons comme des pleurs d’amour,
Et qu’elle vous parlait de promesse fidèle
Et de s’aimer toujours l’un l’autre ; alors, près d’elle,
Sentant sur votre front ses beaux cheveux courir,
Vous avez clos les yeux et désiré mourir.
Oui, vous avez goûté les délices amères ;
Et quand il a fallu rompre avec ces chimères,
Votre cœur s’est brisé, mais vous avez vaincu ;
La raison vigilante au rêve a survécu ;
Et maintenant, debout, à votre âme enfin libre
Dans la région calme assurant l’équilibre,
Et sur un axe fixe aux cieux la balançant,
Vous lui tracez sa marche avec un doigt puissant ;
Vous lui dites d’aller où vont les nobles astres,
En cet Océan pur, serein et sans désastres,
Où Kant, Platon, Leibnitz, enchaînant leur essor,
Aux pieds de l’Éternel roulent leurs sphères d’or ;
Et vous ne craignez pas que cette flamme esclave,
Ce volcan mal éteint qui couve sons la lave,
Ne s’éveille en sursaut, et comme un noir torrent
N’inonde l’astre entier de son feu dévorant ?

C’est bien, et je vous crois ; mais prenez garde encore,
Veillez sur vous, veillez, de la nuit à l’aurore,
De l’aurore à la nuit. — Mais si parfois, le soir,
Sous les blancs orangers vous aimez vous asseoir,
Oh ! ne promenez pas votre âme curieuse
De la blonde aux yeux bleus à la brune rieuse ; —
Mais ne prolongez pas le frivole entretien,
Quand, près d’un doux visage et votre œil sous le sien,
Votre haleine mêlée aux parfums de sa bouche,
Votre main effleurant la martre qui vous touche,
Oubliant à loisir le Portique et Platon,
Vous causez d’un bijou, d’un bal ou d’un feston ; —
Mais, rarement au soir, quand la tête oppressée
Se fatigue et fléchit sous sa haute pensée,
Bien rarement, ouvrez, pour respirer l’air pur,
La persienne qui cache un horizon d’azur,
De peur qu’une guitare, une molle romance
Soupirée au jardin, un doux air qu’on commence
Et qu’on n’achève pas, quelque fantôme blanc
Qui se glisse à travers le feuillage tremblant,
Ne viennent, triomphant d’un cœur qui les délie,
Toute la nuit troubler votre philosophie ; —
Jamais surtout, berçant votre esprit suspendu,
Sur la fraîche ottomane en désordre étendu,
Un roman à la main, jamais ne passez l’heure
À gémir, à pleurer avec l’amant qui pleure ;
Car vous en souffrirez ; car, à certain moment,
Vous jetterez le livre, et dans l’égarement
Vous vous consumerez en émotions vaines ;
De votre front brûlant se gonfleront les veines ;
De votre cœur brisé les lambeaux frémiront,
Et pour se réunir encor s’agiteront.
Tel le serpent, trahi sous l’herbe qui le cache,
Et qu’a tranché soudain un pitre à coups de hache
Il se dresse, il se tord en cent tronçons cuisants,
Et rejoint ses anneaux au soleil tout luisants. —
Veillez sur vous, veillez ; la défaite est cruelle :
Si vous saviez, hélas ! ce qu’en un cœur rebelle
Enfantent de tourments les transports sans espoir,
Les rêves sans objet et des regrets au soir !
Oh ! point d’élude alors qui charme et qui console,
Arrosant d’un parfum chaque jour qui s’envole ;
Point d’avenir alors, ni d’oubli : l’on est seul,
Seul en son souvenir comme en un froid linceul.
L’âme bientôt se fond, et déborde, et s’écoule,
Pareil au raisin mûr que le vendangeur foule ;
On s’incline au soleil, on jaunit sous ses feux,
Et chaque heure en fuyant argente nos cheveux.
Ainsi l’arbre, trop tôt dépouillé par l’automne :
On dirait à le voir qu’il s’afflige et s’étonne,
Et qu’à terre abaissant ses rameaux éplorés
Il réclame ses fleurs ou ses beaux fruits dorés.
Les bras toujours croisés, debout, penchant la tête,
Convive sans parole, on assiste à la fête.
On est comme un pasteur frappé d’enchantement,
Immobile à jamais près d’un fleuve écumant,
Qui, jour et nuit, le front incliné sur la rive,
Tirant un même son de sa flûte plaintive,
Semble un roseau de plus au milieu des roseaux,
Et qui passe sa vie à voir passer les eaux.

Le Songe

Quand autrefois dans cette arène,
Où tout mortel suit son chemin,
En coureur que la gloire entraîne,
Je m’élançais, l’âme sereine,
Un flambeau brillant à la main ;

Des Muses belliqueux élève,
Quand je rêvais nobles assauts,
Couronne et laurier, lyre et glaive,
Étendards poudreux qu’on enlève,
Baisers cueillis sous des berceaux ;

Partout vainqueur, amant, poète,
Pensais-je, hélas ! que mon flambeau
Au lieu de triomphe et de fête,
N’éclairerait que ma défaite
Et mes ennuis jusqu’au tombeau ?

La destinée à ma jeunesse
Semblait sourire avec amour ;
J’aimais la vie avec ivresse,
Ainsi qu’on aime une maîtresse
Avant la fin du premier jour.

Il a fui, mon rêve éphémère…
Tel, d’un sexe encore incertain,
Un bel enfant près de sa mère
Poursuit la flatteuse chimère
De son doux rêve du matin.

Tout s’éveille, et, lui, dort encore ;
Déjà pourtant il n’est plus nuit ;
L’aube blanchit devant l’Aurore ;
Sous l’œil du Dieu qui la dévore,
L’Aurore rougit et s’enfuit.

Il dort son sommeil d’innocence ;
Avec l’aube son front blanchit ;
Puis par degrés il se nuance
Avec l’Aurore qui s’avance
Et qui bientôt s’y réfléchit.

Un voile couvre sa prunelle
Et cache le ciel à ses yeux ;
Maison songe le lui révèle ;
En songe, son âme étincelle
Des rayons qui peignent les cieux.

Ô coule, coule, onde nouvelle,
Suis mollement ton cours vermeil !
Peux-tu jamais couler plus belle
Que sous la grotte maternelle,
Aux premiers rayons du soleil ?

Que j’aime ce front sans nuage,
Qu’arrose un plus frais coloris !
Bel enfant, quel charmant présage
Parmi les fleurs de ton visage
Fait soudain éclore un souris ?

Dans la vie encore ignorée
As-tu cru voir un bonheur pur ?
Un ange te l’a-t-il montrée
Brillante, sereine, azurée,
À travers ses ailes d’azur ?

Ou quelque bonne fée Urgèle,
Promettant palais et trésor
Au filleul mis sous sa tutelle,
Pour te promener t’aurait-elle
Ravi sur son nuage d’or ?

Mais le soleil suit sa carrière,
Et voilà qu’un rayon lancé
De l’enfant perce la paupière ;
Ses yeux s’ouvrent à la lumière ;
Il pleure… le songe est passé !

Les Rayons Jaunes

Les dimanches d’été, le soir, vers les six heures,

Quand le peuple empressé déserte ses demeures

Et va s’ébattre aux champs,

Ma persienne fermée, assis à ma fenêtre,

Je regarde d’en haut passer et disparaître

Joyeux bourgeois, marchands,
Ouvriers en habits de fête, au cœur plein d’aise ;

Un livre est entr’ouvert, près de moi, sur ma chaise :

Je lis ou fais semblant ;

Et les jaunes rayons que le couchant ramène,

Plus jaunes ce soir-là que pendant la semaine,

Teignent mon rideau blanc.
J’aime à les voir percer vitres et jalousie ;

Chaque oblique sillon trace à ma fantaisie

Un flot d’atomes d’or ;

Puis, m’arrivant dans l’âme à travers la prunelle,

Ils redorent aussi mille pensers en elle,

Mille atomes encor.
Ce sont des jours confus dont reparaît la trame,

Des souvenirs d’enfance, aussi doux à notre âme

Qu’un rêve d’avenir :

C’était à pareille heure (oh ! je me le rappelle)

Qu’après vêpres, enfants, au chœur de la chapelle,

On nous faisait venir.
La lampe brûlait jaune, et jaune aussi les cierges ;

Et la lueur glissant aux fronts voilés des vierges

Jaunissait leur blancheur ;

Et le prêtre vêtu de son étole blanche

Courbait un front jauni, comme un épi qui penche

Sous la faux du faucheur.
Oh ! qui dans une église, à genoux sur la pierre,

N’a bien souvent, le soir, déposé sa prière,

Comme un grain pur de sel ?

Qui n’a du crucifix baisé le jaune ivoire ?

Qui n’a de l’Homme-Dieu lu la sublime histoire

Dans un jaune missel ?
Mais où la retrouver, quand elle s’est perdue,

Cette humble foi du cœur, qu’un Ange a suspendue

En palme à nos berceaux ;

Qu’une mère a nourrie en nous d’un zèle immense ;

Dont chaque jour un prêtre arrosait la semence

Aux bords des saints ruisseaux ?
Peut-elle refleurir lorsqu’a soufflé l’orage,

Et qu’en nos cœurs l’orgueil, debout, a dans sa rage

Mis le pied sur l’autel ?

On est bien faible alors, quand le malheur arrive,

Et la mort faut-il donc que l’idée en survive

Au vœu d’être immortel !
J’ai vu mourir, hélas ! ma bonne vieille tante,

L’an dernier ; sur son lit, sans voix et haletante,

Elle resta trois jours,

Et trépassa. J’étais près d’elle dans l’alcôve ;

J’étais près d’elle encor, quand sur sa tête chauve

Le linceul fit trois tours.
Le cercueil arriva, qu’on mesura de l’aune ;

J’étais là puis, autour, des cierges brûlaient jaune,

Des prêtres priaient bas ;

Mais en vain je voulais dire l’hymne dernière ;

Mon œil était sans larme et ma voix sans prière,

Car je ne croyais pas.
Elle m’aimait pourtant ; et ma mère aussi m’aime,

Et ma mère à son tour mourra ; bientôt moi-même

Dans le jaune linceul

Je l’ensevelirai ; je clouerai sous la lame

Ce corps flétri, mais cher, ce reste de mon âme ;

Alors je serai seul ;
Seul, sans mère, sans sœur, sans frère et sans épouse ;

Car qui voudrait m’aimer, et quelle main jalouse

S’unirait à ma main ?

Mais déjà le soleil recule devant l’ombre,

Et les rayons qu’il lance à mon rideau plus sombre

S’éteignent en chemin
Non, jamais à mon nom ma jeune fiancée

Ne rougira d’amour, rêvant dans sa pensée

Au jeune époux absent ;

Jamais deux enfants purs, deux anges de promesse,

Ne tiendront suspendu sur moi, durant la messe,

Le poêle jaunissant.
Non, jamais, quand la mort m’étendra sur ma couche,

Mon front ne sentira le baiser d’une bouche,

Ni mon œil obscurci

N’entreverra l’adieu d’une lèvre mi-close !

Jamais sur mon tombeau ne jaunira la rose,

Ni le jaune souci !
— Ainsi va ma pensée, et la nuit est venue ;

Je descends, et bientôt dans la foule inconnue

J’ai noyé mon chagrin :

Plus d’un bras me coudoie ; on entre à la guinguette,

On sort du cabaret ; l’invalide en goguette

Chevrotte un gai refrain.
Ce ne sont que chansons, clameurs, rixes d’ivrogne,

Ou qu’amours en plein air, et baisers sans vergogne,

Et publiques faveurs ;

Je rentre : sur ma route on se presse, on se rue ;

Toute la nuit j’entends se traîner dans ma rue

Et hurler les buveurs.

Mes Livres

À mon ami Paul L (LE BIBLIOPHILE JACOB).
Nunc veterum libris

Horace.

J’aime rimer et j’aime lire aussi.

Lorsqu’à rêver mon front s’est obscurci,

Qu’il est sorti de ma pauvre cervelle,

Deux jours durant, une églogue nouvelle,

Soixante vers ou quatre-vingts au plus,

Et qu’au réveil, lourd encore et l’âme ivre,

Pour près d’un mois je me sens tout perclus,

Ô mes amis, alors je prends un livre.

Non pas un seul, mais dix, mais vingt, mais cent ;

Non les meilleurs, Byron le magnanime,

Le grand Milton ou Dante le puissant ;

Mais tous Anas de naissance anonyme

Semés de traits que je note en passant.

C’est mon bonheur. Sauriez-vous pas, de grâce,

En quel recoin et parmi quel fatras

Il me serait possible d’avoir trace

Du long séjour que fit à Carpentras

Monsieur Malherbe ; ou de quel air Ménage

Chez Sévigné jouait son personnage ?

Monsieur Conrart savait-il le latin

Mieux que Jouy ? consommait-il en plumes

Moins que Suard ? le docteur Gui Patin

Avait-il plus de dix mille volumes ?
Problèmes fins, procès toujours pendants,

Qu’à grand plaisir je retourne et travaille !

Vaut-il pas mieux, quand on est sur les dents,

Plutôt qu’aller rimailler rien qui vaille,

Se faire rat et ronger une maille ?
En cette humeur, s’il me vient sous la main,

Le long des quais, un vélin un peu jaune,

Le titre en rouge et la date en romain,

Au frontispice un saint Jean sur un trône,

Le tout couvert d’un fort blanc parchemin,

Oh ! que ce soit un Ronsard, un Pétrone,

Un A-Kempis, pour moi c’est un trésor,

Que j’ouvre et ferme et que je rouvre encor :

Je rôde autour et du doigt je le touche ;

Au parapet rien qu’à le voir couché,

En plein midi, l’eau me vient à la bouche ;

Et lorsqu’enfin j’ai conclu le marché,

Dans mon armoire il ne prend point la place

Où désormais il dormira caché,

Que je n’en aie au moins lu la préface.
On est au bal ; déjà sur le piano

Dix jolis doigts ont marqué la cadence ;

Sur le parquet déjà la contredanse

Déroule et brise et rejoint son anneau.

Mais tout d’un coup le bon Nodier qui m’aime,

Se souvenant d’avoir, le matin même,

Je ne sais où, découvert un bouquin

Que souligna de son crayon insigne

François Guyet (c’est, je crois, un Lucain),

De l’autre bout du salon m’a fait signe ;

J’y cours, adieu, vierges au cou de cygne !

Et, tout le soir, je lorgne un maroquin.

On l’a bien dit ; un cerveau de poëte,

Après cent vers, a grand besoin de diète,

Et pour ma part j’en sens l’effet heureux.

Quand j’ai huit jours cuvé mon ambroisie,

Las de bouquins et de poudre moisie,

Je reprends goût au nectar généreux.

Pas trop pourtant ; peu de sublime encore ;

L’eau me suffit, qu’un vin léger colore.
Vers ce temps-là l’on me voit au jardin,

Un doigt dans Pope, Addison ou Fontane,

Quitter vingt fois et reprendre soudain,

Comme en buvant son sorbet la sultane ;

Chaulieu m’endort à l’ombre d’un platane ;

Vite au réveil je relis le Mondain.

Je relis tout ; et bouquets à Climène

Et Corilas entretenant Ismène,

Et l’Aminta chantant son inhumaine ;

Mais la Chartreuse est surtout à mon gré ;

Et, mieux refait, la troisième semaine,

Je puis aller jusqu’à Goldsmith et Gray.

Dès lors la Muse a repris sa puissance,

Et mon génie entre en convalescence.
Car si, le soir, sous un jasmin en fleurs,

Édouard en main, je songe à Nathalie,

Et que bientôt un nuage de pleurs

Voile à mes yeux la page que j’oublie ;

Car de Tastu si le luth adoré,

Au bruit d’une eau, sous un saule éploré,

Me fait rêver à la feuille qui tombe,

Et que non loin gémisse une colombe ;

Si sur ma lèvre un murmure sacré,

Comme un doux chant d’abeille qui butine,

Trois fois ramène un vers de Lamartine,

Et qu’en mon cœur une corde ait vibré ;

Oh ! c’en est fait ; après tant de silence

Je veux chanter à mon tour ; je m’élance,

Les yeux au ciel et les ailes au vent,

Et me voilà rimeur comme devant.

Ne Ris Point Des Sonnets

Sonnet.

Ne ris point des sonnets, ô critique moqueur !
Par amour autrefois en fit le grand Shakespeare ;
C’est sur ce luth heureux que Pétrarque soupire,
Et que le Tasse aux fers soulage un peu son cœur.

Camões de son exil abrège la longueur,
Car il chante en sonnets l’amour et son empire ;
Dante aime cette fleur de myrte, et la respire,
Et la mêle au cyprès qui ceint son front vainqueur.

Spencer, s’en revenant de l’Ile des féeries,
Exhale en longs sonnets ses tristesses chéries ;
Milton, chantant les siens, ranimait son regard ;

Moi, je veux rajeunir le doux sonnet en France ;
Du Bellay, le premier, l’apporta de Florence,
Et l’on en sait plus d’un de notre vieux Ronsard.

Enfant, Je M’étais Dit

Enfant, je m’étais dit et souvent répété :
 » Jamais, jamais d’amour ; c’est assez de la gloire ;
En des siècles sans nombre étendons ma mémoire,
Et semons ici-bas pour l’immortalité.  »

Plus tard je me disais :  » Amour et volupté,
Allez, et gloire aussi ! que m’importe l’histoire ?
Fantôme au laurier d’or, vierges au cou d’ivoire,
Je vous fuis pour l’étude et pour l’obscurité.  »

Ainsi, jeune orgueilleux, ainsi longtemps disais-je ;
Mais comme après l’hiver, en nos plaines, la neige
Sous le soleil de mars fond au premier beau jour,

Je te vis, blonde Hélène, et dans ce coeur farouche,
Aux rayons de tes yeux, au souffle de ta bouche,
Aux soupirs de ta voix, tout fondit en amour.

Ne Ris Point Des Sonnets, Ô Critique Moqueur

IMITÉ DE WORDSWORTH.
Ne ris point des sonnets, ô Critique moqueur !

Par amour autrefois en fit le grand Shakespeare ;

C’est sur ce luth heureux que Pétrarque soupire,

Et que le Tasse aux fers soulage un peu son cœur ;
Camoens de son exil abrége la longueur,

Car il chante en sonnets l’amour et son empire ;

Dante aime cette fleur de myrte, et la respire,

Et la mêle au cyprès qui ceint son front vainqueur ;
Spenser, s’en revenant de l’île des féeries,

Exhale en longs sonnets ses tristesses chéries ;

Milton, chantant les siens, ranimait son regard :
Moi, je veux rajeunir le doux sonnet en France ;

Du Bellay, le premier, l’apporta de Florence,

Et l’on en sait plus d’un de notre vieux Ronsard.

Enfant, Je M’étais Dit Et Souvent Répété

Enfant, je m’étais dit et souvent répété :

 » Jamais, jamais d’amour ; c’est assez de la gloire ;

 » En des siècles sans nombre étendons ma mémoire,

 » Et semons ici-bas pour l’immortalité.  »
Plus tard je me disais :  » Amour et volupté,

 » Allez, et gloire aussi ! que m’importe l’histoire ?

 » Fantôme au laurier d’or, vierges au cou d’ivoire,

 » Je vous fuis pour l’étude et pour l’obscurité.  »
Ainsi, jeune orgueilleux, ainsi longtemps disais-je ;

Mais comme après l’hiver, en nos plaines, la neige

Sous le soleil de mars fond au premier beau jour,
Je te vis, blonde Hélène, et dans ce cœur farouche,

Aux rayons de tes yeux, au souffle de ta bouche,

Aux soupirs de ta voix, tout fondit en amour.