Quoy ? Qu’est Ce ? Ô Vans, Ô Nuës, Ô L’orage !

Quoy ? qu’est ce ? ô vans, ô nuës, ô l’orage !

A point nommé, quand moy d’elle aprochant,

Les bois, les monts, les baisses vois tranchant,

Sur moy, d’aguest, vous passez vostre rage.
Ores mon coeur s’embrase d’avantage.

Allez, allez faire peur au marchant

Qui dans la mer les thresors va cherchant :

Ce n’est ainsi qu’on m’abbat le courage.
Quand j’oy les ventz, leur tempeste et leurs cris,

De leur malice, en mon coeur, je me ris :

Me pensent ils pour cela faire rendre ?
Face le ciel du pire, et l’air aussi :

Je veus, je veus, et le declaire ainsi,

S’il faut mourir, mourir comme Leandre.

Si Contre Amour Je N’ay Autre Deffence

Si contre Amour je n’ay autre deffence,

Je m’en plaindray, mes vers le maudiront,

Et apres moy les roches rediront

Le tort qu’il faict à ma dure constance.
Puis que de luy j’endure cette offence,

Au moings tout haut, mes rithmes le diront,

Et nos neveus, a lors qu’ilz me liront,

En l’outrageant, m’en feront la vengeance.
Ayant perdu tout l’aise que j’avois,

Ce sera peu que de perdre ma voix.

S’on sçait l’aigreur de mon triste soucy,
Et fut celuy qui m’a faict ceste playe,

Il en aura, pour si dur coeur qu’il aye,

Quelque pitié, mais non pas de mercy.

Si Ma Raison En Moy S’est Peu Remettre

Si ma raison en moy s’est peu remettre,

Si recouvrer asthure je me puis,

Si j’ay du sens, si plus homme je suis,

Je t’en mercie, ô bien heureuse lettre.
Qui m’eust (hélas), qui m’eust sceu recognoistre,

Lors qu’enragé, vaincu de mes ennuys,

En blasphemant, Madame je poursuis ?

De loing, honteux, je te vis lors paroistre,
Ô sainct papier ; alors je me revins,

Et devers toy devotement je vins :

Je te donrois un autel pour ce fait,
Qu’on vist les traictz de ceste main divine ;

Mais de les veoir aucun homme n’est digne,

Ny moi aussi, s’elle ne m’en eust faict.

Toy Qui Oys Mes Souspirs, Ne Me Sois Rigoureux

Toy qui oys mes souspirs, ne me sois rigoureux,

Si mes larmes à part, toutes mienes, je verse,

Si mon amour ne suit en sa douleur diverse

Du Florentin transi les regretz langoureux,
Ny de Catulle aussi, le foulastre amoureux,

Qui le coeur de sa dame en chastouillant luy perce,

Ny le sçavant amour du mi-gregois Properce :

Ils n’ayment pas pour moy, je n’ayme pas pour eulx.
Qui pourra sur aultruy ses douleurs limiter,

Celuy pourra d’aultruy les plainctes imiter :

Chascun sent son tourment, et sçait ce qu’il endure.
Chascun parla d’amour ainsi qu’il l’entendit.

Je dis ce que mon coeur, ce que mon mal me dict.

Que celuy ayme peu, qui ayme à la mesure !

Vous Qui Aimez Encore Ne Sçavez

Vous qui aimez encore ne sçavez,

Ores, m’oyant parler de mon Leandre,

Ou jamais non, vous y debvez aprendre,

Si rien de bon dans le coeur vous avez.
Il oza bien, branlant ses bras lavez,

Armé d’amour, contre l’eau se deffendre

Qui pour tribut la fille voulut prendre,

Ayant le frere et le mouton sauvez.
Un soir, vaincu par les flos rigoureux,

Voyant desjà, ce vaillant amoureux,

Que l’eau maistresse à son plaisir le tourne,
Parlant aux flos, leur jecta cette voix :

  » Pardonnez moy, maintenant que j’y veois,

Et gardez moy la mort, quand je retourne. « 

Ô Vous, Maudits Sonnets, Vous Qui Printes L’audace

Ô vous, mauditz sonnetz, vous qui prinstes l’audace

De toucher à Madame ! ô malings et pervers,

Des Muses le reproche, et honte de mes vers !

Si je vous feis jamais, s’il fault que je me face
Ce tort de confesser vous tenir de ma race,

Lors, pour vous, les ruisseaux ne furent pas ouverts

D’Apollon le doré, des Muses aux yeulx verts ;

Mais vous receut naissants Tisiphone en leur place.
Si j’ay oncq quelque part à la posterité,

Je veulx que l’un et l’aultre en soit desherité.

Et si au feu vengeur dez or je ne vous donne,
C’est pour vous diffamer : vivez, chetifz, vivez ;

Vivez aux yeulx de tous, de tout honneur privez ;

Car c’est pour vous punir, qu’ores je vous pardonne.

Ô, Entre Tes Beautez, Que Ta Constance Est Belle

Ô, entre tes beautez, que ta constance est belle !

C’est ce coeur asseuré, ce courage constant,

C’est, parmy tes vertus, ce que l’on prise tant :

Aussi qu’est il plus beau qu’une amitié fidelle ?
Or, ne charge donc rien de ta soeur infidele,

De Vesere, ta soeur : elle va s’escartant,

Tousjours flotant mal seure en son cours inconstant :

Voy tu comme, à leur gré, les vans se jouent d’elle ?
Et ne te repent point, pour droict de ton aisnage,

D’avoir desjà choisi la constance en partaige.

Mesme race porta l’amitié souveraine
Des bons jumeaux, desquelz l’un à l’autre despart

Du ciel et de l’enfer la moitié de sa part,

Et l’amour diffamé de la trop belle Heleine.

Or, Dis Je Bien, Mon Esperance Est Morte

Or, dis je bien, mon esperance est morte.

Or est ce faict de mon ayse et mon bien.

Mon mal est clair : maintenant je veoy bien,

J’ay espousé la douleur que je porte.
Tout me court sus, rien ne me reconforte,

Tout m’abandonne, et d’elle je n’ay rien,

Sinon tousjours quelque nouveau soustien,

Qui rend ma peine et ma douleur plus forte.
Ce que j’attends, c’est un jour d’obtenir

Quelques souspirs des gents de l’advenir :

Quelqu’un dira dessus moy par pitié :
  » Sa dame et luy nasquirent destinez,

Également de mourir obstinez,

L’un en rigueur, et l’aultre en amitié.

Pardon, Amour, Pardon : Ô Seigneur, Je Te Voüe

Pardon, Amour, Pardon : ô seigneur, je te voüe

Le reste de mes ans, ma voix et mes escris,

Mes sanglots, mes souspirs, mes larmes et mes cris :

Rien, rien tenir d’aucun que de toy, je n’advoüe.
Helas ! comment de moy ma fortune se joue !

De toy, n’a pas long temps, Amour, je me suis ris :

J’ay failly, je le voy, je me rends, je suis pris ;

J’ay trop gardé mon coeur ; or je le desadvoüe.
Si j’ay, pour le garder, retardé ta victoire,

Ne l’en traite plus mal : plus grande en est ta gloire ;

Et si du premier coup tu ne m’as abbattu,
Pense qu’un bon vainqueur, et n’ay pour estre grand,

Son nouveau prisonnier, quand un coup il se rend,

Il prise et l’ayme mieux, s’il a bien combatu.

Puis Qu’ainsi Sont Mes Dures Destinees

Puis qu’ainsi sont mes dures destinees,

J’en saouleray, si je puis, mon soucy,

Si j’ay du mal, elle le veut aussi :

J’accompliray mes peines ordonnees.
Nymphes des bois, qui avez, estonnees,

De mes douleurs, je croy, quelque mercy,

Qu’en pensez-vous ? Puis-je durer ainsi,

Si à mes maux tresves ne sont donnees ?
Or si quelqu’une à m’escouter s’encline,

Oyés, et pour Dieu, ce qu’orez je devine :

Le jour est prez que mes forces jà vaines
Ne pourront plus fournir à mon tourment ;

C’est mon espoir ; si je meurs en aimant,

A donc, je croy, failliray je à mes peines.

Quand Tes Yeux Conquerans Estonné Je Regarde

Quand tes yeux conquerans estonné je regarde,

J’y veoy dedans à clair tout mon espoir escript ;

J’y veoy dedans Amour luy mesme qui me rit,

Et m’y monstre, mignard, le bon heur qu’il me garde.
Mais, quand de te parler par fois je me hazarde

C’est lors que mon espoir desseiché se tarit ;

Et d’avouer jamais ton oeil, qui me nourrit,

D’un seul mot de faveur, cruelle, tu n’as garde.
Si tes yeux sont pour moy, or voy ce que je dis :

Ce sont ceux là, sans plus, à qui je me rendis.

Mon Dieu, quelle querelle en toi mesme se dresse,
Si ta bouche et tes yeux se veulent desmentir ?

Mieux vaut, mon doux tourment, mieux vaut les despartir,

Et que je prenne au mot de tes yeux la promesse.

Quand Viendra Ce Jour Là, Que Ton Nom Au Vray Passe

Quand viendra ce jour là, que ton nom au vray passe

Par France dans mes vers ? combien et quantes fois

S’en empresse mon coeur, s’en demangent mes doits ?

Souvent dans mes escris de soy mesme il prend place.
Maulgré moy je t’escris, maulgré moy je t’efface.

Quand Astree viendroit, et la foy, et le droit,

Alors, joyeux, ton nom au monde se rendroit.

Ores, c’est à ce temps, que cacher il te face,
C’est à ce tempts maling une grande vergoigne.

Donc, Madame, tandis, tu seras ma Dourdouigne.

Toutesfois laisse moy, laisse moy ton nom mettre ;
Ayez pitié du temps : si au jour je te metz,

Si le temps te cognoist, lors je te le prometz,

Lors il sera doré, s’il le doit jamais estre.

Quant À Chanter Ton Los Par Fois Je M’adventure

Quant à chanter ton los par fois je m’adventure,

Sans ozer ton grand nom dans mes vers exprimer,

Sondant le moins profond de ceste large mer,

Je tremble de m’y perdre, et aux rives m’assure ;
Je crains, en loüant mal, que je te face injure.

Mais le peuple, estonné d’ouir tant t’estimer,

Ardant de te cognoistre, essaie à te nommer,

Et, cerchant ton sainct nom ainsi à l’adventure,
Esblouï, n’attaint pas à veoir chose si claire ;

Et ne te trouve point, ce grossier populaire,

Qui n’ayant qu’un moyen, ne veoit pas celuy là :
C’est que s’il peut trier, la comparaison faicte,

Des parfaictes du monde, une la plus parfaicte,

Lors, s’il a voix, qu’il crie hardiment :   » La voylà ! « 

J’ay Veu Ses Yeulx Perçans, J’ay Veu Sa Face Claire

J’ay veu ses yeulx perçans, j’ay veu sa face claire ;

Nul jamais, sans son dam, ne regarde les Dieux :

Froit, sans coeur me laissa son oeil victorieux,

Tout estourdy du coup de sa forte lumiere :
Comme un surpris de nuict aux champs, quand il esclaire,

Estonné, se pallist si la fleche des cieulx,

Sifflant, luy passe contre et luy serre les yeulx ;

Il tremble, et veoit, transi, Jupiter en cholere.
Dy moy, Madame, au vray, dy moy, si tes yeulx verts

Ne sont pas ceulx qu’on dict que l’Amour tient couverts ?

Tu les avois, je croy, la fois que je t’ay veüe ;
Au moins il me souvient qu’il me feust lors advis

Qu’Amour, tout à un coup, quand premier je te vis,

Desbanda dessus moy et son arc et sa veüe.

Je Tremblois Devant Elle, Et Attendois, Transi

Je tremblois devant elle, et attendois, transi,

Pour venger mon forfaict quelque juste sentence,

A moi mesme consent du poids de mon offence,

Lors qu’elle me dict :  » Va, je te prens à merci.
Que mon loz desormais par tout soit esclarci :

Emploie là tes ans, et, sans plus, meshuy pence

D’enrichir de mon nom par tes vers nostre France,

Couvre de vers ta faulte, et paie moi ainsi.  »
Sus donc, ma plume ! Il faut, pour jouir de ma peine,

Courir par sa grandeur d’une plus large veine.

Mais regarde à son oeil, qu’il ne nous abandonne.
Sans ses yeux, nos espritz se mourroient languissants :

Ilz nous donnent le coeur, ilz nous donnent le sens :

Pour se payer de moy, il faut qu’elle me donne.