Quand Vous Serez Bien Vieille

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, devisant et filant,
Direz chantant mes vers, en vous émerveillant :
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.

Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre, et, fantôme sans os,
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain ;
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

Serment

Ô poète trop prompt à te laisser charmer,

Si cette douce enfant devait t’être ravie

Et si ce cœur en qui tout le tien se confie

Ne pouvait pas pour toi frémir et s’animer ?

N’importe ! ses yeux seuls ont su faire germer

Dans mon âme si lasse & de tout assouvie

L’amour qui rajeunit, console et purifie,

Et je devrais encor la bénir et l’aimer.

Heureux ou malheureux, je lui serai fidèle ;

J’aimerai ma douleur, puisqu’elle viendra d’elle

Qui chassa de mon sein la honte et le remord.

Vierge dont les regards me tiennent sous leurs charmes,

Si tu me fais pleurer, je bénirai mes larmes,

Si tu me fais mourir, je bénirai la mort !

Réponse

—  » Mais je l’ai vu si peu !  » — disiez-vous l’autre jour.

Et moi, vous ai-je vue en effet davantage ?

En un moment mon cœur s’est donné sans partage.

Ne pouvez-vous ainsi m’aimer à votre tour ?

Pour monter d’un coup d’aile au sommet de la tour,

Pour emplir de clartés l’horizon noir d’orage,

Et pour nous enchanter de son puissant mirage,

Quel temps faut-il à l’aigle, à l’éclair, à l’amour ?

Je vous ai vue à peine et vous m’êtes ravie !

Mais à vous mériter je consacre ma vie

Et du sombre avenir j’accepte le défi.

Pour s’aimer faut-il donc tellement se connaître,

Puisque, pour allumer le feu qui me pénètre,

Chère âme, un seul regard de vos yeux a suffi ?