Contemplation

Diane étant en l’épaisseur d’un bois,
Après avoir mainte bête assénée,
Prenait le frais, de Nymphes couronnée.
J’allais rêvant, comme fais mainte fois,

Sans y penser, quand j’ouïs une voix
Qui m’appela, disant : Nymphe étonnée,
Que ne t’estu vers Diane tournée ?
Et, me voyant sans arc et sans carquois :

Qu’astu trouvé, ô compagne, en ta voie,
Qui de ton arc et flèches ait fait proie ?
Je m’animai, répondsje, à un passant,

Et lui jetai en vain toutes mes flèches
Et l’arc après ; mais lui, les ramassant
Et les tirant, me fit cent et cent brèches.

Insomnie

Insomnie, impalpable Bête !
N’as-tu d’amour que dans la tête ?
Pour venir te pâmer à voir,
Sous ton mauvais oeil, l’homme mordre
Ses draps, et dans l’ennui se tordre !…
Sous ton oeil de diamant noir.

Dis : pourquoi, durant la nuit blanche,
Pluvieuse comme un dimanche,
Venir nous lécher comme un chien :
Espérance ou Regret qui veille.
À notre palpitante oreille
Parler bas… et ne dire rien ?

Pourquoi, sur notre gorge aride,
Toujours pencher ta coupe vide
Et nous laisser le cou tendu,
Tantales, soiffeurs de chimère :
– Philtre amoureux ou lie amère
Fraîche rosée ou plomb fondu !

Insomnie, es-tu donc pas belle ?…
Eh pourquoi, lubrique pucelle,
Nous étreindre entre tes genoux ?
Pourquoi râler sur notre bouche,
Pourquoi défaire notre couche,
Et… ne pas coucher avec nous ?

Pourquoi, Belle-de-nuit impure,
Ce masque noir sur ta figure ?…
– Pour intriguer les songes d’or ?…
N’es-tu pas l’amour dans l’espace,
Souffle de Messaline lasse,
Mais pas rassasiée encor !

Insomnie, es-tu l’Hystérie…
Es-tu l’orgue de barbarie
Qui moud l’Hosannah des Élus ?…
– Ou n’es-tu pas l’éternel plectre,
Sur les nerfs des damnés-de-lettre,
Râclant leurs vers qu’eux seuls ont lus.

Insomnie, es-tu l’âne en peine
De Buridan ou le phalène
De l’enfer ? Ton baiser de feu
Laisse un goût froidi de fer rouge…
Oh ! viens te poser dans mon bouge !…
Nous dormirons ensemble un peu.

Dans Les Bois

D’autres, ― des innocents ou bien des lymphatiques, ―

Ne trouvent dans les bois que charmes langoureux,

Souffles frais et parfums tièdes. Ils sont heureux !

D’autres s’y sentent pris ― rêveurs ― d’effrois mystiques.

Ils sont heureux ! Pour moi, nerveux, et qu’un remords

Épouvantable et vague affole sans relâche,

Par les forêts je tremble à la façon d’un lâche

Qui craindrait une embûche ou qui verrait des morts.

Ces grands rameaux jamais apaisés, comme l’onde.

D’où tombe un noir silence avec une ombre encor

Plus noire, tout ce morne et sinistre décor

Me remplit d’une horreur triviale et profonde.

Surtout les soirs d’été : la rougeur du couchant

Se fond dans le gris bleu des brumes qu’elle teinte

D’incendie et de sang ; et l’angélus qui tinte

Au lointain semble un cri plaintif se rapprochant.

Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe

Et repasse, toujours plus fort, dans l’épaisseur

Toujours plus sombre des hauts chênes, obsesseur,

Et s’éparpille, ainsi qu’un miasme, dans l’espace.

La nuit vient. Le hibou s’envole. C’est l’instant

Où l’on songe aux récits des aïeules naïves…

Sous un fourré, là-bas, là-bas, des sources vives

Font un bruit d’assassins postés se concertant.

La Jalousie

Qu’as-tu fait d’un aveu doux à ton espérance ?

Mes pleurs, qu’en as-tu fait ? Ton bonheur d’un moment.

Les secrets de mon âme ont aigri ta souffrance,

Et, pour y croire enfin, tu voulus un serment.

Le serment est livré : tu ne crois pas encore,

Tu doutes des parfums en respirant les fleurs ;

Tu voudrais ajouter des rayons à l’aurore,

Au soleil des flambeaux, à l’iris des couleurs.

Incrédule, inquiète, ingrate jalousie !

Amour, aveugle amour qui méconnaît l’amour !

Qui regarde un ciel pur, et demande le jour ;

Oh ! que je… que je t’aime, aimable frénésie !

L’île Belle

Vos voiles et vos étoles,

Si douce,

Me frissonnent et oserais-je

m’émoussent ?Vous oisive et vous active,

Idem,

le ballet de votre intense vie,

parsème,

sur mon esprit, mon épiderme,

chaos,

anarchie,

pulsions folles et indicibles quêtes

de votre présence, de tout votre être.

Ainsi est-ce ma vie,

Madame,

Depuis votre entrée ici,

Chère âme,

Depuis que vous mêlez votre existence,

Vos impertinences,

A ma trouble vie de poète las,

Chercheur hébété de beautés envoutantes

Terriblement porté à vous, toujours, chaque jour,

quel que soit le verglas,

Quelles que soient les épreuves qui me hantent.

Dans Les Bois

Viens dans les ombres du hallier,

Viens avec moi, riante et douce ;

Écoute l’écho singulier

De ce grand chêne aux pieds de mousse

Si je lui chante ici ton nom,

Ce cher nom de sœur et d’amante,

Crois-tu qu’il le redise ?… Non,

Il dit : charmante !

Arbre aux mystérieux rameaux,

Séjour de quelque Esprit sans doute ;

De qui donc apprend-il ces mots

Que l’oreille entend sous sa voûte ?

Si je lui chante ici ton nom,

Ce nom plus doux qu’un son de lyre,

Crois-tu qu’il le redise ?… Non,

Il dit : j’admire !

A ses pieds, dans les gazons verts,

Vois le chevet qu’il te prépare.

Des arbres de nos bois déserts

C’est le plus beau, c’est le plus rare.

Si je lui chante ici ton nom,

Si tu le dis tout haut toi-même,

Crois-tu qu’il le redise ?… Non,

Il répond : j’aime !

Chant Du Désespéré

De quoi parlait le vent ? De quoi tremblaient les branches ?
Étaitce, en ce doux mois des nids et des pervenches,
Parce que les oiseaux couraient dans les glaïeuls,
Ou parce qu’elle et moi nous étions là tout seuls ?
Elle hésitait. Pourquoi ? Soleil, azur, rosées,
Aurore ! Nous tâchions d’aller, pleins de pensées,
Elle vers la campagne et moi vers la forêt.
Chacun de son côté tirait l’autre, et, discret,
Je la suivais d’abord, puis, à son tour docile,
Elle venait, ainsi qu’autrefois en Sicile
Faisaient Flore et Moschus, Théocrite et Lydé.
Comme elle ne m’avait jamais rien accordé,
Je riais, car le mieux c’est de tâcher de rire
Lorsqu’on veut prendre une âme et qu’on ne sait que dire ;
J’étais le plus heureux des hommes, je souffrais.
Que la mousse est épaisse au fond des antres frais !
Par instants un éclair jaillissait de notre âme ;
Elle balbutiait : Monsieur… et moi : Madame.
Et nous restions pensifs, muets, vaincus, vainqueurs,
Après cette clarté faite dans nos deux coeurs.
Une source disait des choses sous un saule ;
Je n’avais encor vu qu’un peu de son épaule,
Je ne sais plus comment et je ne sais plus où ;
Oh ! le profond printemps, comme cela rend fou !
L’audace des moineaux sous les feuilles obscures,
Les papillons, l’abeille en quête, les piqûres,
Les soupirs, ressemblaient à de vagues essais,
Et j’avais peur, sentant que je m’enhardissais.
Il est certain que c’est une action étrange
D’errer dans l’ombre au point de cesser d’être un ange,
Et que l’herbe était douce, et qu’il est fabuleux
D’oser presser le bras d’une femme aux yeux bleus.
Nous nous sentions glisser vaguement sur la pente
De l’idylle où l’amour traître et divin serpente,
Et qui mène, à travers on ne sait quel jardin,
Souvent à l’enfer, mais en passant par l’éden.
Le printemps laisse faire, il permet, rien ne bouge.
Nous marchions, elle était rose, et devenait rouge,
Et je ne savais rien, tremblant de mon succès,
Sinon qu’elle pensait à ce que je pensais.
Pâle, je prononçais des noms, Béatrix, Dante ;
Sa guimpe s’entrouvrait, et ma prunelle ardente
Brillait, car l’amoureux contient un curieux.
Viens ! disje… Et pourquoi pas, ô bois mystérieux ?

3 avril 1874

La Jalousie

Poètes, peintres parlants, que vous sert de nous feindre,
Peintres, poètes muets, que vous sert de nous peindre
Des feux, des fouets, des fers, des vaisseaux pleins de trous,
Des rages, des fureurs, des lieux épouvantables :
Pour exprimer l’horreur des enfers effroyables,
Est-il enfer semblable à celui des jaloux ?

L’aigle de Prométhée, les fouets des Euménides,
Les vaisseaux défoncés des folles Danaïdes,
D’Ixion abusé les roues et les clous,
Les peines de Tantal, de Sisyph, de Phlégie
Ne sont que jeux au prix de l’âpre jalousie,
Il n’est enfer semblable à celui des jaloux.

Si la nuit le jaloux tient sa femme embrassée,
Il croit tenant le corps qu’un autre a sa pensée ;
Fût-elle à prier Dieu dans l’église à genoux,
Si du temps qu’il lui donne elle passe les bornes,
Ce Vulcain pense avoir le front tout plein de cornes
Et se plonge insensé dans l’enfer des jaloux.

Une rare beauté, un accoutrement brave,
Une charmante voix, une démarche grave,
Un oeil rempli d’attraits, un sourire trop doux,
Une gaillarde humeur, une larme aperçue,
Un doux accord de luth, une oeillade conçue,
Sont les plus grands tourments de l’enfer des jaloux.

Ils sont pâles, chagrins, songeards, mélancoliques,
Noisifs, capricieux, maussades, fantastiques,
Difficiles, hargneux, sauvages, loups-garous,
L’esprit toujours porté à quelque horrible songe,
Un vautour sans cesser les entrailles leur ronge,
Bref, il n’est tel enfer que celui des jaloux.

Donc vieillards refroidis, cherchez quelques Médées
Pour faire rajeunir vos vieillesses ridées,
Et au tripot d’amour mieux assener vos coups,
Ou bien, dagues de plomb, votre horoscope preuve
Que vous serez bientôt des cocus à l’épreuve
Et que vous entrerez dans l’enfer des jaloux.

Et vous cabas moisis, vieilles tapissières,
Tétins mous, fronts ridés, culs plats, fesses flétries,
Yeux pleureux, cheveux gras, pourquoi épousez-vous
Ces volages poulains qu’un jeune amour enflamme ?
Vous n’êtes que de glace, ils ne sont que de flamme.
Entrez, vieilles, entrez dans l’enfer des jaloux.

Silence Bombardé

Adieu la nuit !

Tous les oiseaux du monde

Ont fait leur nid

Et chante à la rondePtit Lou, je connais bien malgré tout ta douceur

En suivant le Printemps tous les jours sur la route

En me baignant le front dans cette ombreuse odeur

Qui me vient des jardins où je te revois toute.

Ainsi je gagnerai le grand cœur embaumé

De l’univers tiède et doux comme ta bouche

Et son tendre visage au bout de la mi-mai

S’offre à moi tout à coup langoureux sur sa couche

De pétales d’iris, de grappes de lilas.

Ptit Lou d’Amour je sens à mon cou tes bras roses :

Cette île de corail qui sort de tes yeux las

Et que sur l’océan de l’Amour tu disposes.

Sommeil

Et tu m’as dit : Pourquoi revenir sur ces choses ?

Le golfe aux blanches eaux rit sous le soleil blond.

Il fait si doux de vivre au bord des grèves roses !

Un tel apaisement coule du ciel profond !

Regarde ! Les rocs noirs, effroi des solitudes,

Sous leur crinière noire ont l’air de grands lions

Étirant au soleil d’énormes lassitudes,

Jusqu’au temps assigné pour leurs rébellions.

Et regarde ! Les vents eux-mêmes n’ont plus d’aile,

Ils dorment. Oh ! comme eux, clos ta pauvre aile, hélas !

Puisque la blanche mer repose et que près d’elle

La grève blonde étend son corps humide et las.

Et le soleil aussi s’endort. Des clartés fauves

Vont s’épandant du lit où le dieu s’est couché.

Sur les récifs tournoie un dernier vol de mauves ;

Un grand sloop file au ras des eaux, le mât penché.

Et son éperon lisse et fin comme une lance

Pique les flots cabrés qui hennissent autour ;

Et c’est du haut du pont un matelot qui lance

Au clocher entrevu l’hollaï du retour.

Et rien, plus rien ! Le bec enfoui sous son aile,

Seul, un héron qui dort s’éveille au cri jeté,

Darde sur l’horizon l’éclair de sa prunelle

Et reprend tout d’un coup son immobilité.

La Jalousie

Mélancolie est au fond de mon cœur ;
De chants joyeux n’ai pas la fantaisie ;
Plaintes, soupirs, accents de la douleur,
Voilà les chants de la mélancolie.
Cesse, ô ma voix ! cesse de soupirer
Chanson d’amour où peignais mon martyre :
À d’autres vers j’ai vu Daphné sourire.
Tais-toi, ma lyre ! Ah ! laisse-moi pleurer !

Plus ne prétends en langage des dieux
Chanter Daphné, chanter ma vive flamme :
Chanson d’amour irait jusqu’à ses yeux ;
Chanson d’amour n’irait plus à son âme.
Hier encor l’entendais assurer
Qu’un seul berger faisait chanson jolie :
C’est mon rival. Toi, que l’ingrate oublie,
Tais-toi, ma lyre ! Ah ! laisse-moi pleurer !

Si bien sentir vaut mieux que bien chanter,
Si bien aimer vaut mieux que bien le dire,
Las ! mieux que moi pouvait-on mériter
Le seul suffrage auquel ma muse aspire ?
Mais nouveauté, je le veux déclarer,
Séduit souvent la plus sage bergère.
Puisque Daphné comme une autre est légère,
Tais-toi, ma lyre ! Ah ! laisse-moi pleurer !

Quoi, vous allez la chercher malgré moi,
Vers indiscrets, enfants de jalousie !
Daphné vous lit : dieux ! quel est mon effroi !
Daphné sourit : dieux ! ma peine est finie !
Plus la douleur ne me doit tourmenter ;
À mon rival retournez, ma tristesse.
Mes vers encor plairaient à ma maîtresse ?
Tais-toi, chagrin ! Ah ! laisse-moi chanter !

Écrit en 1789.