Les Chardons

Paroisse du vent
Et rue de la mer,
Dans le matin clair
D’embruns délavée,

Dévote, marchande,
Trafiquante et gaie
Blanche de servantes
Dès le jour monté,

On y vend l’anchois,
La sole et la raie,
Et la plie au choix
Ou vive, ou fumée;

Puis cloches sonnant
Les messes premières,
À rires dans l’air
Ainsi qu’envolés,

Rioses les Jésus,
Blanches les Maries,
Dans leurs niches nues
Ou de fleurs ornées,

C’est vie prenant cours
Négoce et prières,
Et dit tout d’amour
Le jour commencé.

La Rose

À Madame M.

Quand la rose s’entr’ouvre, heureuse d’être belle,
De son premier regard elle enchante autour d’elle
Et le bosquet natal et les airs et le jour.
Dès l’aube elle sourit ; la brise avec amour
Sur le buisson la berce, et sa jeune aile errante
Se charge en la touchant d’une odeur enivrante ;
Confiante, la fleur livre à tous son trésor.
Pour la mieux respirer en passant on s’incline ;
Nous sommes déjà loin, mais la senteur divine
Se répand sur nos pas et nous parfume encor.

La Rose

(extraits)

… Ils vont toujours. L’horizon s’ouvre immense,
Il se gonfle, il se perd, et toujours recommence ;
Confus, inépuisable, il s’enfuit, reculant
L’orageuse étendue au flot étincelant.
Et les monts sur les monts s’accumulent sans cesse ;
Le haut plateau succède au plateau qui s’abaisse,
Bordant de ces créneaux lugubres, désolés,
Les horizons de neige au clair azur mêlés.
Le glacier, qui se roule en vagues cristallines,
Allume aux feux du jour ses verdâtres collines. […]

……………………………. Le guide,
Ouvrant le manteau noir étoilé par la neige,
De ses plis ténébreux l’enveloppe sans bruit,
Et le poète errant dans l’éternelle nuit,
De montagne en montagne et d’abîme en abîme,
Se berce dans sa chute, au gré d’un vent sublime. […]

Il tombe, il rebondit, il tombe, il tombe encor,
Et de son oeil sanglant jaillit l’étoile d’or.
Abîme, vous chantiez, vous résonniez de joie !
Toi, terre ! tu tremblais en accueillant ta proie !

La Rose

Tableau I.

C’est l’âge qui touche à l’enfance,
C’est Justine, c’est la candeur.
Déjà l’amour parle à son cœur :
Crédule comme l’innocence,
Elle écoute avec complaisance
Son langage souvent trompeur.
Son œil satisfait se repose
Sur un jeune homme à ses genoux,
Qui, d’un air suppliant et doux,
Lui présente une simple rose.
De cet amant passionné,
Justine, refusez l’offrande ;
Lorsqu’un amant donne, il demande,
Et beaucoup plus qu’il n’a donné.

Histoire D’une Audience

Me voilà dans les ornements,

les guéridons et les divans,

les portraits de têtes couronnées,

une peinture de Monsieur, en pied.

Quand soudain arrive la maîtresse.

On voit qu’elle me voudrait à l’aise.

Elle a une bouille qui me revient.

Elle a des yeux qui parlent bien.

Et son parfum quel enchantement !

Je la renifle tout le temps

Et sans détailler ses atours

ni trop regarder à l’entour

(car comme je vous disais plus haut

et que je me tiens à carreau

j’ai moi aussi quelque manière

et sais ce qu’il ne faut pas faire)

je lui sortis mon boniment

qu’elle écouta très patiemment.

Mais j’avais la langue enchaînée

et comme une boule dans le gosier.

Puis son baratin elle m’a fait.

Moi j’aimais bien et j’écoutais.

Soudain se ramène le valet,

sans bruit et droit comme un piquet.

Il a plié son corps un rien

et il m’a rempli les deux mains

de vaisselle et de petits riens.

J’ai failli manger la serviette

en même temps qu’un petit pâté.

Et qu’est-ce qu’on doit faire de l’assiette

et du verre de cristal taillé ?Ah ! que n’est-elle femme de labeur !

On se ferait tout plein d’honneurs :

Elle m’inviterait dans sa cuisine.

Elle me ferait son baratin.

J’écouterais, j’aimerais bien.

Et pour applaudir ses propos,

je lui donnerais en bonne copine

de grandes tapes dans le dos..

Et mangeant les coudes sur la table

la soupe qu’elle aurait préparé,

on lamperait pour mieux goûter

on roterait quand on voudrait,

on penserait : c’est agréable.

Et quand on aurait pris son temps

sur tout le travail qui attend,

elle dirait au bout du menu :

ça va, tu m’barbes, j’t’ai assez vue.

Tandis qu’ici, un vrai casse-tête.

Faut-il ou non mettre les voiles ?

Car j’ai oublié le signal

Déjà je crois que je l’embête

Ah ! que n’est-elle femme de labeur !

Que n’en connaît-elle les sueurs !

Elle m’inviterait dans sa cuisine

Elle me ferait son baratin

J’écouterais j’aimerais bien