Il Lui Disait : Vois-tu..

Il lui disait :  » Vois-tu, si tous deux nous pouvions,
xxL’âme pleine de foi, le coeur plein de rayons,
xxIvres de douce extase et de mélancolie,
xxRompre les mille noeuds dont la ville nous lie ;
xxSi nous pouvions quitter ce Paris triste et fou,
xxNous fuirions ; nous irions quelque part, n’importe où,
xxChercher loin des vains bruits, loin des haines jalouses,
xxUn coin où nous aurions des arbres, des pelouses ;
xxUne maison petite avec des fleurs, un peu
xxDe solitude, un peu de silence, un ciel bleu,
xxLa chanson d’un oiseau qui sur le toit se pose,
xxDe l’ombre ; — et quel besoin avons-nous d’autre chose ?  »

Juillet 18…

Crépuscule Rustique

La profondeur du ciel occidental s’est teinte
D’un jaune paille mûre et feuillage rouillé,
Et, tant que la lueur claire n’est pas éteinte,
Le regard qui se lève est tout émerveillé.

Les nuances d’or clair semblent toutes nouvelles.
Le champ céleste ondule et se creuse en sillons,
Comme un chaume, où reluit le safran des javelles
Qu’une brise éparpille, et roule en gerbillons.

Chargé des meules d’ambre, où luit, par intervalle,
Le reflet des rayons amortis du soleil,
Le nuage, d’espace en espace, dévale,
Traîne, s’enfonce, plonge à l’horizon vermeil.

Mais l’ombre, lentement, traverse la campagne,
Et glisse, à vol léger, au fond des plaines d’or.
Septembre, glorieux, derrière la montagne,
A roulé, pour la nuit, le char de Messidor.

Le Fleuve

Depuis l’âge orageux des aurores premières
Où tout un ciel pleuvait sur un monde naissant,
Suivi d’un infini cortège de rivières,
Au large, à plein chenal, en triomphe, il descend.

Superbe, délivré des ténèbres sauvages
Et des enchantements des noirs Esprits du mal,
Il proclame aux nouveaux soleils de ses rivages,
Son noble nom de saint, son beau nom baptismal.

Reflétant les espoirs des races obstinées
Dont les fils ont connu les pleurs des sombres jours,
Le vieux fleuve, le fleuve aux vastes destinées,
Le Saint-Laurent poursuit son voyage au long cours.

En vain le précipice irrite sa puissance,
De l’abîme à l’abîme, il redouble ses bonds.
Il passe. Tout le bruit de son effervescence
À la longue, s’apaise en des calmes profonds.

De la plus humble côte au plus haut promontoire,
D’amont jusqu’en aval, tout le long de ses bords,
Cent clochers, au matin, célèbrent son histoire,
Et cent clochers, au soir, modulent leurs accords.

Il passe. Que lui font les tributs qu’il absorbe ?
En sera-t-il plus beau, plus grand, plus glorieux ?
Il passe, et l’on verra se résoudre en son orbe
L’émeraude et l’azur de la terre et des cieux :

Mais voici que la Mer ose forcer l’entrée
De l’estuaire où roule un océan de flots :
Devant le Roi des eaux, la Mer exaspérée
Recule, et sa colère éclate en longs sanglots.

Et le Fleuve, le vieux fleuve, le fleuve immense,
Dont les souffles n’ont pas cessé d’être vivants,
Magnifique de calme et d’orgueil, recommence
Sa marche vers l’aurore et les soleils levants.

Tel, par les champs dorés et par les vertes plaines,
Ce peuple qui déferle et déborde en tous lieux,
Et qui, sous tous les ciels, sent courir en ses veines,
Le sang qui mit sa pourpre aux veines des aïeux.

Illustre peuple issu de ces divines sources
Qui ne pourront jamais décroître ni tarir,
Il passe, à peine ému de ses lointaines courses,
Calme, tranquille, sûr de ne jamais mourir.

Nocturne

À Robert Caze.

L’aboiement des chiens dans la nuit
Fait songer les âmes qui pleurent,
Qui frissonnent et qui se meurent,
À bout de souffrance et d’ennui.

Ils ne comprennent pas ce bruit,
Ceux-là que les chagrins effleurent !
L’aboiement des chiens dans la nuit
Fait songer les âmes qui pleurent.

Mais, hélas ! quand l’espoir s’enfuit,
Et que, seuls, les regrets demeurent,
Quand tous les sentiments nous leurrent,
Alors on écoute et l’on suit
L’aboiement des chiens dans la nuit.

Les Fleurs

Oh ! de l’air ! des parfums ! des fleurs pour me nourrir !
Il semble que les fleurs alimentent ma vie ;
Mais elles vont mourir…. Ah ! je leur porte envie :
Mourir jeune, au soleil, Dieu ! que c’est bien mourir !

Pour éteindre une fleur il faut moins qu’un orage :
Moi, je sais qu’une larme effeuille le bonheur.
À la fleur qu’on va fuir qu’importé un long courage ?
Heureuse, elle succombe à son premier malheur !

Roseaux moins fortunés, les vents, dans leur furie,
Vous outragent longtemps sans briser votre sort ;
Ainsi, roseau qui marche en sa gloire flétrie,
L’homme achète longtemps le bienfait de la mort !

Et moi, je veux des fleurs pour appuyer ma vie ;
A leurs frêles parfums j’ai de quoi me nourrir :
Mais elles vont mourir…. Ah ! je leur porte envie ;
Mourir jeune, au soleil, Dieu ! que c’est bien mourir !

Le Soleil Est Toujours Riant

La vapeur des brouillards ne voile point les cieux ;

Tous les matins un vent officieux

En écarte toutes les nues :

Ainsi nos jours ne sont jamais couverts ;

Et, dans le plus fort des hivers,

Nos campagnes sont revêtues

De fleurs et d’arbres toujours verts.Les ruisseaux respectent leurs rives,

Et leurs naïades fugitives

Sans sortir de leur lit natal,

Errent paisiblement et ne sont point captives

Sous une prison de cristal.

Tous nos oiseaux chantent à l’ordinaire,

Leurs gosiers n’étant point glacés ;

Et n’étant pas forcés

De se cacher ou de se taire,

Ils font l’amour en liberté.

L’hiver comme l’été.

L’odeur Du Fumier

Ah ! bon guieu, oui, l’ sacré cochon !

J’en prends pus avec mes narines

Qu’avec les deux dents d’ mon fourchon

Par oùsque l’ jus i’ dégouline,

– I’ pu’ franch’ment, les villotiers !

Mais vous comprendrez ben eun’ chouse,

C’est qu’ i’ peut pas senti’ la rouse !

C’est du feumier i’ sent l’ feumier !Pourtant, j’en laiss’ pas pard’e un brin,

J’ râtle l’ pus p’tit fêtu qu’enrrouse

La pus michant’ goutt’ de purin,

Et j’ râcle à net la moind’er bouse !

– Ah ! dam itou, les villotiers,

Malgré qu’on seye en pein’ d’avouer

Un  » bien  » pas pus grand qu’un mouchouer,

On n’en a jamais d’ trop d’ feumier !

La Cueillette Des Cerises

‘ Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystères,
Dieu de la vie, et dieu des plantes salutaires,
Dieu vainqueur de Python, dieu jeune et triomphant,
Prends pitié de mon fils, de mon unique enfant !
Prends pitié de sa mère aux larmes condamnée,
Qui ne vit que pour lui, qui meurt abandonnée,
Qui n’a pas dû rester pour voir mourir son fils ;
Dieu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis,
Assoupis dans son sein cette fièvre brûlante
Qui dévore la fleur de sa vie innocente.
Apollon, si jamais, échappé du tombeau,
Il retourne au Ménale avoir soin du troupeau,
Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue
De ma coupe d’onyx à tes pieds suspendue ;
Et, chaque été nouveau, d’un jeune taureau blanc
La hache à ton autel fera couler le sang.

Eh bien ! mon fils, estu toujours impitoyable ?
Ton funeste silence estil inexorable ?
Enfant, tu veux mourir ? Tu veux, dans ses vieux ans,
Laisser ta mère seule avec ses cheveux blancs ?
Tu veux que ce soit moi qui ferme ta paupière?
Que j’unisse ta cendre à celle de ton père ?
C’est toi qui me devais ces soins religieux,
Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux.
Parle, parle, mon fils, quel chagrin te consume ?
Us maux qu’on dissimule en ont plus d’amertume.
Ne lèverastu point ces yeux appesantis ?

Ma mère, adieu ; je meurs, et tu n’as plus de fils.
Non, tu n’as plus de fils, ma mère bienaimée.
Je te perds. Une plaie ardente, envenimée,
Me rouge ; avec effort je respire, et je crois
Chaque fois respirer pour la dernière fois.
Je ne parlerai pas ; adieu… Ce lit me blesse,
Ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse ;
Tout me pèse et me lasse. Aidemoi, je me Meurs.
Tournemoi sur le flanc. Ah ! j’expire ! ô douleurs !

Tiens, mon unique enfant, mon fils, prends ce breuvage ;
Sa chaleur te rendra ta force et ton courage.
La mauve, le dictame ont, avec les pavots,
Mêlé leurs sucs puissants qui donnent le repos ;
Sur le vase bouillant, attendrie à mes larmes,
Une Thessalienne a composé des charmes.
Ton corps débile a vu trois retours du soleil
Sans connaître Cérès, ni tes yeux le sommeil.
Prends, mon fils, laissetoi fléchir à ma prière ;
C’est ta mère, ta vieille inconsolable mère
Qui pleure ; qui jadis te guidait pas à pas,
T’asseyait sur son sein, te portait dans ses bras ;
Que tu disais aimer, qui t’apprit à le dire ;
Qui chantait, et souvent te forçait à sourire
Lorsque tes jeunes dents, par de vives douleurs,
De tes yeux enfantins faisaient couler des pleurs.
Tiens, presse de ta lèvre, hélas ! pâle et glacée,
Par qui cette mamelle était jadis pressée,
Un suc qui te nourrisse et vienne à ton secours,
Comme autrefois mon lait nourrit tes premiers jours.

Ô coteaux d’Erymanthe ! ô vallons ! ô bocage !
Ô vent sonore et frais qui troublais le feuillage,
Et faisais frémir l’onde, et sur leur jeune sein
Agitais les replis de leur robe de lin !
De légères beautés troupe agile et dansante !
Tu sais, tu sais, ma mère, aux bords de l’Erymanthe…
Là, ni loups ravisseurs, ni serpents, ni poisons.
Ô visage divin ! ô fêtes ! ô chansons !
Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure…
Aucun lieu n’est si beau dans toute la nature.
Dieux ! ces bras et ces fleurs, ces cheveux, ces pieds nus
Si blancs, si délicats ! je ne les verrai plus !
Oh ! portez, portezmoi sur les bords d’Erymanthe,
Que je la voie encor, cette nymphe dansante !
Oh ! que je voie au loin la fumée à longs flots
S’élever de ce toit au bord de cet enclos !
Assise à tes côtés, ses discours, sa tendresse,
Sa voix, trop heureux père ! enchante ta vieillesse.
Dieux ! pardessus la haie élevée en remparts,
Je la vois, à pas lents, en longs cheveux épars,
Seule, sur un tombeau, pensive, inanimée,
S’arrêter et pleurer sa mère bienaimée.
Oh ! que tes yeux sont doux ! que ton visage est beau !
Viendrastu point aussi pleurer sur mon tombeau ?
Viendrastu point aussi, la plus belle des belles,
Dire sur mon tombeau : Les Parques sont cruelles !

Ah ! mon fils, c’est l’amour ! c’est l’amour insensé
Qui t’a jusqu’à ce point cruellement blessé ?
Ah ! mon malheureux fils ! Oui, faibles que nous sommes,
C’est toujours cet amour qui tourmente les hommes.
S’ils pleurent en secret, qui lira dans leur coeur
Verra que cet amour est toujours leur vainqueur.
Mais, mon fils, mais dismoi, quelle nymphe dansante,
Quelle vierge astu vue an bord de l’Erymanthe ?
N’estu pas riche et beau ? du moins quand la douleur
N’avait point de ta joue éteint la jeune fleur ?
Parle. Estce cette Aeglé, fille du roi des ondes,
Ou cette jeune Irène aux longues tresses blondes ?
Ou ne serace point cette fière beauté
Dont j’entends le beau nom chaque jour répété,
Dont j’apprends que partout les belles sont jalouses ?
Qu’aux temples, aux festins, les mères, les épouses,
Ne sauraient voir, diton, sans peine et sans effroi ?
Cette belle Daphné ?… Dieux ! ma mère, taistoi,
Taistoi. Dieux ! qu’astu dit ? elle est fière, inflexible ;
Comme les immortels, elle est belle et terrible !
Mille amants l’ont aimée ; ils l’ont aimée en vain.
Comme eux j’aurais trouvé quelque refus hautain.
Non, garde que jamais elle soit informée…
Mais, ô mort ! ô tourment ! ô mère bienaimée !
Tu vois dans quels ennuis dépérissent mes jours.
Ecoute ma prière et viens à mon secours :
Je meurs ; va la trouver : que tes traits, que ton âge,
De sa mère à ses yeux offrent la sainte image.
Tiens, prends cette corbeille et nos fruits les plus beaux ;
Prends notre Amour d’ivoire, honneur de ces hameaux ;
Prends la coupe d’onyx à Corinthe ravie ;
Prends mes jeunes chevreaux, prends mon coeur, prends ma vie ;
Jette tout à ses pieds ; apprendslui qui je suis ;
Dislui que je me meurs, que tu n’as plus de fils ;
Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse ;
Adjure cieux et mers, dieu, temple, autel, déesse…
Pars ; et si tu reviens sans les avoir fléchis,
Adieu, ma mère, adieu, tu n’auras plus de fils.

J’aurai toujours un fils ; va, la belle espérance
Ne dit… ‘ Elle s’incline, et, dans un doux silence,
Elle couvre ce front, terni par les douleurs,
De baisers maternels entremêlés de pleurs.
Puis elle sort en hâte, inquiète et tremblante.
La démarche de crainte et d’âge chancelante,
Elle arrive ; et bientôt revenant sur ses pas,
Haletante, de loin : ‘ Mon cher fils, tu vivras,
Tu vivras. ‘ Elle vient s’asseoir près de la couche :
Le vieillard la suivait, le sourire à la bouche.
La jeune belle aussi, rouge et le front baissé,
Vient, jette sur le lit un coup d’oeil. L’insensé
Tremble ; sous ses tissus il veut cacher sa tête.
‘ Ami, depuis trois jours tu n’es d’aucune fête,
Ditelle ; que faistu ? pourquoi veuxtu mourir ?
Tu souffres. L’on me dit que je peux te guérir ;
Vis, et formons ensemble une seule famille.
Que mon père ait un fils, et ta mère une fille. ‘

L’arbre

Il voit les mêmes champs depuis cent et cent ans

Et les mêmes labours et les mêmes semailles ;

Les yeux aujourd’hui morts, les yeux

Des aïeules et des aïeux

Ont regardé, maille après maille,

Se nouer son écorce et ses rudes rameaux.

Il présidait tranquille et fort à leurs travaux ;

Son pied velu leur ménageait un lit de mousse ;

Il abritait leur sieste à l’heure de midi

Et son ombre fut douce

A ceux de leurs enfants qui s’aimèrent jadis.Dès le matin, dans les villages,

D’après qu’il chante ou pleure, on augure du temps ;

Il est dans le secret des violents nuages

Et du soleil qui boude aux horizons latents ;

Il est tout le passé debout sur les champs tristes,

Mais quels que soient les souvenirs

Qui, dans son bois, persistent,

Dès que janvier vient de finir

Et que la sève, en son vieux tronc, s’épanche,

Avec tous ses bourgeons, avec toutes ses branches,

– Lèvres folles et bras tordus

Il jette un cri immensément tendu

Vers l’avenir.

Le Fleuve

Fable XVII, Livre I.

Un grand fleuve parcourt le monde :
Tantôt lent, il serpente entre des prés fleuris,
Les embellit et les féconde ;
Tantôt rapide, il s’enfle, il se courrouce, il gronde,
Roulant, précipitant au milieu des débris
Son eau turbulente et profonde.
À travers les cités, les guérets, les déserts,
Il va, distribuant à mesure inégale,
Aux avides humains, dont ses bords sont couverts,
Les trésors de son urne avare et libérale ;
Ainsi, tandis que l’un, dans son repos,
Bénit la main de la nature,
Qui dans son héritage a fait passer leurs flots,
Ou les lui donne pour ceinture,
L’autre maudit le sol, dont les flancs déchirés ;
Reproduisent sans cesse et le roc et la pierre,
Indestructible digue, éternelle barrière,
Assise entre le fleuve et ses champs altérés.
Mais le plaisant de cette histoire,
C’est de voir certain compagnon,
Plongé dans l’eau jusqu’au menton ;
Plus il a bu, plus il veut boire.
Insatiable ; et dans son bain,
Cent fois moins heureux et moins sage,
Qu’un homme qui tout près, sans désir, sans dédain,
Regardant l’eau couler, n’en prend pour son usage,
Que ce qui peut tenir dans le creux de sa main.
Homme rare, sur ma parole !
Avec moi vous en conviendrez,
Mes bons amis, quand vous saurez
Que notre fleuve est le Pactole.

Nocturne

À Madame Fernand Barthe.

LA CÉTOINE-EMERAUDE.

Quand la lune apparaît, silencieuse amie,
Dans le cœur embaumé d’une rose endormie
Je me blottis sans crainte et jusqu’au lendemain.

LE CRIOCÈRE.

Moi, c’est dans un grand lys à corolle d’ivoire
Que, le soir, je commence à perdre la mémoire
En repliant mes deux élytres de carmin.

Et toi, la coccinelle, où se trouve ton gîte ?

LA COCCINELLE.

Je tiens si peu de place !… une feuille m’abrite.
Sous ma chape à sept points, je m’endors n’importe où.

LE POÈTE.

Petits joyaux d’amour, que le ciel vous préserve
D’un sournois emplumé, vieil oiseau de Minerve,
Qui voit clair dans la nuit en sortant de son trou.

Les Fleurs

Ô terre, vil monceau de boue
Où germent d’épineuses fleurs,
Rendons grâce à Dieu, qui secoue
Sur ton sein ses fraîches couleurs !

Sans ces urnes où goutte à goutte
Le ciel rend la force à nos pas,
Tout serait désert, et la route
Au ciel ne s’achèverait pas.

Nous dirions : — À quoi bon poursuivre
Ce sentier qui mène au cercueil ?
Puisqu’on se lasse en vain à vivre,
Mieux vaut s’arrêter sur le seuil. —

Mais pour nous cacher les distances,
Sur le chemin de nos douleurs
Tu sèmes le sol d’espérances,
Comme on borde un linceul de fleurs !

Et toi, mon cœur, cœur triste et tendre,
Où chantaient de si fraîches voix ;
Toi qui n’es plus qu’un bloc de cendre
Couvert de charbons noirs et froids,

Ah ! laisse refleurir encore
Ces lueurs d’arrière-saison !
Le soir d’été qui s’évapore
Laisse une pourpre à l’horizon.

Oui, meurs en brûlant, ô mon âme,
Sur ton bûcher d’illusions,
Comme l’astre éteignant sa flamme
S’ensevelit dans ses rayons !

Nocturne

Que chantent les grillons et s’allument les phares !

Un esprit est venu sur le fleuve houleux

Réapprendre à nos cœurs des mots miraculeux.

N’incite plus, ô vent, les feuilles aux bagarres.

Dans l’air est apparu l’ancien rêve d’amour,

L’impérissable rêve au chaste et blanc contour.

Grillons, chantez encore et que brillent les phares !

Voici notre passé de désirs haletants.

Terre, jette un tapis de mousse et de pétales

Devant ces jours, chargés d’erreurs sentimentales.

Qui clament la valeur grandissante du temps,

Du temps si précieux pour nos âmes avides.

Effeuillez-vous, ô fleurs, onde, calme tes rides,

Voici notre passé de désirs haletants.

De lourds oiseaux de nuit s’en vont battant des ailes.

Partout l’effort de vivre en l’ombre est suspendu.

Plus nous voulons reconquérir le temps perdu

Et plus nous retenons les paroles formelles.

Nous hésitons, de peur de nous tromper encore.

L’espérance d’amour, triste, prend son essor

Avec les grands oiseaux qui fuient battant des ailes.

Le Soir

Le soir charmant qui fait rêver toutes les choses

Tombe dans les vallons du haut des Alpes roses.

Le ciel, rouge au couchant, à l’orient est bleu.

Comme les cordes d’or d’une lyre de feu,

Les rayons du soleil oblique qui s’efface

Semblent devant nos yeux frissonner dans l’espace,

Et, sous des doigts cachés, conduire le concert

Qui remplit le grand bois harmonieux et vert ;

Car toute plainte expire et toute voix méchante

Se tait, lorsque le soir mélancolique chante.

L’auberge n’est pas loin. Courage ! levons-nous.

La fatigue fut rude, et le lit sera doux !

Allons, voici le gîte et le bout de la route

Que l’on souhaite avec transport, et dont on doute,

Et qu’on gagne en tirant le pied comme un blessé.

Voici l’hôtel ainsi qu’un rêve caressé ;

Les guides conduisant leur bête à l’écurie,

Notre hôte, souriant et la mine fleurie ;

Et, cherchant affamés la table du festin,

Des amis que l’on a rencontrés le matin.

La Ferme

Voici l’asile pur des champs : voici la ferme,

Le potager étroit, le grand clos de pommiers,

La cour vaste où les coqs grattent les bruns fumiers,

L’aire, et le grain fécond où sommeille le germe.

Voici la prison blanche où le farniente enferme

Les pigeons, commensaux gourmands, jadis ramiers

Tout près d’eux, et mêlés aux hôtes coutumiers.

Le porc gras et la vache à la mamelle ferme.

C’est là qu’il nous est bon, flâneurs de la cité,

De venir recevoir avec humilité,

En face des moissons et du travail rustique,

La leçon que nous donne en ses graves propos

Le laboureur, aux bras lassés, au cœur dispos,

Sur le vieux banc, sacré comme le seuil antique.