Précis De L’ecclésiate

De quoi m’aura servi ma suprême puissance,

Qui ne dit rien aux sens, qui ne dit rien au coeur?

Brillante opinion, fantôme de bonheur,

Dont jamais en effet on n’a la jouissance.

J’ai cherché ce bonheur, qui fuyait de mes bras,

Dans mes palais de cèdre, aux bords de cent fontaines;

Je le redemandais aux voix de mes sirènes:

Il n’était point dans moi, je ne le trouvai pas.

J’accablai mon esprit de trop de nourriture,

A prévenir mon goût j’épuisai tous mes soins;

Mais mon goût s’émoussait en fuyant la nature:

Il n’est de vrais plaisirs qu’avec de vrais besoins.Je me suis fait une étude

De connaître les mortels;

J’ai vu leurs chagrins cruels,

Et leur vague inquiétude,

Et la secrète habitude

De leurs penchants criminels.

L’artiste le plus habile

Fut le moins récompensé;

Le serviteur inutile

Était le plus caressé;

Le juste fut traversé,

Le méchant parut tranquille.

Tu viens de trahir l’amour,

Et tu ris, beauté volage;

Un nouvel amant t’engage,

T’aime, et te quitte en un jour;

Et dans l’instant qu’il t’outrage

On le trahit à son tour.

Voyons, D’où Vient Le Verbe ? Et D’où Viennent Les Langues ?

Platon voit l’I sortir de l’air subtil ;

Messène emprunte l’M aux boucliers du Mède ;

La grue offre en volant l’Y à Palamède ;

Entre les dents du chien Perse voit grincer l’R ;

Le Z à Prométhée apparaît dans l’éclair ;

L’O, c’est l’éternité, serpent qui mord sa queue ;

L’S et l’F et le G sont dans la voûte bleue,

Des nuages confus gestes aériens ;

Querelle à ce sujet chez les grammairiens :

Le D, c’est le triangle où Dieu pour Job se lève ;

Le T, croix sombre, effare Ézéchiel en rêve ;

Soit ; crois-tu le problème éclairci maintenant ?

Triptolème, a-t-il fait tomber, en moissonnant,

Les mots avec les blés au tranchant de sa serpe ?

Le grec est-il éclos sur les lèvres d’Euterpe ?

L’hébreu vient-il d’Adam ? le celte d’Irmensul ?

Dispute, si tu veux ! Le certain, c’est que nul

Ne connaît le maçon qui posa sur le vide,

Dans la direction de l’idéal splendide,

Les lettres de l’antique alphabet, ces degrés

Par où l’esprit humain monte aux sommets sacrés,

Ces vingt-cinq marches d’or de l’escalier Pensée.Eh bien, juge à présent. Pauvre argile insensée,

Homme, ombre, tu n’as point ton explication ;

L’homme pour l’oeil humain n’est qu’une vision ;

Quand tu veux remonter de ta langue à ton âme,

Savoir comment ce bruit se lie à cette gamme,

Néant. Ton propre fil en toi-même est rompu.

En toi, dans ton cerveau, tu n’as pas encor pu

Ouvrir ta propre énigme et ta propre fenêtre,

Tu ne te connais pas, et tu veux le connaître,

LUI ! Voyant sans regard, triste magicien,

Tu ne sais pas ton verbe et veux savoir le sien !

L’homme Pauvre Du Cœur Est-il Si Rare, En Somme

Quelque chose, on dirait, d’encore incomplété,

Mais dont la Charité ferait l’Humilité.

Lors, à quelqu’un vraiment de nature ingénue

Sa conscience n’a qu’à dire : continue,

Si la chair n’arrivait à son tour, en disant :

Arrête, et c’est la guerre en ce juste à présent.

Mais tout n’est pas perdu malgré le coup si rude :

Car la chair avant tout est chose d’habitude,

Elle peut se plier et doit s’acclimater

C’est son droit, son devoir, la loi de la mater

Selon les strictes lois de la bonne nature.

Or la nature est simple, elle admet la culture ;

Elle procède avec douceur, calme et lenteur.

Ton corps est un lutteur, fais-le vivre en lutteur

Sobre et chaste, abhorrant l’excès de toute sorte,

Femme qui le détourne et vin qui le transporte

Et la paresse pire encore que l’excès.

Enfin pacifié, puis apaisé, — tu sais

Quels sacrements il faut pour cette tâche intense.

Et c’est l’Eucharistie après la Pénitence, —

Ce corps allégé, libre et presque glorieux,

Dûment redevenu, dûment laborieux

Va se rompre au plutôt, s’assouplir au service

De ton esprit d’amour, d’offre et de sacrifice

Subira les saisons et les privations,

Enfin sera le temple embaumé d’actions

De grâce, d’encens pur et de vertus chrétiennes,

Et tout retentissant de psaumes et d’antiennesQu’habite l’Esprit-Saint et que daigne Jésus

Visiter comparable aux bons rois bien reçus.

De ce moment, toi, pauvre avec pleine assurance,

Après avoir prié pour la persévérance,

Car, docte charité tout d’abord pense à soi,

Puise au gouffre infini de la Foi — plus de foi. —

Que jamais et présente à Dieu ton vœu bien tendre,

Bien ardent, bien formel et de voir et d’entendre

Les hommes t’imiter, même te dépasser

Dans la course au salut, et pour mieux les pousser

A ces fins que le ciel en extase contemple,

Dieu humble (souviens-toi !), prêcheur, prêche d’exemple !

Les Souris Et Le Chat-huant

Il ne faut jamais dire aux gens :

 » Écoutez un bon mot, oyez une merveille.  »

Savez-vous si les écoutants

En feront une estime à la vôtre pareille ?

Voici pourtant un cas qui peut être excepté :

Je le maintiens prodige et tel que d’une fable

Il a l’air et les traits encore que véritable.

On abattit un pin pour son antiquité,

Vieux palais d’un Hibou, triste et sombre retraite

De l’oiseau qu’Atropos prend pour son interprète.

Dans son tronc caverneux et miné par le temps,

Logeaient, entre autres habitants,

Force Souris sans pieds, toutes rondes de graisse.

L’oiseau les nourrissait parmi des tas de blé,

Et de son bec avait leur troupeau mutilé.

Cet oiseau raisonnait, il faut qu’on le confesse.

En son temps, aux Souris le compagnon chassa :

Les premières qu’il prit du logis échappées,

Pour y remédier, le drôle estropia

Tout ce qu’il prit ensuite ; et leurs jambes coupées

Firent qu’il les mangeait à sa commodité,

Aujourd’hui l’une et demain l’autre.

Tout manger à la fois, l’impossibilité

S’y trouvait, joint aussi le soin de sa santé.

Sa prévoyance allait aussi loin que la nôtre :

Elle allait jusqu’à leur porter

Vivres et grains pour subsister.

Puis, qu’un Cartésien s’obstine

À traiter ce Hibou de montre et de machine !

Quel ressort lui pouvait donner

Le conseil de tronquer un peuple mis en mue ?

Si ce n’est pas là raisonner,

La raison m’est chose inconnue.

Voyez que d’arguments il fit :

 » Quand ce peuple est pris, il s’enfuit ;

Donc il faut le croquer aussitôt qu’on le happe.

Tout ? il est impossible. Et puis, pour le besoin

N’en dois-je pas garder ? Donc il faut avoir soin

De le nourrir sans qu’il échappe.

Mais comment ? Ôtons-lui les pieds.  » Or, trouvez-moi

Chose par les humains à sa fin mieux conduite.

Quel autre art de penser Aristote et sa suite

Enseignent-ils, par votre foi ?