La Muse

Près du ruisseau, sous la feuillée,

Menons la Muse émerveillée

Chanter avec le doux roseau,

Puisque la Muse est un oiseau.

Puisque la Muse est un oiseau,

Gardons que quelque damoiseau

N’apprenne ses chansons nouvelles

Pour aller les redire aux belles.

Un méchant aux plus fortes ailes

Tend mille pièges infidèles.

Gardons-la bien de son réseau,

Puisque la Muse est un oiseau.

Puisque la Muse est un oiseau,

Empêchons qu’un fatal ciseau

Ne la poursuive et ne s’engage

Dans les plumes de son corsage.

Mère, veillez bien sur la cage

Où la Muse rêve au bocage.

Veillez en tournant le fuseau,

Puisque la Muse est un oiseau.

La Muse

Bluet aux regards d’améthyste,
Bluet aux yeux de ciel, dis-nous
Ce qui te fait être si triste ?
– J’ai vu ses yeux, j’en suis jaloux.

Et toi, simple églantine rose,
Payse aux lèvres de carmin,
Pourquoi sembles-tu si morose ?
– Je suis jalouse de son teint.

Toi, beau lys, qu’en dis-tu ? – Que n’ai-je
Le fin velouté, la blancheur,
La fraîcheur d’aurore et de neige
De sa diaphane blondeur !

Je comprends votre jalousie,
Ô fleurs, c’est qu’hier, en ces lieux,
Dans sa robe de fantaisie
La Muse a passé sous vos yeux.

L’hyménée Et L’amour

Tout entier aux regrets de sa perte fatale,

Orphée erra longtemps sur la rive infernale.

Sa voix du nom chéri remplit ces lieux déserts.

Il repoussait du chant la douceur et les charmes;

Mais, sans qu’il la touchât, sa lyre sous ses larmes

Rendait un son plaintif qui mourait dans les airs.Enfin, las d’y gémir, il quitta ce rivage

Témoin de son malheur. Dans la Thrace sauvage

Il s’arrête, et là, seul, secouant la torpeur

Où le désespoir sombre endormait son génie,

Il laissa s’épancher sa tristesse infinie

En de navrants accords arrachés à son cœur.

Pygmalion

Du chef-d’œuvre toujours un cœur fut le berceau.

L’art, au fond, n’est qu’amour. Pour provoquer la vie,

Soit qu’on ait la palette en main ou le ciseau,

Il faut une âme ardente et qu’un charme a ravie.

Après tout, tes enfants ne sont point des ingrats,

Artiste ! ils sauront bien te rendre ta caresse.

Lorsque Pygmalion, ce vrai fils de la Grèce,

Croit n’avoir embrassé qu’un marbre en son ivresse,

C’est de la chair qu’il sent palpiter dans ses bras.

La Sauterelle

C’en est fait, je quitte le monde ;
Je veux fuir pour jamais le spectacle odieux
Des crimes, des horreurs, dont sont blessés mes yeux.
Dans une retraite profonde,
Loin des vices, loin des abus,
Je passerai mes jours doucement à maudire
Les méchants de moi trop connus.
Seule ici bas j’ai des vertus :
Aussi pour ennemi j’ai tout ce qui respire,
Tout l’univers m’en veut ; homme, enfants, animaux,
Jusqu’au plus petit des oiseaux,
Tous sont occupés de me nuire.
Eh ! Qu’ai-je fait pourtant ? … que du bien. Les ingrats !
Ils me regretteront, mais après mon trépas.
Ainsi se lamentait certaine sauterelle,
Hypocondre et n’estimant qu’elle.
Où prenez-vous cela, ma sœur ?
Lui dit une de ses compagnes :
Quoi ! Vous ne pouvez pas vivre dans ces campagnes
En broutant de ces prés la douce et tendre fleur,
Sans vous embarrasser des affaires du monde ?
Je sais qu’en travers il abonde :
Il fut ainsi toujours, et toujours il sera ;
Ce que vous en direz grand’chose n’y fera.
D’ailleurs où vit-on mieux ? Quant à votre colère
Contre ces ennemis qui n’en veulent qu’à vous,
Je pense, ma sœur, entre nous,
Que c’est peut-être une chimère,
Et que l’orgueil souvent donne ces visions.
Dédaignant de répondre à ces sottes raisons,
La sauterelle part, et sort de la prairie
Sa patrie.
Elle sauta deux jours pour faire deux cents pas.
Alors elle se croit au bout de l’hémisphère,
Chez un peuple inconnu, dans de nouveaux états ;
Elle admire ces beaux climats,
Salue avec respect cette rive étrangère.
Près de là, des épis nombreux
Sur de longs chalumeaux, à six pieds de la terre,
Ondoyants et pressés se balançaient entre eux.
Ah que voilà bien mon affaire !
Dit-elle avec transport : dans ces sombres taillis
Je trouverai sans doute un désert solitaire ;
C’est un asile sûr contre mes ennemis.
La voilà dans le bled. Mais, dès l’aube suivante,
Voici venir les moissonneurs.
Leur troupe nombreuse et bruyante
S’étend en demi-cercle, et, parmi les clameurs,
Les ris, les chants des jeunes filles,
Les épis entassés tombent sous les faucilles,
La terre se découvre, et les bleds abattus
Laissent voir les sillons tout nus.
Pour le coup, s’écriait la triste sauterelle,
Voilà qui prouve bien la haine universelle
Qui partout me poursuit : à peine en ce pays
A-t-on su que j’étais, qu’un peuple d’ennemis
S’en vient pour chercher sa victime.
Dans la fureur qui les anime,
Employant contre moi les plus affreux moyens,
De peur que je n’échappe ils ravagent leurs biens :
Ils y mettraient le feu, s’il était nécessaire.
Eh ! Messieurs, me voilà, dit-elle en se montrant ;
Finissez un travail si grand,
Je me livre à votre colère.
Un moissonneur, dans ce moment,
Par hasard la distingue ; il se baisse, la prend,
Et dit, en la jetant dans une herbe fleurie :
Va manger, ma petite amie.

Vernissage

Et l’autre pendu à côté,

un peu de travers accroché

et qu’à peine on a remarqué,

gens qui tout en passant riez,

faisant autour de vous du charme

à qui oserais-je avouer

y avoir mis toutes mes larmes ?

Je l’ai chéri, je l’ai aimé,

ce tableau qui de moi est né

et en lui je me suis mirée.

Mais que fait donc dans ce vacarme

cette chose qui a traduit mes larmes ?Et celui qu’on voit en entrant

car de tous il est le plus grand.

Il y a des gens qui s’y arrêtent :

c’est là qu’on admire les toilettes

et qu’on fait le baise-main aux dames.

A qui oserais-je avouer

y avoir mis toute mon âme ?

Je l’ai chéri, je l’ai aimé

et en lui je me suis mirée,

ce tableau qui déjà me damne.

Et je rougis en me voyant,

âme qui s’étale à tout venant.

L’humoriste

Pourtant, libre à nous d’aller voir

de l’autre côté du miroir

Car, de son mal, lourd est le poids,

pauvre humoriste que voilà !Pour tout vous dire : Ne s’aimant pas,

se dénigrant, (rien n’y résiste !)

et se traitant de tous les noms,

(impressionnante en est la liste !)

et se noyant dans son mal-être,

mentalement s’envoyant paître,

se voyant en tout ridicule

et s’inventant mille raisons

pour se classer parmi les nuls,

il va, traînant son désarroi,

pauvre humoriste que voilà !

car, de son mal, lourd est le poids

Puis, transformant ce qui l’accable

en propos débordants d’esprit,

il apparaît inénarrable,

soupape qui n’a pas de prix !

La Muse Vénale

Sonnet.

Ô muse de mon coeur, amante des palais,
Auras-tu, quand Janvier lâchera ses Borées,
Durant les noirs ennuis des neigeuses soirées,
Un tison pour chauffer tes deux pieds violets ?

Ranimeras-tu donc tes épaules marbrées
Aux nocturnes rayons qui percent les volets ?
Sentant ta bourse à sec autant que ton palais,
Récolteras-tu l’or des voûtes azurées ?

Il te faut, pour gagner ton pain de chaque soir,
Comme un enfant de choeur, jouer de l’encensoir,
Chanter des Te Deum auxquels tu ne crois guère,

Ou, saltimbanque à jeun, étaler tes appas
Et ton rire trempé de pleurs qu’on ne voit pas,
Pour faire épanouir la rate du vulgaire.

L’invention

Ô fils du Mincius, je te salue, ô toi

Par qui le dieu des arts fut roi du peuple roi !

Et vous, à qui jadis, pour créer l’harmonie,

L’Attique, et l’onde Égée, et la belle Ionie,

Donnèrent un ciel pur, les plaisirs, la beauté,

Des mœurs simples, des lois, la paix, la liberté,

Un langage sonore, aux douceurs souveraines,

Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines.

Nul âge ne verra pâlir vos saints lauriers,

Car vos pas inventeurs ouvrirent les sentiersEt du tempe des arts que la gloire environne

Vos mains ont élevé la première colonne.

À nous tous aujourd’hui, vos faibles nourrissons,

Votre exemple a dicté d’importantes leçons.

Il nous dit que nos mains, pour vous être fidèles,

Y doivent élever des colonnes nouvelles.

L’esclave imitateur naît et s’évanouit ;

La nuit vient, le corps reste, et son ombre s’enfuit.

Ce n’est qu’aux inventeurs que la vie est promise :

Nous voyons les enfans de la fière Tamise,

De toute servitude ennemis indomptés,

Mieux qu’eux, par votre exemple, à vous vaincre excités.

Osons ; de votre gloire éclatante et durable

Essayons d’épuiser la source inépuisable.

Mais inventer n’est pas, en un brusque abandon,

Blesser la vérité, le bon sens, la raison ;

Ce n’est pas entasser, sans dessein et sans forme,

Des membres ennemis en un colosse énorme ;

Ce n’est pas, élevant des poissons dans les airs,

À l’aile des vautours ouvrir le sein des mers ;

Ce n’est pas, sur le front d’une nymphe brillante,

Hérisser d’un lion la crinière sanglante :

Délires insensés ! fantômes monstrueux !

Et d’un cerveau malsain rêves tumultueux !

Ces transports déréglés, vagabonde manie,

Sont l’accès de la fièvre et non pas du génie :

D’Ormus et d’Ariman ce sont les noirs combats,

Où partout confondus, la vie et le trépas,

Les ténèbres, le jour, la forme et la matière,

Luttent sans être unis ; mais l’esprit de lumière

Ferrare

(Ajoutée dans l’Édition des Souscripteurs de 1849.)

Que l’on soit homme ou Dieu, tout génie est martyre :
Du supplice plus tard on baise l’instrument ;
L’homme adore la croix où sa victime expire,
Et du cachot du Tasse enchâsse le ciment.

Prison du Tasse ici, de Galilée à Rome,
Échafaud de Sidney, bûchers, croix ou tombeaux,
Ah ! vous donnez le droit de bien mépriser l’homme,
Qui veut que Dieu l’éclaire, et qui hait ses flambeaux !

Grand parmi les petits, libre chez les serviles,
Si le génie expire, il l’a bien mérité ;
Car nous dressons partout aux portes de nos villes
Ces gibets de la gloire et de la vérité.

Loin de nous amollir, que ce sort nous retrempe !
Sachons le prix du don, mais ouvrons notre main.
Nos pleurs et notre sang son l’huile de la lampe
Que Dieu nous fait porter devant le genre humain !