Puisque Le Cors Blessé, Mollement Estendu

Le corps vaincu se rend, et lassé de souffrir

Ouvre au dard de la mort sa tremblante poitrine,

Estallant sur un lit ses misérables os,

Et l’esprit, qui ne peut pour endurer mourir,

Dont le feu violent jamais ne se termine,

N’a moyen de trouver un lit pour son repos.Les medecins fascheux jugent diversement

De la fin de ma vie et de l’ardente flamme

Qui mesme fait le cors pour mon ame souffrir,

Mais qui pourroit juger de l’eternel torment

Qui me presse d’ailleurs ? Je sçay bien que mon ame

N’a point de medecins qui la peussent guerir.

Combattu Des Vents Et Des Flots

Sonnet IV.

Combattu des vents et des flots,
Voyant tous les jours ma mort preste,
Et abayé d’une tempeste
D’ennemis, d’aguetz, de complotz,

Me resveillant à tous propos,
Mes pistolles dessoubz ma teste,
L’amour me fait faire le poète,
Et les vers cerchent le repos.

Pardonne moy, chere maistresse,
Si mes vers sentent la destresse,
Le soldat, la peine, et l’esmoy :

Car depuis qu’en aimant je souffre,
Il faut qu’ils sentent comme moy
La poudre, la mesche, et le souffre.

Complainte À Sa Dame

Ne lisez pas ces vers, si mieux vous n’aimez lire
Les escrits de mon coeur, les feux de mon martyre :
Non, ne les lisez pas, mais regardez aux Cieux,
Voyez comme ils ont joint leurs larmes à mes larmes,
Oyez comme les vents pour moy levent les armes,
A ce sacré papier ne refusez vos yeux.

Boute-feux dont l’ardeur incessamment me tuë,
Plus n’est ma triste voix digne if estre entenduë :
Amours, venez crier de vos piteuses voix
Ô amours esperdus, causes de ma folie,
Ô enfans insensés, prodigues de ma vie,
Tordez vos petits bras, mordez vos petits doigts.

Vous accusez mon feu, vous en estes l’amorce,
Vous m’accusez d’effort, et je n’ay point de force,
Vous vous plaignez de moy, et de vous je me plains,
Vous accusez la main, et le coeur luy commande,
L’amour plus grand au coeur, et vous encor plus grande,
Commandez à l’amour, et au coeur et aux mains.

Mon peché fut la cause , et non pas l’entreprendre ;
Vaincu, j’ay voulu vaincre, et pris j’ay voulu prendre.
Telle fut la fureur de Scevole Romain :
Il mit la main au feu qui faillit à l’ouvrage,
Brave en son desespoir, et plus brave en sa rage,
Brusloit bien plus son coeur qu’il ne brusloit sa main.

Mon coeur a trop voulu, ô superbe entreprise,
Ma bouche d’un baiser à la vostre s’est prise,
Ma main a bien osé toucher à vostre sein,
Qu’eust -il après laissé ce grand coeur d’entreprendre,
Ma bouche vouloit l’ame à vostre bouche rendre,
Ma main sechoit mon coeur au lieu de vostre sein.

Mille Baisers Perdus, Mille Et Mille Faveurs

A Catulle Mendès.

Un long frisson descend des coteaux aux vallées ;
Des coteaux et des bois, dans la plaine et les champs,
Le frisson de la nuit passe vers les allées.
Oh ! l’angelus du soir dans les soleils couchants !
Sous une haleine froide au loin meurent les chants,
Les rires et les chants dans les brumes épaisses.
Dans la brume qui monte ondule un souffle lent ;
Un souffle lent répand ses dernières caresses,
Sa caresse attristée au fond du bois tremblant ;
Les bois tremblent ; la feuille en flocon sec tournoie,
Tournoie et tombe au bord des sentiers désertés.
Sur la route déserte un brouillard qui la noie,
Un brouillard jaune étend ses blafardes clartés ;
Vers l’occident blafard traîne une rose trace,
Et les bleus horizons roulent comme des flots,
Roulent comme une mer dont le flot nous embrasse,
Nous enlace, et remplit la gorge de sanglots.
Plein du pressentiment des saisons pluviales,
Le premier vent d’octobre épanche ses adieux,
Ses adieux frémissants sous les feuillages pâles,
Nostalgiques enfants des soleils radieux.
Les jours frileux et courts arrivent. C’est l’automne.
Comme elle vibre en nous, la cloche qui bourdonne !
L’automne, avec la pluie et les neiges, demain
Versera les regrets et l’ennui monotone ;
Le monotone ennui de vivre est en chemin !
Plus de joyeux appels sous les voûtes ombreuses ;
Plus d’hymnes à l’aurore, ou de voix dans le soir
Peuplant l’air embaumé de chansons amoureuses !
Voici l’automne ! Adieu, le splendide encensoir
Des prés en fleurs fumant dans le chaud crépuscule !
Dans l’or du crépuscule, adieu, les yeux baissés,
Les couples chuchotants dont le coeur bat et brûle,
Qui vont la joue en feu, les bras entrelacés,
Les bras entrelacés quand le soleil décline !
La cloche lentement tinte sur la colline.
Adieu, la ronde ardente, et les rires d’enfants,
Et les vierges, le long du sentier qui chemine,
Rêvant d’amour tout bas sous les cieux étouffants !
Ame de l’homme, écoute en frémissant comme elle
L’âme immense du monde autour de toi frémir !
Ensemble frémissez d’une douleur jumelle.
Vois les pâles reflets des bois qui vont jaunir ;
Savoure leur tristesse et leurs senteurs dernières,
Les dernières senteurs de l’été disparu ;
Et le son de la cloche au milieu des chaumières !
L’été meurt ; son soupir glisse dans les lisières.
Sous le dôme éclairci des chênes a couru
Leur râle entrechoquant les ramures livides.
Elle est flétrie aussi, ta riche floraison,
L’orgueil de ta jeunesse ! et bien des nids sont vides,
Ame humaine, où chantaient dans ta jeune saison
Les désirs gazouillants de tes aurores brèves.
Ame crédule ! écoute en toi frémir encor,
Avec ces tintements douloureux et sans trêves,
Frémir depuis longtemps l’automne dans tes rêves,
Dans tes rêves tombés dès leur premier essor.
Tandis que l’homme va, le front bas, toi, son âme,
Ecoute le passé qui gémit dans les bois !
Ecoute, écoute en toi, sous leur cendre et sans flamme,
Tous tes chers souvenirs tressaillir à la fois
Avec le glas mourant de la cloche lointaine !
Une autre maintenant lui répond à voix pleine.
Ecoute à travers l’ombre, entends avec langueur
Ces cloches tristement qui sonnent dans la plaine,
Qui vibrent tristement, longuement, dans ton coeur !

Amitié Fidèle

(Sur la mort d’Iris en 1654.)

Parmi les doux transports d’une amitié fidèle,
Je voyais près d’Iris couler mes heureux jours :
Iris que j’aime encore, et que j’aimerai toujours,
Brûlait des mêmes feux dont je brûlais pour elle :

Quand, par l’ordre du ciel, une fièvre cruelle
M’enleva cet objet de mes tendres amours ;
Et, de tous mes plaisirs interrompant le cours,
Me laissa de regrets une suite éternelle.

Ah ! qu’un si rude coup étonna mes esprits !
Que je versais de pleurs ! que je poussais de cris !
De combien de douleurs ma douleur fut suivie !

Iris, tu fus alors moins à plaindre que moi :
Et, bien qu’un triste sort t’ait fait perdre la vie,
Hélas ! en te perdant j’ai perdu plus que toi.

Les Trois Oiseaux

J’ai dit au ramier :  » Pars ! et va quand même,

Au delà des champs d’avoine et de foin,

Me chercher la fleur qui fera qu’on m’aime.

Le ramier m’a dit :  » C’est trop loin !  »

Et j’ai dit à l’aigle :  » Aide-moi, j’y compte,

Et, si c’est le feu du ciel qu’il me faut,

Pour l’aller ravir prends ton vol et monte.  »

Et l’aigle m’a dit :  » C’est trop haut !  »

Et j’ai dit enfin au vautour :  » Dévore

Ce cœur trop plein d’elle et prends-en ta part.

Laisse ce qui peut être intact encore.  »

Le vautour m’a dit :  » C’est trop tard ! « 

La Petite Marchande De Fleurs

Mieux qu’aucun maître inscrit au livre de maîtrise,
Qu’il ait nom Ruyz, Arphé, Ximeniz, Becerril,
J’ai serti le rubis, la perle et le béryl,
Tordu l’anse d’un vase et martelé sa frise.

Dans l’argent, sur l’émail où le paillon s’irise,
J’ai peint et j’ai sculpté, mettant l’âme en péril,
Au lieu de Christ en croix et du Saint sur le gril,
Ô honte ! Bacchus ivre ou Danaé surprise.

J’ai de plus d’un estoc damasquinés le fer
Et, pour le vain orgueil de ces oeuvres d’Enfer,
Aventuré ma part de l’éternelle Vie.

Aussi, voyant mon âge incliner vers le soir,
Je veux, ainsi que fit Fray Juan de Ségovie,
Mourir en ciselant dans l’or un ostensoir.

En Automne

Quand de la divine enfant de Norvége,

Tout tremblant d’amour, j’osai m’approcher,

Il tombait alors des flocons de neige.

Comme un martinet revole au clocher,

Quand je la revis, plein d’ardeurs plus fortes,

Il tombait alors des fleurs de pêcher.

Ah ! je te maudis, exil qui l’emportes

Et me veux du cœur l’espoir arracher !

Il ne tombe plus que des feuilles mortes.

La Mort Des Artistes

Sonnet.

Combien faut-il de fois secouer mes grelots
Et baiser ton front bas, morne caricature ?
Pour piquer dans le but, de mystique nature,
Combien, ô mon carquois, perdre de javelots ?

Nous userons notre âme en de subtils complots,
Et nous démolirons mainte lourde armature,
Avant de contempler la grande Créature !
Dont l’infernal désir nous remplit de sanglots !

Il en est qui jamais n’ont connu leur Idole,
Et ces sculpteurs damnés et marqués d’un affront,
Qui vont se martelant la poitrine et le front,

N’ont qu’un espoir, étrange et sombre Capitole !
C’est que la Mort, planant comme un soleil nouveau,
Fera s’épanouir les fleurs de leur cerveau !

Les Bohémiens

Par quel sort, par quel art, pourroisje à ton coeur rendre
Au moins s’il peut vers moy s’engourdir de froideur,
Ceste vive, gentille, et vertueuse ardeur
Qui vint pour moy soudain, de soymesme s’éprendre.

Et quoy ? la pourrois tu comme au paravant prendre
Pour fatale rencontre, et parlant en rondeur
D’esprit, comme je croy, la juger pour grand heur,
Qui plus à ton esprit contentement engendre.

Tel que je m’en sentois, indigne je m’en sens,
Mais de ta foy ma foy s’accroist avec le tems.
Quel moyen donc ? si c’est par grandeurs, je le quitte :

Si par armes et gloire, au haut coeur nos malheurs
S’opposent : si par vers, tu as des vers meilleurs :
Ton hault jugement peut sauver seul mon merite.