À Une Jeune Veuve

Jeune et charmant objet à qui pour son partage
Le ciel a prodigué les trésors les plus doux,
Les grâces, la beauté, l’esprit, et le veuvage,
Jouissez du rare avantage
D’être sans préjugés, ainsi que sans époux !
Libre de ce double esclavage,
Joignez à tous ces dons celui d’en faire usage ;
Faites de votre lit le trône de l’Amour ;
Qu’il ramène les Ris, bannis de votre cour
Par la puissance maritale.
Ah ! ce n’est pas au lit qu’un mari se signale :
Il dort toute la nuit et gronde tout le jour ;
Ou s’il arrive par merveille
Que chez lui la nature éveille le désir,
Attend-il qu’à son tour chez sa femme il s’éveille ?
Non : sans aucun prélude il brusque le plaisir ;
Il ne connaît point l’art d’animer ce qu’on aime,
D’amener par degrés la volupté suprême :
Le traître jouit seul… si pourtant c’est jouir.
Loin de vous tous liens, fût-ce avec Plutus même !
L’Amour se chargera du soin de vous pourvoir.
Vous n’avez jusqu’ici connu que le devoir,
Le plaisir vous reste à connaître.
Quel fortuné mortel y sera votre maître !
Ah ! lorsque, d’amour enivré,
Dans le sein du plaisir il vous fera renaître,
Lui-même trouvera qu’il l’avait ignoré.

À Travers Les Soupirs, Les Plaintes Et Le Râle

Suivezmoi, Marquise,
Parmi les parfums et la brise,
Vers le Temple d’Amour
Qui nous sourit aux derniers rais du jour,
Suivezmoi, Bergère,
Parmi la mousse et la fougère,

Et les fleurs s’ouvrant sous vos pas,
Diront: ‘ d’Amour, la mère
Est plus sévère,
Et Flore a moins d’appas ! ‘
Venez sous l’aubépine rose,
Moins rose que ta lèvre éclose !

Permettez qu’enfin je repose
Mon front tout près de votre coeur !
Votre sein bat plus vite…
En vain votre regard m’évite…
Ta main si frêle est trop petite
Pour cacher ta rougeur !

Venez donc, Marquise !
Goûtons ensemble l’heure exquise
Car l’Amour vous a conquise
Et c’est la fin du jour !

Triolet À Une Vertu Pour S’excuser Du Peu

La qualité vaut mieux, dit-on,

Que la quantité, fût-ce énorme.

Vive le gourmet, fi du glouton !

La qualité vaut mieux, dit-on.

Allons, sois gentille et que ton

Goût à ton désir se conforme.

La qualité vaut mieux, dit-on,

Que la quantité, fût-ce énorme.Petit poisson deviendra grand

Pourvu que L’on lui prête vie.

Sois ce L’on-là ; sur ce garant

Petit poisson deviendra grand,

Prête-la moi, je te le rend.

Rai gaillard et digne d’envie.

Petit poisson deviendra grand

Pourvu que L’on lui prête vie.

Billet À Lily

Ô la scandaleuse ribote

De gros baisers et de petits

Conforme à mes gros appétits ?

Mais les vôtres sont si mièvres ?Primo, je baiserai vos lèvres,

Toutes, c’est mon cher entremets,

Et les manières que j’y mets,

Comme en tant de choses vécues,

Sont friandes et convaincues !

Vous passerez vos doigts jolis

Dans ma flave barbe d’apôtre,

Et je caresserai la vôtre.

Et sur votre gorge de lys,

Où mes ardeurs mettront des roses,

Je poserai ma bouche en feu.

Mes bras se piqueront au jeu,

Pâmés autour de bonnes choses

De dessous la taille et plus bas.

Puis mes mains, non sans fols combats

Avec vos mains mal courroucées

Flatteront de tendres fessées

Ce beau derrière qu’étreindra

tout l’effort qui lors bandera

Ma gravité vers votre centre.

Endymion

Endymion s’endort sur le mont solitaire,
Lui que Phœbé la nuit visite avec mystère,
Qu’elle adore en secret, un enfant, un pasteur.
Il est timide et fier, il est discret comme elle ;
Un charme grave au choix d’une amante immortelle
A désigné son front rêveur.

C’est lui qu’elle cherchait sur la vaste bruyère
Quand, sortant du nuage où tremblait sa lumière,
Elle jetait au loin un regard calme et pur,
Quand elle abandonnait jusqu’à son dernier voile,
Tandis qu’à ses côtés une pensive étoile
Scintillait dans l’éther obscur.

Ô Phœbé ! le vallon, les bois et la colline
Dorment enveloppés dans ta pâleur divine ;
À peine au pied des monts flotte un léger brouillard.
Si l’air a des soupirs, ils ne sont point sensibles ;
Le lac dans le lointain berce ses eaux paisibles
Qui s’argentent sous ton regard.

Non, ton amour n’a pas cette ardeur qui consume.
Si quelquefois, le soir, quand ton flambeau s’allume,
Ton amant te contemple avant de s’endormir,
Nul éclat qui l’aveugle, aucun feu qui l’embrase ;
Rien ne trouble sa paix ni son heureuse extase ;
Tu l’éclaires sans l’éblouir.

Tu n’as pour le baiser que ton rayon timide,
Qui vers lui mollement glisse dans l’air humide,
Et sur sa lèvre pâle expire sans témoin.
Jamais le beau pasteur, objet de ta tendresse,
Ne te rendra, Phœbé, ta furtive caresse,
Qu’il reçoit, mais qu’il ne sent point.

Il va dormir ainsi sous la voûte étoilée
Jusqu’à l’heure où la nuit, frissonnante et voilée,
Disparaîtra des cieux t’entraînant sur ses pas.
Peut-être en s’éveillant te verra-t-il encore
Qui, t’effaçant devant les rougeurs de l’aurore,
Dans ta fuite lui souriras.

Nous Dormirons Ensemble

Que ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin minuit midi
Dans l’enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent
C’était hier que je t’ai dit
Nous dormirons ensemble

C’était hier et c’est demain
Je n’ai plus que toi de chemin
J’ai mis mon cœur entre tes mains
Avec le tien comme il va l’amble
Tout ce qu’il a de temps humain
Nous dormirons ensemble

Mon amour ce qui fut sera
Le ciel est sur nous comme un drap
J’ai refermé sur toi mes bras
Et tant je t’aime que j’en tremble
Aussi longtemps que tu voudras
Nous dormirons ensemble.

Le Feu Follet

Le feu follet gaiement pétille

A travers champs, prés et marais ;

Mais vite hélas ! tu disparais,

Caprice errant, flamme gentille !

Sans la volonté, le talent

Comme toi, feu follet, scintille

Flambe et meurt, en s’éparpillant.

Le Papillon

I

De fleur en fleur, papillon,

Et de tige en tige,

Beau d’or et de vermillon,

Fin d’aigrette et d’aiguillon,

Étourdi, voltige !

Dans la corolle, au matin,

Comme une épousée

Sous ses rideaux de satin,

Furtif, d’un baiser lutin,

Surprends la rosée.

Toi qu’un zéphyr caressant

Fit à l’aube éclore,

Rêve ailé qui tremble et sent,

Effleure tout, beau passant,

Fils léger d’Aurore.

II

La vie, éclair qui s’enfuit,

Dore toutes choses,

Puis, les rendant à la nuit,

Indifférente, poursuit

Ses métamorphoses.

Un point bleu, signe effrayant

Que trace la joie,

Rit sur tout front souriant,

Mais au chagrin, trait fuyant,

Désigne sa proie.

Tu jouis : tu vas souffrir ;

Vent qui souffle tombe ;

Tout ce qui naît doit mourir ;

La fleur germe pour fleurir,

Fleurit pour la tombe.

Astre qui, sur un fond noir,

Naît, luit, vole et passe,

Chaque être est brillant d’espoir,

Mais, météore d’un soir,

S’éteint dans l’espace.

Bulle éblouissante aux yeux,

Qu’un rayon allume,

Où l’œil croit voir terre et cieux

Qu’es-tu, monde sérieux ?

Un jouet d’écume.

Donc, papillon palpitant,

Puisque monde ou rose

Ne dure, hélas! qu’un instant,

En ton vol, bel inconstant,

Jamais ne te pose.

III

L’esprit creuse pour savoir

L’effet et la cause

Mais ce monde est un miroir ;

L’esprit ne peut que s’y voir,

Et l’énigme est close.

Fouillant son problème ardu,

Au profond de l’onde,

Nuit et jour, l’œil éperdu

Sonde… mais un plomb perdu

N’est point une sonde.

Ignorants, que pouvons-nous ?

Mais cette impuissance

Ne tourmente que les fous ;

Tirons-en le miel si doux,

Miel de jouissance.

Donc, papillon, folâtrons

De la plaine aux cimes ;

Volons, demain nous mourrons ;

Rions, demain nous irons

Voir les grands abîmes.

IV

Ainsi tu fais, papillon

A l’aile éphémère ;

Et, narguant l’humble grillon,

Inquiet, par tout sillon,

Tu suis ta chimère.

Fils de l’air, quand, parcourant

Tout ton frais empire,

Tu vas butinant, errant,

Ton cœur libre, ô conquérant,

Librement respire.

Mais, fils du zéphyr, sens-tu

Ce cœur qui soupire ?

Cœur volage et combattu,

Pourquoi soupirer ? Peux-tu,

Peux-tu nous le dire ?

V

Ô papillon, de Psyché

Magnifique emblème,

En tout calice penché,

Ton cœur avide a cherché,

Recherché qui l’aime.

Sais-tu, sous le dôme bleu,

Sais-tu ce qu’on aime !

Ou ce que cherche en tout lieu

La vierge aux ailes de feu,

Cet autre toi-même ?

Dans l’Olympe radieux,

La vierge réclame

Des mortels, des morts, des dieux,

Son amant mystérieux,

Et Psyché, c’est l’âme.

Promenant par tout séjour

Le deuil que tu cèles,

Psyché-papillon, un jour

Puisses-tu trouver l’Amour

Et perdre tes ailes !

De fleur en fleur, papillon,

Et de tige en tige,

Fin d’aigrette et d’aiguillon,

Beau d’or et de vermillon,

Papillon, voltige !

Le Feu Follet

Par une nuit d’orage et sous un ciel en deuil,

Parfois le paysan qui sort d’une veillée

Aperçoit au détour de la route mouillée

Un feu follet énorme et fixe comme un œil.

S’il s’avance, domptant son effroi par orgueil,

Le feu recule et semble, au fond de la feuillée,

Par la brise de mer tordue et travaillée

Une flamme d’alarme, au loin, sur un écueil ;

Mais s’il fuit, le poltron, et regarde en arrière,

Il voit, tout près, tout près, l’infernale lumière,

Grossissante et dardant sur lui son œil mauvais.

Ô vieux désir, pourquoi donc me poursuivre encore,

Puisque tu t’es enfui quand je te poursuivais ?

Quand donc t’éteindras-tu ? Quand donc viendra l’aurore ?

Le Baiser

Tableau V.

Ah ! Justine, qu’avez-vous fait ?
Quel nouveau trouble et quelle ivresse !
Quoi ! cette extase enchanteresse
D’un simple baiser est l’effet !
Le baiser de celui qu’on aime
A son attrait et sa douceur ;
Mais le prélude du bonheur
Peut-il être le bonheur même ?
Oui, sans doute, ce baiser là
Est le premier, belle Justine ;
Sa puissance est toujours divine,
Et votre cœur s’en souviendra.
Votre ami murmure et s’étonne
Qu’il ait sur lui moins de pouvoir :
Mais il jouit de ce qu’il donne ;
C’est beaucoup plus que recevoir.

Le Fou Et La Vénus

Quelle admirable journée ! Le vaste parc se pâme sous l’œil brûlant du soleil, comme la jeunesse sous la domination de l’Amour.

L’extase universelle des choses ne s’exprime par aucun bruit ; les eaux elles-mêmes sont comme endormies. Bien différente des fêtes humaines, c’est ici une orgie silencieuse.

On dirait qu’une lumière toujours croissante fait de plus en plus étinceler les objets ; que les fleurs excitées brûlent du désir de rivaliser avec l’azur du ciel par l’énergie de leurs couleurs, et que la chaleur, rendant visibles les parfums, les fait monter vers l’astre comme des fumées.

Cependant, dans cette jouissance universelle, j’ai aperçu un être affligé.

Aux pieds d’une colossale Vénus, un de ces fous artificiels, un de ces bouffons volontaires chargés de faire rire les rois quand le Remords ou l’Ennui les obsède, affublé d’un costume éclatant et ridicule, coiffé de cornes et de sonnettes, tout ramassé contre le piédestal, lève des yeux pleins de larmes vers l’immortelle Déesse.

Et ses yeux disent : —  » Je suis le dernier et le plus solitaire des humains, privé d’amour et d’amitié, et bien inférieur en cela au plus imparfait des animaux. Cependant je suis fait, moi aussi, pour comprendre et sentir l’immortelle Beauté ! Ah ! Déesse ! ayez pitié de ma tristesse et de mon délire !  »

Mais l’implacable Vénus regarde au loin je ne sais quoi avec ses yeux de marbre.

À Une Passante

Rose, rosed’amour vannée,
Jamais fanée,
Le rougefin est ta couleur,
O faussefleur !

Feuille où pondent les journalistes
Un faitdivers,
PapierJoseph, croquis d’artistes :
Chiffres ou vers

Coeur de parfum, montant arôme
Qui nous embaume…
Et ferait même avec succès,
Après décès ;

Grise l’amour de ton haleine,
Vapeur malsaine,
Vent de pastilledusérail,
Hanté par l’ail !

Ton épingle, épinepostiche,
Chaque nuit fiche
Le hannetond’or, ton amant…
Sensitive ouverte, arrosée
De faussesperles de rosée,
En diamant !

Chaque jour palpite à la colle
De la corolle
Un papilloncoquelicot,
Pur calicot,

Rose.thé !… Dans le grog, peutêtre !
Tu dois renaître
Jaune, sous le fard du tampon,
Rosepompon !

VénusCoton, née en pelote,
Un soirmatin,
Parmi l’écume.., que culotte
Le clan rapin !

Rosemousseuse, sur toi pousse
Souvent la mousse
De l’Aï… Du Bock plus souvent
A 30 Cent.

Un coupdesoleil de la rampe !
Qui te retrempe ;
Un coup de pouce à ton grand air
Sur fildefer ! …

Va, gommeuse et gommée, ô rose
De couperose,
Fleurir les fauxcols et les coeurs,
Gilets vainqueurs !