À Madame ***

Vos narines qui vont en l’air,

Non loin de vos beaux yeux quelconques,

Sont mignonnes comme ces conques

Du bord de mer de bains de mer ;

Un sourire moins franc qu’aimable

Découvre de petites dents,

Diminutifs outrecuidants

De celles d’un loup de la fable ;

Bien en chair, lente avec du chien,

On remarque votre personne,

Et votre voix fine résonne

Non sans des agréments très bien ;

De la grâce externe et légère

Et qui me laissait plutôt coi

Font de vous un morceau de roi,

Ô de roi non absolu, chère !

Toujours est-il, regret ou non,

Que je ne sais pourquoi mon âme

Par ces froids pense à vous, Madame

De qui je ne sais plus le nom.

Lettre Par Aurore Dupin

Je suis très émue de vous dire que j’ai

bien compris l’autre soir que vous aviez

toujours une envie folle de me faire

danser. Je garde le souvenir de votre

baiser et je voudrais bien que ce soit

là une preuve que je puisse être aimée

par vous. Je suis prête à vous montrer mon

affection toute désintéressée et sans cal-

cul, et si vous voulez me voir aussi

vous dévoiler sans artifice mon âme

toute nue, venez me faire une visite.

Nous causerons en amis, franchement.

Je vous prouverai que je suis la femme

sincère, capable de vous offrir l’affection

la plus profonde comme la plus étroite

amitié, en un mot la meilleure preuve

que vous puissiez rêver, puisque votre

âme est libre. Pensez que la solitude où j’ha-

bite est bien longue, bien dure et souvent

difficile. Ainsi en y songeant j’ai l’âme

grosse. Accourez donc vite et venez me la

faire oublier par l’amour où je veux me

mettreNB : Relisez-la en sautant les lignes paires

GEORGE SAND (1835)

À Madame ***

Madame, croyez-moi ; bien qu’une autre patrie

Vous ait ravie à ceux qui vous ont tant chérie,

Allez, consolez-vous, ne pleurez point ainsi ;

Votre corps est là-bas, mais votre âme est ici :

C’est la moindre moitié que l’exil nous a prise ;

La tige s’est rompue au souffle de la brise ;

Mais l’ouragan jaloux, qui ternit sa splendeur,

Jeta la fleur au vent et nous laissa l’odeur.

A moins, à moins pourtant que dans cette retraite

Vous n’ayez apporté quelque peine secrète.

Et que là, comme ici, quelque ennui voyageur

Se cramponne à votre âme, inflexible et rongeur :

Car bien souvent, un mot, un geste involontaire.

Des maux que vous souffrez a trahi le mystère,

Et j’ai vu sous ces pleurs et cet abattement

La blessure d’un cœur qui saigne longuement.

Vous avez épuisé tout ce que la nature

A permis de bonheur à l’humble créature,

Et votre pauvre cœur, lentement consumé,

S’est fait vieux en un jour, pour avoir trop aimé :

Vous seule, n’est-ce pas, vous êtes demeurée

Fidèle à cet amour que deux avaient juré.

Et seule, jusqu’au bout, avez pieusement

Accompli votre part de ce double serment.

Consolez-vous encor ; car vous avez. Madame,

Achevé saintement votre rôle de femme ;

Vous avez ici-bas rempli la mission

Faite à l’être créé par la création.

Aimer, et puis souffrir, voilà toute la vie :

Dieu vous donna longtemps des jours dignes d’envie

Aujourd’hui, c’est la loi. vous payez chèrement

Par des larmes sans fin ce bonheur d’un moment.

Certes, tant de chagrins, et tant de nuits passées

A couver tristement de lugubres pensées.

Tant et de si longs pleurs n’ont pas si bien éteint

Les éclairs de vos yeux et pâli votre teint.

Que mainte ambition ne se fût contentée,

Madame, de la part qui vous en est restée.

Et que plus d’un encor n’y laissât sa raison.

Ainsi qu’aux églantiers l’agneau fait sa toison.

Mais votre âme est plus haute, et ne s’arrange guère

Des consolations d’un bonheur si vulgaire ;

Madame, ce n’est point un vase où, tour à tour,

Chacun puisse étancher la soif de son amour ;

Mais Dieu la fit semblable à la coupe choisie,

Dans les plus purs cristaux des rochers de l’Asie,

Où l’on verse au sultan le Chypre et le Xérès,

Qui ne sert qu’une fois, et qui se brise après.

Gardez-la donc toujours cette triste pensée

D’un amour méconnu et d’une âme froissée :

Que le prêtre debout, sur l’autel aboli,

Reste fidèle au Dieu dont il était rempli ;

Que le temple désert, aux vitraux de l’enceinte

Garde un dernier rayon de l’auréole sainte.

Et que l’encensoir d’or ne cesse d’exhaler

Le parfum d’un encens qui cessa de brûler !

Il n’est si triste nuit qu’au crêpe de son voile

Dieu ne fasse parfois luire une blanche étoile,

Et le ciel mit au fond des amours malheureux

Certains bonheurs cachés qu’il a gardés pour eux.

Supportez donc vos maux, car plus d’un les envie ;

Car, moi qui parle, au prix du repos de ma vie.

Au prix de tout mon sang. Madame, je voudrais

Les éprouver un jour, quitte à mourir après.

À Madame ***

Madame, il est donc vrai, vous n’avez pas voulu,
Vous n’avez pas voulu comprendre mon doux rêve ;
Votre voix m’a glacé d’une parole brève,
Et vos regards distraits dans mes yeux ont mal lu.

Madame, il m’est cruel de vous avoir déplu :
Tout mon espoir s’éteint et mon malheur s’achève ;
Mais vous, qu’en votre cœur nul regret ne s’élève,
Ne dites pas :  » Peut-être il aurait mieux valu…  »

Croyez avoir bien fait ; et, si pour quelque peine
Vous pleurez, que ce soit pour un peigne d’ébène,
Pour un bouquet perdu, pour un ruban gâté !

Ne connaissez jamais de peine plus amère ;
Que votre enfant vermeil joue à votre côté,
Et pleure seulement de voir pleurer sa mère !

Concordances

Le même triste accent vient toujours des rapides,

Toujours les mêmes flots font le même circuit

En recueillant le rêve et l’espoir dans leurs rides.

Je l’ai senti déjà le vent de cette nuit ;

Il conserva mes paroles et les répète,

Et de naïfs couplets renaissent avec lui.

Un firmament connu resplendit sur ma tête.

Les étoiles de l’an passé sont de retour ;

Le souvenir des temps éclaire la planète.

Mon âme d’autrefois ressuscite à son tour,

Et comme une eau qui part avec d’aimables rides,

Calmée elle reprend son doux rêve d’amour.

Son accent reviendra, triste, dans les rapides.

À Madame ***

Jeune ange aux doux regards, à la douce parole,
Un instant près de vous je suis venu m’asseoir,
Et, l’orage apaisé, comme l’oiseau s’envole,
Mon bonheur s’en alla, n’ayant duré qu’un soir.

Et puis, qui voulez-vous après qui me console ?
L’éclair laisse, en fuyant, l’horizon triste et noir.
Ne jugez pas ma vie insouciante et folle ;
Car, si j’étais joyeux, qui ne l’est à vous voir ?

Hélas ! je n’oserais vous aimer, même en rêve !
C’est de si bas vers vous que mon regard se lève !
C’est de si haut sur moi que s’inclinent vos yeux !

Allez, soyez heureuse ; oubliez-moi bien vite,
Comme le chérubin oublia le lévite
Qui l’avait vu passer et traverser les cieux !

La Rue

La rue au flanc du roc serpente resserrée ;

Les filets font de longs treillis sur les maisons.

A tous les coins la mer, fermant les horizons,

Fait trembler sur les murs une bande azurée.

La bonne odeur de l’eau monte avec la marée.

Des hommes dont le cœur brave en toutes saisons

L’Océan, qui jamais ne donne ses raisons,

Passent, l’écoute aux mains et la tête assurée.

Parfois, par une porte entr’ouverte, on peut voir,

Auprès du vieux bahut luisant de chêne noir,

Le berceau d’un petit qui ne fait que de naître,

Et que berce d’un bruit mélancolique et lent,

Dans l’ombre triste, loin de la seule fenêtre,

L’aïeule au coin de l’âtre, immobile et filant.