Le Serment

Idole de ma vie,
Mon tourment, mon plaisir,
Dis-moi si ton envie
S’accorde à mon désir ?
Comme je t’aime en mes beaux jours,
Je veux t’aimer toujours.

Donne-moi l’espérance ;
Je te l’offre en retour.
Apprends-moi la constance ;
Je t’apprendrai l’amour.
Comme je t’aime en mes beaux jours,
Je veux t’aimer toujours.

Sois d’un cœur qui t’adore
L’unique souvenir ;
Je te promets encore
Ce que j’ai d’avenir.
Comme je t’aime en mes beaux jours,
Je veux t’aimer toujours.

Vers ton âme attirée
Par le plus doux transport,
Sur ta bouche adorée
Laisse-moi dire encor :
Comme je t’aime en mes beaux jours,
Je veux t’aimer toujours.

Élan Mystique

Alors j’avais quinze ans. Au sein des nuits sans voiles,

Je m’arrêtais pour voir voyager les étoiles

Et contemplais trembler, à l’horizon lointain,

Des flots où leur clarté jouait jusqu’au matin.

Un immense besoin de divine harmonie

M’entraînait malgré moi vers la sphère infinie,

Tant il est vrai qu’ici cet autre astre immortel,

L’âme, gravite aussi vers un centre éternel.

Mais, tandis que la nuit marchait au fond des cieux,

Des pensers me venaient, graves, silencieux,

D’avenir large et beau, de grande destinée,

D’amour à naître encor, de mission donnée,

Vague image, pour moi, pareille aux flots lointains

De la brume où nageaient mes regards incertains.

— Aujourd’hui tout est su ; la destinée austère

N’a plus devant mes yeux d’ombre ni de mystère,

Et la vie, avant même un lustre révolu,

Garde à peine un feuillet qui n’ait pas été lu.

Humble et fragile enfant, cachant en moi ma flamme,

J’ai tout interrogé dans les choses de l’âme.

L’amour, d’abord. Jamais, le cœur endolori,

Je n’ai dit ce beau nom sans en avoir souri.

Puis j’ai soudé la gloire, autre rêve enchanté,

Dans l’être d’un moment instinct d’éternité !

Mais pour moi sur la terre, où l’âme s’est ternie,

Tout s’imprégnait d’un goût d’amertume infinie.

Alors, vers le Seigneur me retournant d’effroi,

Comme un enfant en pleurs, j’osai crier :  » Prends-moi !

Prends-moi, car j’ai besoin, par delà toute chose,

D’un grand et saint espoir où mon cœur se repose,

D’une idée où mon âme, à qui l’avenir ment,

S’enferme et trouve enfin un terme à son tourment. « 

L’amour, Le Dédain Et L’espérance

Le corps ne va pas sans l’âme

Et comment pourrais-je espérer rejoindre ton corps de naguère puisque ton âme était si éloignée

de moi

Et que le corps a rejoint l’âme

Comme font tous les corps vivants

Ô toi que je n’ai possédée que morte !)Et malgré tout, cependant que parfois je regarde au loin si vient le

vaguemestre

Et que j’attends comme un délice ta lettre quotidienne mon cœur bondit

comme un chevreuil lorsque je vois venir le messager

Et j’imagine alors des choses impossibles puisque ton coeur n’est pas

avec moi

Et j’imagine alors que nous allons nous embarquer, tous deux, tout

seuls peut-être trois, et que jamais personne au monde ne saurait

rien de notre cher voyage vers rien, mais vers ailleurs et pour

toujours

Sur cette mer plus bleue encore, plus bleue que tout le bleu du monde

Sur cette mer où jamais l’on ne crierait :  » Terre !  »

Pour ton attentive beauté mes chants plus purs que toutes les paroles

monteraient plus libres encore que les flots

Est-il trop tard, mon coeur, pour ce mystérieux voyage ?

La barque nous attend, c’est notre imagination

Et la réalité nous rejoindra un jour

Si les âmes se sont rejointes

Pour le trop beau pèlerinage

La Mort Des Pauvres

Sonnet.

C’est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ;
C’est le but de la vie, et c’est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le coeur de marcher jusqu’au soir ;

A travers la tempête, et la neige, et le givre,
C’est la clarté vibrante à notre horizon noir ;
C’est l’auberge fameuse inscrite sur le livre,
Où l’on pourra manger, et dormir, et s’asseoir ;

C’est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques
Le sommeil et le don des rêves extatiques,
Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ;

C’est la gloire des Dieux, c’est le grenier mystique,
C’est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
C’est le portique ouvert sur les Cieux inconnus !

Chacun Sa Chimère

Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés.

Chacun d’eux portait sur son dos une énorme Chimère, aussi lourde qu’un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d’un fantassin romain.

Mais la monstrueuse bête n’était pas un poids inerte ; au contraire, elle enveloppait et opprimait l’homme de ses muscles élastiques et puissants ; elle s’agrafait avec ses deux vastes griffes à la poitrine de sa monture ; et sa tête fabuleuse surmontait le front de l’homme, comme un de ces casques horribles par lesquels les anciens guerriers espéraient ajouter à la terreur de l’ennemi.

Je questionnai l’un de ces hommes, et je lui demandai où ils allaient ainsi. Il me répondit qu’il n’en savait rien, ni lui, ni les autres ; mais qu’évidemment ils allaient quelque part, puisqu’ils étaient poussés par un invincible besoin de marcher.

Chose curieuse à noter : aucun de ces voyageurs n’avait l’air irrité contre la bête féroce suspendue à son cou et collée à son dos ; on eût dit qu’il la considérait comme faisant partie de lui-même. Tous ces visages fatigués et sérieux ne témoignaient d’aucun désespoir ; sous la coupole spleenétique du ciel, les pieds plongés dans la poussière d’un sol aussi désolé que ce ciel, ils cheminaient avec la physionomie résignée de ceux qui sont condamnés à espérer toujours.

Et le cortège passa à côté de moi et s’enfonça dans l’atmosphère de l’horizon, à l’endroit où la surface arrondie de la planète se dérobe à la curiosité du regard humain.

Et pendant quelques instants je m’obstinai à vouloir comprendre ce mystère ; mais bientôt l’irrésistible Indifférence s’abattit sur moi, et j’en fus plus lourdement accablé qu’ils ne l’étaient eux-mêmes par leurs écrasantes Chimères.