Je Prendrai Par La Main Les Deux Petits Enfants

Je prendrai par la main les deux petits enfants ;
J’aime les bois où sont les chevreuils et les faons,
Où les cerfs tachetés suivent les biches blanches
Et se dressent dans l’ombre effrayés par les branches ;
Car les fauves sont pleins d’une telle vapeur
Que le frais tremblement des feuilles leur fait peur.
Les arbres ont cela de profond qu’ils vous montrent
Que l’éden seul est vrai, que les coeurs s’y rencontrent,
Et que, hors les amours et les nids, tout est vain ;
Théocrite souvent dans le hallier divin
Crut entendre marcher doucement la ménade.
C’est là que je ferai ma lente promenade
Avec les deux marmots. J’entendrai tour à tour
Ce que Georges conseille à Jeanne, doux amour,
Et ce que Jeanne enseigne à George. En patriarche
Que mènent les enfants, je réglerai ma marche
Sur le temps que prendront leurs jeux et leurs repas,
Et sur la petitesse aimable de leurs pas.
Ils cueilleront des fleurs, ils mangeront des mûres.
Ô vaste apaisement des forêts ! ô murmures !
Avril vient calmer tout, venant tout embaumer.
Je n’ai point d’autre affaire ici-bas que d’aimer.

Après La Bataille

Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d’un seul housard qu’il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.
C’était un Espagnol de l’armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu’à moitié.
Et qui disait :  » A boire ! à boire par pitié !  »
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit : « Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé.  »
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l’homme, une espèce de maure,
Saisit un pistolet qu’il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant: « Caramba!  »
Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière.
 » Donne-lui tout de même à boire « , dit mon père.

Mon Cher Papa

(Écrit à l’âge de 12 ans.)

J’avais appris un compliment,
Et j’accourais pour célébrer ta fête,
On y parlait de sentiment
De tendre amour, d’ardeur parfaite ;

Mais j’ai tout oublié,
Lorsque je suis venu,
Je t’aime est le seul mot que j’ai bien retenu.

Quand Je Pense À Ma Mère

Et quand je rêve d’elle avec sa voix sonore,

C’est au-dessus de nous que je l’entends encore.

Oui, vainement ma mère avait peur de l’enfer,

Ses doux yeux, ses yeux bleus n’étaient qu’un ciel ouvertOui, Rubens eût choisi sa beauté savoureuse

Pour montrer aux mortels la Vierge bienheureuse.

Sa belle ombre qui passe à travers tous mes jours,

Lorsque je vais tomber me relève toujours.

Toujours entre le monde et ma tristesse amère,

Pour m’aider à monter je vois monter ma mère !

Ah ! l’on ne revient pas de quelque horrible lieu.

Et si tendre, et si mère, et si semblable à Dieu !

On ne vient que d’en haut si prompte et si charmante

Apaiser son enfant dont l’âme se lamente.

Et je voudrais lui rendre aussi l’enfant vermeil

La suivant au jardin sous l’ombre et le soleil ;

Ou, couchée à ses pieds, sage petite fille,

La regardant filer pour l’heureuse famille.

Je voudrais, tout un jour oubliant nos malheurs,

La contempler vivante au milieu de ses fleurs !

Je voudrais, dans sa main qui travaille et qui donne,

Pour ce pauvre qui passe aller puiser l’aumône.

Non, Seigneur ! sa beauté, si touchante ici-bas,

De votre paradis vous ne l’exilez pas !

Ce soutien des petits, cette grâce fervente

Pour guider ses enfants si forte, si savante,

Vous l’avez rappelée où vos meilleurs enfants

Respirent à jamais de nos jours étouffants.

Mais moi, je la voulais pour une longue vie

Avec nous et par nous honorée et suivie,

Comme un astre éternel qui luit sans s’égarer.

Que des astres naissants suivent pour s’éclairer.

Je voulais jour par jour, adorante et naïve,

Vous contempler, Seigneur ! dans cette clarté vive

Elle a passé ! Depuis, mon sort tremble toujours

Et je n’ai plus de mère où s’attachent mes jours.

Claire

Vous aviez des cheveux légers de soie et d’or.

Nos yeux en même temps s’éveillaient sur les choses.

Comme le fin parfum dans les boutons de roses,

L’amour vague emplissait nos cœurs fermés encore.

Vous seriez à présent, Claire, une jeune femme,

Vous qu’enfant j’embrassais avec de doux frissons ;

Car on aime à cet âge, et tous nous connaissons

De ces espoirs d’amour pour une aurore d’âme.

Pourquoi nous avez-vous quittés un beau matin ?

Aviez-vous deviné les tourments de la vie ?

La route vous fit peur et seul je l’ai suivie,

Non pas sans envier parfois votre destin.

Vous êtes morte au mois qui fait dans les charmilles

Un gai frémissement de nids et de chansons,

Et qui met tant de fleurs parmi tous les buissons

Qu’il en est adoré par les petites filles.

A leur jeu de la Maye, au mois de Mai joyeux,

Vous étiez toujours Reine étant la plus jolie :

Tout en blanc sous les fleurs et comme ensevelie,

Vous trôniez immobile en souriant des yeux.

Vous êtes morte alors, quand reverdit la branche.

Je ne comprenais pas la mort ni le cercueil ;

Et puis c’était en blanc qu’on menait votre deuil ;

Vous-même vous aviez toujours la robe blanche.

Et comme vous étiez sur un lit parfumé,

Rose parmi les lis et pâle entre les roses,

Sans bouger, souriante avec des lèvres closes,

Je pensais :  » Elle joue à la Reine de Mai. « 

À Un Enfant, Fille Du Poète

Céleste fille du poète,
La vie est un hymne à deux voix.
Son front sur le tien se reflète,
Sa lyre chante sous tes doigts.

Sur tes yeux quand sa bouche pose
Le baiser calme et sans frisson,
Sur ta paupière blanche et rose
Le doux baiser à plus de son.

Dans ses bras quand il te soulève
Pour te montrer au ciel jaloux,
On croit voir son plus divin rêve
Qu’il caresse sur ses genoux !

Quand son doigt te permet de lire
Les vers qu’il vient de soupirer,
On dirait l’âme de sa lyre
Qui se penche pour l’inspirer.

Il récite ; une larme brille
Dans tes yeux attachés sur lui.
Dans cette larme de sa fille
Son cœur nage ; sa gloire a lui !

Du chant que ta bouche répète
Son cœur ému jouit deux fois.
Céleste fille du poète,
La vie est une hymne à deux voix.