Ode

(Au Révérend Père Delidel de la Compagnie de
Jésus, sur son traité de la Théologie des Saints.)

Toi qui nous apprends de la Grâce
Quelle est la force et la douceur,
Comme elle descend dans un cœur,
Comme elle agit, comme elle passe,
Docte Ecrivain, dont l’œil perçant,
Va jusqu’au sein du Tout-puissant
Pénétrer ce profond abîme,
Que les hommes te vont devoir !
Et que le prix en est ineffable et sublime,
De ces biens que par-là tu mets en leur pouvoir !

Oui, tant que durera ta course,
Tu peux, mortel, à pleines mains ;
Puiser des bonheurs souverains
En cette inépuisable source.
Un guide si bien éclairé,
Te conduit d’un pas assuré
Au vivant Soleil qui l’éclaire ;
Suis, mais avec zèle, avec foi,
Suis, dis-je, tu verras tout ce qu’il te faut faire,
Et si tu ne le fais, il ne tiendra qu’à toi.

Tu pèches, mais un Dieu pardonne,
Et pour mériter ce pardon,
II te sait ce précieux don,
II n’en est avare à personne.
Reçois avec humilité,
Conserve avec fidélité,
Ce grand appui de ta faiblesse.
Avec lui ton vouloir peut tout,
Sans lui tu n’es qu’ordure, impuissance, bassesse,
Fais-en un bon usage, et la gloire est au bout.

C’en est la digne récompense ;
Mais aussi, tu le dois savoir,
Cet usage est en ton pouvoir,
II dépend de ta vigilance :
Tu peux t’endormir, t’arrêter,
Tu peux même le rejeter
Ce don, sans qui ta perte est sûre,
Et n’en tireras aucun fruit,
Si tu défères plus aux sens, à la nature ;
Qu’aux mouvement sacrés qu’en ton âme il produit.

J’en connaît par toi l’efficace,
Savant et pieux Ecrivain,
Qui jadis de ta propre main
M’as élevé sur le Parnasse ;
C’était trop peu pour ta bonté
Que ma jeunesse eût profité
Des leçons que tu m’as données ;
Tu portes plus loin ton amour,
Et tu veux qu’aujourd’hui mes dernières années
De tes instructions profitent à leur tour.

Je suis ton disciple, et peut-être
Que l’heureux éclat de mes vers
Éblouit assez l’univers,
Pour faire peu de honte au Maître.
Par une plus sainte leçon
Tu m’apprends de quelle façon
Au vice on doit faire la guerre.
Puissé-je en user encore mieux,
Et comme je te dois ma gloire sur la terre !
Puissé-je te devoir un jour celle des cieux !

La Guerre

I

Du fer, du feu, du sang ! C’est elle ! c’est la Guerre

Debout, le bras levé, superbe en sa colère,

Animant le combat d’un geste souverain.

Aux éclats de sa voix s’ébranlent les armées ;

Autour d’elle traçant des lignes enflammées,

Les canons ont ouvert leurs entrailles d’airain.

Partout chars, cavaliers, chevaux, masse mouvante !

En ce flux et reflux, sur cette mer vivante,

À son appel ardent l’épouvante s’abat.

Sous sa main qui frémit, en ses desseins féroces,

Pour aider et fournir aux massacres atroces

Toute matière est arme, et tout homme soldat.

Puis, quand elle a repu ses yeux et ses oreilles

De spectacles navrants, de rumeurs sans pareilles,

Quand un peuple agonise en son tombeau couché,

Pâle sous ses lauriers, l’âme d’orgueil remplie,

Devant l’œuvre achevée et la tâche accomplie,

Triomphante elle crie à la Mort :  » Bien fauché !  »

Oui, bien fauché ! Vraiment la récolte est superbe ;

Pas un sillon qui n’ait des cadavres pour gerbe !

Les plus beaux, les plus forts sont les premiers frappés.

Sur son sein dévasté qui saigne et qui frissonne

L’Humanité, semblable au champ que l’on moissonne,

Contemple avec douleur tous ces épis coupés.

Hélas ! au gré du vent et sous sa douce haleine

Ils ondulaient au loin, des coteaux à la plaine,

Sur la tige encor verte attendant leur saison.

Le soleil leur versait ses rayons magnifiques ;

Riches de leur trésor, sous les cieux pacifiques,

Ils auraient pu mûrir pour une autre moisson.

II

Si vivre c’est lutter, à l’humaine énergie

Pourquoi n’ouvrir jamais qu’une arène rougie ?

Pour un prix moins sanglant que les morts que voilà

L’homme ne pourrait-il concourir et combattre ?

Manque-t-il d’ennemis qu’il serait beau d’abattre ?

Le malheureux ! il cherche, et la Misère est là !

Qu’il lui crie :  » À nous deux !  » et que sa main virile

S’acharne sans merci contre ce flanc stérile

Qu’il s’agit avant tout d’atteindre et de percer.

À leur tour, le front haut, l’Ignorance et le Vice,

L’un sur l’autre appuyé, l’attendent dans la lice :

Qu’il y descende donc, et pour les terrasser.

À la lutte entraînez les nations entières.

Délivrance partout ! effaçant les frontières,

Unissez vos élans et tendez-vous la main.

Dans les rangs ennemis et vers un but unique,

Pour faire avec succès sa trouée héroïque,

Certes ce n’est pas trop de tout l’effort humain.

L’heure semblait propice, et le penseur candide

Croyait, dans le lointain d’une aurore splendide,

Voir de la Paix déjà poindre le front tremblant.

On respirait. Soudain, la trompette à la bouche,

Guerre, tu reparais, plus âpre, plus farouche,

Écrasant le progrès sous ton talon sanglant.

C’est à qui le premier, aveuglé de furie,

Se précipitera vers l’immense tuerie.

À mort ! point de quartier ! L’emporter ou périr !

Cet inconnu qui vient des champs ou de la forge

Est un frère ; il fallait l’embrasser, — on l’égorge.

Quoi ! lever pour frapper des bras faits pour s’ouvrir !

Les hameaux, les cités s’écroulent dans les flammes.

Les pierres ont souffert ; mais que dire des âmes ?

Près des pères les fils gisent inanimés.

Le Deuil sombre est assis devant les foyers vides,

Car ces monceaux de morts, inertes et livides,

Étaient des cœurs aimants et des êtres aimés.

Affaiblis et ployant sous la tâche infinie,

Recommence, Travail ! rallume-toi, Génie !

Le fruit de vos labeurs est broyé, dispersé.

Mais quoi ! tous ces trésors ne formaient qu’un domaine ;

C’était le bien commun de la famille humaine.

Se ruiner soi-même, ah ! c’est être insensé !

Guerre, au seul souvenir des maux que tu déchaînes,

Fermente au fond des cœurs le vieux levain des haines ;

Dans le limon laissé par tes flots ravageurs

Des germes sont semés de rancune et de rage,

Et le vaincu n’a plus, dévorant son outrage,

Qu’un désir, qu’un espoir : enfanter des vengeurs.

Ainsi le genre humain, à force de revanches,

Arbre découronné, verra mourir ses branches,

Adieu, printemps futurs ! Adieu, soleils nouveaux !

En ce tronc mutilé la sève est impossible.

Plus d’ombre, plus de fleurs ! et ta hache inflexible,

Pour mieux frapper les fruits, a tranché les rameaux.

III

Non, ce n’est point à nous, penseur et chantre austère,

De nier les grandeurs de la mort volontaire ;

D’un élan généreux il est beau d’y courir.

Philosophes, savants, explorateurs, apôtres,

Soldats de l’Idéal, ces héros sont les nôtres :

Guerre ! ils sauront sans toi trouver pour qui mourir.

Mais à ce fier brutal qui frappe et qui mutile,

Aux exploits destructeurs, au trépas inutile,

Ferme dans mon horreur, toujours je dirai :  » Non !  »

Ô vous que l’Art enivre ou quelque noble envie,

Qui, débordant d’amour, fleurissez pour la vie,

On ose vous jeter en pâture au canon !

Liberté, Droit, Justice, affaire de mitraille !

Pour un lambeau d’État, pour un pan de muraille,

Sans pitié, sans remords, un peuple est massacré.

— Mais il est innocent ! — Qu’importe ? On l’extermine.

Pourtant la vie humaine est de source divine :

N’y touchez pas, arrière ! Un homme, c’est sacré !

Sous des vapeurs de poudre et de sang, quand les astres

Pâlissent indignés parmi tant de désastres,

Moi-même à la fureur me laissant emporter,

Je ne distingue plus les bourreaux des victimes ;

Mon âme se soulève, et devant de tels crimes

Je voudrais être foudre et pouvoir éclater.

Du moins te poursuivant jusqu’en pleine victoire,

À travers tes lauriers, dans les bras de l’Histoire

Qui, séduite, pourrait t’absoudre et te sacrer,

Ô Guerre, Guerre impie, assassin qu’on encense,

Je resterai, navrée et dans mon impuissance,

Bouche pour te maudire, et cœur pour t’exécrer !

La Rose Et Le Réséda

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Tous deux adoraient la belle (*)
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l’échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Qu’importe comment s’appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l’un fut de la chapelle
Et l’autre s’y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres du coeur des bras
Et tous les deux disaient qu’elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au coeur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l’un chancelle
L’autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
À le plus triste grabat
Lequel plus que l’autre gèle
Lequel préfère les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l’aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Répétant le nom de celle
Qu’aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Il coule il coule il se mêle
À la terre qu’il aima
Pour qu’à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
L’un court et l’autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L’alouette et l’hirondelle
La rose et le réséda.

* La France.

Les Poètes

SHAKESPEARE.
À lui la baguette magique
Le pouvoir de tout enchaîner ;
Il riva la Nature aux plis de sa tunique,
Et la Création a su le couronner.

MILTON.
Son esprit était un pactole
Dont les flots roulaient de l’or pur,
Un temple à la vertu dont la vaste coupole
Se perdait dans les cieux au milieu de l’azur.

THOMPSON.
Après le jour la nuit obscure,
Après les saisons les saisons,
Ses chants qui sont gravés au sein de la nature
Iront de l’avenir dorer les horizons.

GRAY.
D’un vol grandiose il s’élève,
La foudre il la brave de l’œil,
Le nuage orageux il le passe, puis s’enlève
Lumineuse trainée au sein de son orgueil.

BURNS.
De la lyre de sa patrie
Il fit vibrer les plus doux sons,
Et son âme de feu, céleste rêverie
Se fondit dans des flots d’admirables chansons.

SOUTHEY.
Où règne la nécromancie
Dans les pays orientaux,
Il aimait promener sa riche fantaisie,
Son esprit à cheval sur les vieux fabliaux.

COLERIDGE.
Par le charme de sa magie
Au clair de la lune le soir
Il évoquait le preux, et du preux la vigie,
La superstition, hôte du vieux manoir.

WORDSWORTH.
Au livre de philosophie
Il suspendit sa harpe un jour,
Là, placé près des lacs, il chante, il magnifie
Dans ses paisibles vers la nature et l’amour.

CAMPBELL.
Enfant gâté de la nature
L’art polit son vers enchanteur,
Il sut pincer sa lyre et gracieuse et pure,
Pour amuser l’esprit, et réchauffer le cœur.

SCOTT.
Il chante, et voyez ! là s’élance
Le Roman que l’on croyait mort,
Et la Chevalerie et la Dague et la Lance,
Sortent de l’Arsenal poussés par son ressort !

WILSON.
Son chant comme une hymne sacrée
S’infiltre de l’oreille au cœur ;
On croirait qu’il vous vient de la voûte éthérée
La voix d’un chérubin, d’un saint enfant de chœur.

HEMANS.
Elle ouvre la source des larmes
Et les fait doucement couler,
La pitié dans ses vers elle a les plus doux charmes
Et le lecteur ému s’y laisse affrioler.

SHELLEY.
Un rocher nu, bien solitaire
Au loin par de là l’océan,
Crévassé par le choc des volcans, du tonnerre,
Voilà quel fut Shelley, l’audacieux Titan !

HOGG.
Vêtu d’un rayon de lumière
Qu’il sut voler à l’arc-en-ciel,
Il voit fée et lutin danser dans la clairière,
Et faire le sabbat loin de tout œil mortel.

BYRON.
La tête ceinte de nuages,
Ses pieds étaient jonchés de fleurs,
L’ivresse et la gaité, le calme et les orages
Trouvent en ses beaux vers un écho dans les cœurs.

MOORE.
Couronné de vertes louanges
Et pour chaque œuvre tour à tour,
Moore dans les bosquets se plait avec les anges
À chanter les plaisirs de son Dieu… de l’Amour !

Les Attentives

Et puisqu’il doit mourir je veux me faire belle

Je veux de mes seins nus allumer les flambeaux

Je veux de mes grands yeux fondre l’étang qui gèle

Et mes hanches je veux qu’elles soient des tombeaux

Car puisqu’il doit mourir je veux me faire belle

Dans l’inceste et la mort ces deux gestes si beauxLes vaches du couchant meuglent toutes leurs roses

L’aile de l’oiseau bleu m’évente doucement

C’est l’heure de l’Amour aux ardentes névroses

C’est l’heure de la Mort et du dernier serment

Celui qui doit périr comme meurent les roses

C’est un petit soldat mon frère et mon amant

Ma Lou Je Coucherai

Et nous vivrons ainsi sur les premières lignes

J’y chanterai tes bras comme les cols des cygnes

J’y chanterai tes seins d’une déesse dignes

Le lilas va fleurir. Je chanterai tes yeux

Où danse tout un chœur d’angelots gracieux.

Le lilas va fleurir, ô printemps sérieux !

Mon cœur flambe pour toi comme une cathédrale

Et de l’immense amour sonne la générale.

Pauvre cœur, pauvre amour ! Daigne écouter le râle

Qui monte de ma vie à ta grande beauté.

Je t’envoie un obus plein de fidélité

Et que t’atteigne, ô Lou, mon baiser éclatéMes souvenirs se sont ces plaines éternelles

Que virgules, ô Lou, les sinistres corbeaux

L’avion de l’amour a refermé ses ailes

Et partout à la ronde on trouve des tombeaux.

Ode

I.

Le Temps ne surprend pas le sage,
Mais du Temps le sage se rit,
Car lui seul en connaît l’usage :
Des plaisirs que Dieu nous offrit
Il sait embellir l’existence,
Il sait sourire à l’espérance,
Quand l’espérance lui sourit.

II.

Le bonheur n’est pas dans la gloire,
Dans les fers dorés d’une cour,
Dans les transports de la victoire,
Mais dans la lyre et dans l’amour :
Choisissons une jeune amante,
Un luth qui lui plaise et l’enchante :
Aimons et chantons tour-à-tour.

III.

 » Illusions ! vaines images !
Nous diront les tristes leçons
De ces mortels prétendus sages
Sur qui l’âge étend ses glaçons :
Le bonheur n’est point sur la terre,
Votre amour n’est qu’une chimère,
Votre lyre n’a que des sons.  »

IV.

Ah ! préférons cette chimère
À leur froide moralité ;
Fuyons leur voix triste et sévère ;
Si le mal est réalité,
Et si le bonheur est un songe,
Fixons les yeux sur le mensonge,
Pour ne pas voir la vérité.

V.

Aimons au printemps de la vie,
Afin que d’un noir repentir
L’automne ne soit point suivie ;
Ne cherchons pas dans l’avenir
Le bonheur que Dieu nous dispense ;
Quand nous n’aurons plus l’espérance,
Nous garderons le souvenir.

VI.

Jouissons de ce temps rapide,
Qui laisse après lui des remords,
Si l’amour, dont l’ardeur nous guide,
N’a d’aussi rapides transports :
Profitons de l’adolescence,
Car la coupe de l’existence
Ne pétille que sur ses bords.

Les Poètes

Ce qu’il nous faut, à nous, pauvres poètes,

Tribu rebelle à tout joug détesté,

C’est une lyre avec des chansonnettes,

C’est le soleil avec la liberté.

Alors qu’on voit tant de larmes amères

Tremper le sol de cette humanité,

Nous voyageons au pays des chimères :

Pour nous le rêve est la réalité.

La, nos esprits vivent toujours en fête,

Dans cet air pur on se sent rajeuni ;

Même des cieux, nous faisons la conquête,

Car notre empire est l’espace infini.

Aux bras émus des blanches walkiries

Les dieux du Nord nous offrent le bonheur,

Et, d’autres fois, nos folles rêveries

D’une houri préfèrent la langueur.

Anges d’Europe ou déesses d’Asie

Qui peuplez tant de paradis divers,

Nous évoquons à notre fantaisie

Vos traits divins dans les cieux entr’ouverts.

Et vous cédez, visions de nos âmes,

A nos désirs toujours inassouvis,

Quand, résistant à nos terrestres flammes,

Tant de beautés nous tiennent asservis.

Comme un collier dont la perle s’égrène,

Chaque heure enlève un plaisir à nos cœurs,

Mais nous aimons la muse souveraine,

Et des ennuis nos amours sont vainqueurs.

Ce qu’il nous faut, à nous, pauvres poètes,

Tribu rebelle à tout joug détesté,

C’est une lyre avec des chansonnettes,

C’est le soleil avec la liberté

Lorsque le crime a subjugué le monde,

Quand le flatteur brûle un encens vénal,

Pour protester de sa haine profonde

Nait un poète, un bouillant Juvénal.

Il montre à tous les rouges hécatombes ;

Du drap funèbre il soulève un lambeau,

Et jusqu’au fond des noires catacombes

La vérité va porter son flambeau.

Et si parfois, jugé dans un prétoire,

Il voit tirer le verrou d’un cachot,

Sa main saisit le burin de l’histoire,

Arme acérée autant qu’un javelot ;

Puis, essuyant quelques larmes furtives,

Le prisonnier, reprenant ses accents,

A dans la voix des gammes si plaintives,

Qu’il assombrit le front des tout-puissants.

Ô souverains, renversez vos bastilles !

Car, après Dieu, c’est nous qui vous jugeons ;

Nos vers ailés, qui franchissent les grilles,

Volent plus loin du sommet des donjons.

Nous voudrions toujours, joyeux prophètes,

N’avoir jamais que la gloire à chanter,

Et nous n’aimons à prévoir les défaites

Que dans le but qu’on les puisse éviter.

Ce qu’il nous faut, à nous, pauvres poètes,

Tribu rebelle à tout joug détesté,

C’est une lyre avec des chansonnettes,

C’est le soleil avec la liberté.

La Saint-barthélemy

I

Les prêtres avaient dit :  » En ce temps-là, mes frères,

On a vu s’élever des docteurs téméraires,

Des dogmes de la foi censeurs audacieux :

Au fond du Saint des saints l’Arche s’est refermée,

Et le puits de l’abîme a vomi la fumée

Qui devait obscurcir la lumière des cieux.

L’Antéchrist est venu, qui parcourut la terre :

Tout à coup, soulevant un terrible mystère,

L’impie a remué de profanes débats ;

Il a dressé la tête : et des voix hérétiques

Ont outragé la Bible, et chanté les cantiques

Dans le langage impur qui se parle ici-bas.

Mais si le ciel permet que l’Église affligée

Gémisse pour un temps, et ne soit point vengée ;

S’il lui plaît de l’abattre et de l’humilier :

Si sa juste colère, un moment assoupie.

Dans sa gloire d’un jour laisse dormir l’impie,

Et livre ses élus au bras séculier ;

Quand les temps sont venus, le fort qui se relève

Soudain de la main droite a ressaisi le glaive :

Sur les débris épars qui gisaient sans honneur

Il rebâtit le Temple, et ses armes bénites

Abattent sous leurs coups les vils Madianites,

Comme fait les épis la faux du moissonneur.

Allez donc, secondant de pieuses vengeances,

Pour vous et vos parents gagner les indulgences ;

Fidèles, qui savez croire sans examen,

Noble race d’élus que le ciel a choisie,

Allez, et dans le sang étouffez l’hérésie !

Ou la messe, ou la mort ! » — Le peuple dit : Amen.

II

A l’hôtel de Soissons, dans une tour mystique,

Catherine interroge avec des yeux émus

Des signes qu’imprima l’anneau cabalistique

Du grand Michel Nostradamus.

Elle a devant l’autel déposé sa couronne ;

A l’image de sa patronne,

En s’agenouillant pour prier.

Elle a dévotement promis une neuvaine,

Et tout haut, par trois fois, conjuré la verveine

Et la branche du coudrier.

 » Les astres ont parlé : qui sait entendre, entende !

Ils ont nommé ce vieux Gaspard de Châtillon :

Ils veulent qu’en un jour ma vengeance s’étende

De l’Artois jusqu’au Roussillon.

Les pieux défenseurs de la foi chancelante

D’une guerre déjà trop lente

Ont assez couru les hasards :

A la cause du ciel unissons mon outrage.

Périssent, engloutis dans un même naufrage.

Les huguenots et les guisards !  »

III

C’était un samedi du mois d’août : c’était l’heure

Où l’on entend de loin, comme une voix qui pleure,

De l’angélus du soir les accents retentir :

Et le jour qui devait terminer la semaine

Était le jour voué, par l’Église romaine.

A saint Barthélémy, confesseur et martyr.

Quelle subite inquiétude

A cette heure ? quels nouveaux cris

Viennent troubler la solitude

Et le repos du vieux Paris ?

Pourquoi tous ces apprêts funèbres,

Pourquoi voit-on dans les ténèbres

Ces archers et ces lansquenets ?

Pourquoi ces pierres entassées,

Et ces chaînes de fer placées

Dans le quartier des Bourdonnais ?

On ne sait. Mais enfin, quelque chose d’étrange

Dans l’ombre de la nuit se prépare et s’arrange.

Les prévôts des marchands, Marcel et Jean Charron.

D’un projet ignoré mystérieux complices.

Ont à l’Hôtel-de-Ville assemblé les milices,

Qu’ils doivent haranguer debout sur le perron.

La ville, dit-on, est cernée

De soldats, les mousquets chargés ;

Et l’on a vu, l’après-dînée.

Arriver les chevau-légers :

Dans leurs mains le fer étincelle ;

Ils attendent le boute-selle.

Prêts au premier commandement ;

Et des cinq cantons catholiques,

Sur l’Évangile et les reliques,

Les Suisses ont prêté serment.

Auprès de chaque pont des troupes sont postées :

Sur la rive du nord les barques transportées ;

Par ordre de la cour, quittant leurs garnisons,

Des bandes de soldats dans Paris accourues

Passent, la hallebarde au bras, et dans les rues

Des gens ont été vus qui marquaient des maisons.

On vit, quand la nuit fut venue,

Des hommes portant sur le dos

Des choses de forme inconnue

Et de mystérieux fardeaux.

Et les passants se regardèrent :

Aucuns furent qui demandèrent :

— Où portes-tu, par l’ostensoir !

Ces fardeaux persans, je te prie ?

— Au Louvre, votre seigneurie.

Pour le bal qu’on donne ce soir.

IV

Il est temps ; tout est prêt : les gardes sont placés.

De l’hôtel Châtillon les portes sont forcées ;

Saint-Germain-l’Auxerrois a sonné le tocsin :

Maudit de Rome, effroi du parti royaliste,

C’est le grand-amiral Coligni que la liste

Désigne le premier au poignard assassin.

—  » Est-ce Coligni qu’on te nomme ?  »

—  » Tu l’as dit. Mais, en vérité,

Tu devrais respecter, jeune homme.

Mon âge et mon infirmité.

Va, mérite ta récompense ;

Mais, tu pouvais bien, que je pense,

T’épargner un pareil forfait

Pour le peu de jours qui m’attendent !  »

Ils hésitaient, quand ils entendent

Guise leur criant :  » Est-ce fait ?  »

Ils l’ont tué ! la tête est pour Rome. On espère

Que ce sera présent agréable au saint père.

Son cadavre est jeté par-dessus le balcon :

Catherine aux corbeaux l’a promis pour curée.

Et rira voir demain, de ses fils entourée,

Au gibet qu’elle a fait dresser à Montfaucon.

Messieurs de Nevers et de Guise,

Messieurs de Tavanne et de Retz,

Que le fer des poignards s’aiguise,

Que vos gentilshommes soient prêts.

Monsieur le duc d’Anjou, d’Entrague,

Bâtard d’Angoulême, Birague,

Faites armer tous vos valets !

Courez où le ciel vous ordonne,

Car voici le signal que donne

La Tour-de-l’horloge au Palais.

Par l’espoir du butin ces hordes animées.

Agitant à la main des torches allumées,

Au lugubre signal se hâtent d’accourir :

Ils vont. Ceux qui voudraient, d’une main impuissante,

Écarter des poignards la pointe menaçante.

Tombent ; ceux qui dormaient s’éveillent pour mourir.

Troupes au massacre aguerries,

Bedeaux, sacristains et curés,

Moines de toutes confréries.

Capucins, Carmes, Prémontrés,

Excitant la fureur civile,

En tout sens parcourent la ville

Armés d’un glaive et d’un missel.

Et vont plaçant des sentinelles

Du Louvre au palais des Tournelles

De Saint-Lazare à Saint-Marcel.

Parmi les tourbillons d’une épaisse fumée

Que répand en flots noirs la résine enflammée,

A la rouge clarté du feu des pistolets,

On voit courir des gens à sinistre visage,

Et comme des oiseaux de funeste présage,

Les clercs du Parlement et des deux Châtelets.

Invoquant les saints et les saintes,

Animés par les quarteniers,

Ils jettent les femmes enceintes

Par-dessus le Pont-aux-Meuniers.

Dans les cours, devant les portiques.

Maîtres, écuyers, domestiques.

Tous sont égorgés sans merci :

Heureux qui peut dans ce carnage,

Traversant la Seine à la nage.

Trouver la porte de Bussi !

C’est par là que, trompant leur fureur meurtrière,

Avertis à propos, le vidame Perrière,

De Fontenay, Caumont, et de Montgomery,

Pressés qu’ils sont de fuir, sans casque, sans cuirasse.

Échappent aux soldats qui courent sur leur trace

Jusque sous les remparts de Montfort-l’Amaury.

Et toi, dont la crédule enfance,

Jeune Henri le Navarrois.

S’endormit, faible et sans défense,

Sur la foi que donnaient les rois ;

L’espérance te soit rendue :

Une clémence inattendue

A pour toi suspendu l’arrêt ;

Vis pour remplir ta destinée,

Car ton heure n’est pas sonnée,

Et ton assassin n’est pas prêt !

Partout des toits rompus et des portes brisées,

Des cadavres sanglants jetés par les croisées,

A des corps mutilés des femmes insultant ;

De bourgeois, d’écoliers, des troupes meurtrières.

Des blasphèmes, des pleurs, des cris et des prières.

Et des hommes hideux qui s’en allaient chantant :

 » Valois et Lorraine

Et la double croix !

L’hérétique apprenne

Le pape et ses droits !

Tombant sous le glaive.

Que l’impie élève

Un bras impuissant ;

Archers de Lausanne,

Que la pertuisane

S’abreuve de sang !

Croyez-en l’oracle

Des corbeaux passants,

Et le grand miracle

Des Saints-Innocents.

A nos cris de guerre

On a vu naguère,

Malgré les chaleurs,

Surgir une branche

D’aubépine franche

Couverte de fleurs !

Honni qui pardonne !

Allez sans effroi,

C’est Dieu qui l’ordonne,

C’est Dieu, c’est le roi !

Le crime s’expie ;

Plongez à l’impie

Le fer au côté

Jusqu’à la poignée ;

Saignez ! la saignée

Est bonne en été !  »

V

Aux fenêtres du Louvre, on voyait le roi.  » Tue,

Par la mort Dieu ! que l’hydre enfin soit abattue !

Qu’est-ce ? Ils veulent gagner le faubourg Saint-Germain ?

J’y mets empêchement : et, si je ne m’abuse,

Ce coup est bien au droit. — George, une autre arquebuse,

Et tenez toujours prête une mèche à la main.

Allons, tout va bien : Tue ! — Ah. Cadet de Lorraine,

Allez-vous-en quérir les filles de la reine.

Voici Dupont, que vient d’abattre un Écossais :

Vous savez son affaire ? Aussi bien, par la messe,

Le cas était douteux, et je vous fais promesse

Qu’elles auront plaisir à juger le procès.

Je sais comment la meute en plaine est gouvernée ;

Comment il faut chasser, en quel temps de l’année.

Aux perdrix, aux faisans, aux geais, aux étourneaux ;

Comment on doit forcer la fauve en son repaire ;

Mais je n’ai point songé, par l’âme de mon père,

A mettre en mon traité la chasse aux huguenots ! « 

Le Jeu

Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles,
Pâles, le sourcil peint, l’oeil câlin et fatal,
Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles
Tomber un cliquetis de pierre et de métal ;

Autour des verts tapis des visages sans lèvre,
Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent,
Et des doigts convulsés d’une infernale fièvre,
Fouillant la poche vide ou le sein palpitant ;

Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres
Et d’énormes quinquets projetant leurs lueurs
Sur des fronts ténébreux de poètes illustres
Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs ;

Voilà le noir tableau qu’en un rêve nocturne
Je vis se dérouler sous mon oeil clairvoyant.
Moi-même, dans un coin de l’antre taciturne,
Je me vis accoudé, froid, muet, enviant,

Enviant de ces gens la passion tenace,
De ces vieilles putains la funèbre gaieté,
Et tous gaillardement trafiquant à ma face,
L’un de son vieil honneur, l’autre de sa beauté !

Et mon coeur s’effraya d’envier maint pauvre homme
Courant avec ferveur à l’abîme béant,
Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme
La douleur à la mort et l’enfer au néant !

La Dévastation Du Musée Et Des Monumens

Où vont ces chars pesans conduits par leurs cohortes?

Sous les voûtes du Louvre ils marchent à pas lents;

Ils s’arrêtent devant ses portes;

Viennent-ils lui ravir ses sacrés ornemens?Muses, penchez vos têtes abattues;

Du siècle de Léon les chefs-d’oeuvre divins

Sous un ciel sans clarté suivront les froids Germains;

Les vaisseaux d’Albion attendent nos statues.

Des profanateurs inhumains

Vont-ils anéantir tant de veilles savantes?

Porteront-ils le fer sur les toiles vivantes

Que Raphaël anima de ses mains?

Le Jeu

Oh ! ne jouez jamais, laissez l’homme courir

De l’or et du hasard cette chance vulgaire ;

Les anges dans le ciel, les femmes sur la terre

N’ont reçu du Seigneur des mains que pour bénir.

Le jeu sauve d’aimer, ou, s’il nous faut subir

Sans espérance hélas ! quelque amour solitaire,

Il endort par degrés notre sombre chimère,

Et, s’il ne rajeunit, console de vieillir.

Mais vous, cœur noble et pur, jeunesse sans orages,

Mêler à vos pensers de profanes images,

Semer le grain de Dieu dans ces sillons ingrats !…

Oh, non ! en écoutant cette langue nouvelle

Autour de vous peut-être on se dirait tout bas :

— La voix est d’elle encore, mais l’âme était plus belle.

La Lettre

Chère épave d’amour ! Se peut-il qu’on oublie !

Oh ! ne laissez jamais le doux être adoré,

Pleurant et souriant, dire :  » Je reviendrai.  »

Ceux-là qui s’étaient joints, l’absence les délie.

Petite lettre écrite avec mélancolie

Un jour qu’elle était lasse et qu’elle avait pleuré !

Avril a ces tons frais de matin diapré :

Une ombre de tristesse, un rayon de folie.

Petite lettre, frêle et mignonne, qui mens,

Merci : tu m’as rendu les caprices charmants

Qu’avait sa voix de blonde et de Parisienne.

Je ferme le papier que le temps a jauni

Comme on laisse à regret, lorsque l’air est fini,

Un feuillet retrouvé de musique ancienne.