Ce Doux Hiver Qui Égale Ses Jours

Sonnet LXXXIII.

Ce doux hiver qui égale ses jours
A un printemps, tant il est aimable,
Bien qu’il soit beau, ne m’est pas agréable,
J’en crains la queue, et le succès toujours.

J’ai bien appris que les chaudes amours,
Qui au premier vous servent une table
Pleine de sucre et de mets délectable,
Gardent au fruit leur amer et leurs tours.

Je vois déjà les arbres qui boutonnent
En mille noeuds, et ses beautés m’étonnent,
En une nuit ce printemps est glacé,

Ainsi l’amour qui trop serein s’avance,
Nous rit, nous ouvre une belle apparence,
Est né bien tôt bien tôt effacé.

Le Rendez-vous

Sonnet.

Il est tard ; l’astronome aux veilles obstinées,
Sur sa tour, dans le ciel où meurt le dernier bruit,
Cherche des îles d’or, et, le front dans la nuit,
Regarde à l’infini blanchir des matinées ;

Les mondes fuient pareils à des graines vannées ;
L’épais fourmillement des nébuleuses luit ;
Mais, attentif à l’astre échevelé qu’il suit,
Il le somme, et lui dit :  » Reviens dans mille années.  »

Et l’astre reviendra. D’un pas ni d’un instant
Il ne saurait frauder la science éternelle ;
Des hommes passeront, l’humanité l’attend ;

D’un œil changeant, mais sûr, elle fait sentinelle ;
Et, fût-elle abolie au temps de son retour,
Seule, la Vérité veillerait sur la tour.

Claire Fontaine

Claire fontaine où rossignole
Un rossignol jamais lassé,
N’es-tu pas le charmant symbole
D’un cher passé ?

Source de fraîche mélodie,
Qui fait fleurir, sous nos frimas,
Ce rosier blanc de Normandie,
Qui ne meurt pas !

À ce bouton de rose blanche,
L’hiver ne fut jamais fatal,
Non plus qu’au chêne qui se penche
Sur ton cristal.

Oh ! c’est une peine immortelle
Qui s’épanche, en larmes d’amour,
Dans la naïve ritournelle
De l’ancien jour.

C’est un reflet des ciels de France,
Ô fontaine, que tu fais voir,
Dans la limpide transparence
De ton miroir.

La Voix

Voix de surnaturelle amante ventriloque
Qui toujours me pénètre en voulant m’effleurer ;
Timbre mouillé qui charme autant qu’il interloque,
Son bizarre d’un triste à vous faire pleurer ;
Voix de surnaturelle amante ventriloque !

Dit par elle, mon nom devient une musique :
C’est comme un tendre appel fait par un séraphin
Qui m’aimerait d’amour et qui serait phtisique.
Ô voix dont mon oreille intérieure a faim !
Dit par elle, mon nom devient une musique.

Très basse par instants, mais jamais enrouée ;
Venant de dessous terre ou bien de l’horizon,
Et quelquefois perçante à faire une trouée
Dans le mur de la plus implacable prison ;
Très basse par instants, mais jamais enrouée ;

Oh ! comme elle obéit à l’âme qui la guide !
Sourde, molle, éclatante et rauque, tour à tour ;
Elle emprunte au ruisseau son murmure liquide
Quand elle veut parler la langue de l’amour :
Oh ! comme elle obéit à l’âme qui la guide !

Et puis elle a des sons de métal et de verre :
Elle est violoncelle, alto, harpe, hautbois ;
Elle semble sortir, fatidique ou sévère,
D’une bouche de marbre ou d’un gosier de bois
Et puis elle a des sons de métal et de verre.

Tu n’as jamais été l’instrument du mensonge ;
Ô la reine des voix, tu ne m’as jamais nui ;
Câline escarpolette où se berce le songe,
Philtre mélodieux dont s’abreuve l’ennui,
Tu n’as jamais été l’instrument du mensonge.

Tout mon être se met à vibrer, quand tu vibres,
Et tes chuchotements les plus mystérieux
Sont d’invisibles doigts qui chatouillent mes fibres ;
Ô voix qui me rends chaste et si luxurieux,
Tout mon être se met à vibrer, quand tu vibres !

Novembre

Beaux jours, vous n’avez qu’un temps,

Et souvent qu’une heure !

Quand gémissent les autans,

Il faut que tout meure. —

Calme-toi, cœur agité ;

Fleurs, oiseaux, joie et santé,

S’en vont ! — Dieu demeure.

Doux soleil aux rayons d’or

Égayant la chambre,

Rive où le chagrin s’endort,

Vergers couleur d’ambre,

Lac si pur, contours chéris,

Monts riants, sentiers fleuris,

Adieu ! — c’est Novembre.

Ô solitude des bois,

Calme et recueillie,

Aujourd’hui nue et sans voix,

De brouillard remplie,

Mon cœur frémit en secret,

Car en lui monte, ô forêt,

Ta mélancolie !

Frais lointains, aubes de feu,

Chants dans la vallée,

Couchants de pourpre, ciel bleu

Et nuit étoilée,

Adieu ! Novembre est vainqueur. —

Tu te voiles dans mon cœur,

Nature voilée !

Tout est gris, morne et désert :

Au ciel, plus de flamme,

Dans les champs, plus rien de vert !

Quel est donc ce drame ? —

Nature, en tes traits pâlis,

L’œil humide, hélas ! je lis

L’histoire de l’âme.

Mais le printemps reviendra

Guérir qui se traîne !

La beauté refleurira

Sur ton front, ô reine ! —

Dans ma nuit, ainsi que toi,

Je veux descendre avec foi,

Nature sereine !

En Hiver

Sur la route en linceul changée

Par deux longs mois de vent du nord,

La petite passe, chargée

De son lourd fagot de bois mort.

Comme l’horizon s’illumine

Des lueurs d’un couchant d’hiver,

Sa silhouette se dessine,

Svelte et brune, sur le ciel clair.

Et moi, j’imagine ta vie,

Enfant qui vas seule le soir,

Portant ton fagot et suivie

D’un vieux et paisible chien noir.

Pauvre, orpheline et sans famille,

Et sauvage avec les garçons,

Tu files l’hiver, humble fille,

Et tu vas glaner aux moissons.

Triste ramasseuse de branches

Qui cours si tard sans t’alarmer,

Tu n’as qu’un bonnet des dimanches,

Tu n’as qu’un vieux chien pour t’aimer.

Et cherchant, toujours solitaire,

Blé pour ton pain, bois pour ton feu,

Tu vis de ce qu’on trouve à terre

Comme les oiseaux du bon Dieu.

Novembre

Je suis revenu seul par Landrellec. Voici

Qu’au soir tombant l’ajonc s’est encore épaissi

Et qu’à force d’errer dans le vent et la brume,

Si tard, sous ce ciel bas fouetté d’une âpre écume,

Et d’entendre à mes pieds sur le varech amer

Toujours, toujours ce râle obsédant de la mer,

Et de voir, quand mes yeux retournaient vers la côte,

Des peurs sourdes crisper la lande épaisse et haute

Et la brume flotter partout comme un linceul,

J’ai senti que mon mal n’était pas à moi seul

Et que la lande avec ses peurs crépusculaires.

Et qu’avec ses sanglots profonds et ses colères

La mer, et que la nuit et la brume et le vent,

Tout cela s’agitait, souffrait, était vivant,

Et roulait, sous la nue immobile et sans flamme,

Une peine pareille à la vôtre, mon âme.

La Voix

Mon berceau s’adossait à la bibliothèque,
Babel sombre, où roman, science, fabliau,
Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
Se mêlaient. J’étais haut comme un in-folio.
Deux voix me parlaient. L’une, insidieuse et ferme,
Disait :  » La Terre est un gâteau plein de douceur ;
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme !)
Te faire un appétit d’une égale grosseur.  »
Et l’autre :  » Viens ! oh ! viens voyager dans les rêves,
Au delà du possible, au delà du connu !  »
Et celle-là chantait comme le vent des grèves,
Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu,
Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie.
Je te répondis :  » Oui ! douce voix !  » C’est d’alors
Que date ce qu’on peut, hélas ! nommer ma plaie
Et ma fatalité. Derrière les décors
De l’existence immense, au plus noir de l’abîme,
Je vois distinctement des mondes singuliers,
Et, de ma clairvoyance extatique victime,
Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
J’aime si tendrement le désert et la mer ;
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
Et trouve un goût suave au vin le plus amer ;
Que je prends très souvent les faits pour des mensonges,
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
Mais la Voix me console et dit :  » Garde tes songes :
Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous ! « 

La Neige

J’aime la neige éblouissante

Qui couronne les vieilles tours,

Et sur les arbres qu’elle argente :

Courbe la feuille jaunissante,

Dernier souvenir des beaux jours.

Ses blancs flocons avec mystère

Reposent au toit des maisons,

Et d’une tunique légère

Voilent la face de la terre,

Ainsi que de molles toisons.

Écoutez ! tout semble immobile,

La neige endort tous les échos ;

Sans bruit passe la foule agile,

Et sur l’enceinte de la ville

Pèse un mystérieux repos.

La ville est un camp qui sommeille

Avec ses muets pavillons,

Quand le vent n’apporte à l’oreille

Que la voix du soldat qui veille,

Dans l’absence des bataillons.

C’est une flotte dont la grâce

Fait rêver aux golfes des cieux,

Une blanche flotte qui passe,

Et qui semble au loin dans l’espace

Suivre un astre silencieux.

L’arbre balancé par l’orage

Est un mât penché sur les mers,

Chaque brise un chant de la plage,

Chaque voix un cri du rivage

Prolongé sur les flots amers.

Et le soir quand la ville étale

L’éclat de ses mille flambeaux,

C’est une tente triomphale

Qui, dans sa grâce orientale,

Garde la couche d’un héros.

La Neige

Si peu nombreux encore, tes jours coulent bien sombres,

Jeune année, et ton front est enveloppé d’ombres.

De ces nuages noirs, qui déguisent les cieux,

Descendant les frimas à flots silencieux.

Comme le froid chagrin sur une âme oppressée,

La neige sur le sol tombe lente et glacée.

Dans mes yeux abattus je sens rouler des pleurs !

Hélas! mon cher pays, qu’as-tu fait de tes fleurs ?

Quel sinistre pouvoir a flétri ta parure ?

En vain mon cœur gémit et ma bouche murmure ;

Demain, hélas! demain, de ses blancs tourbillons

La neige aura comblé tes fertiles sillons ;

Les oiseaux, que la bise atteint dans leurs retraites,

Demain s’exileront de tes forêts muettes ;

Demain ces flots nombreux qui, dans leur liberté.

Te vont porter la vie et la fécondité,

S’arrêteront captifs, et ce réseau de glace

Comme un voile de mort couvrira ta surface !

Mais ce linceul pesant, sous sa morne pâleur,

Double en la comprimant la féconde chaleur :

Telle, dans nos hameaux la couveuse fidèle

Cache un germe inconnu sous l’ombre de son aile,

Et peut-être, trompée en son aveugle amour,

S’étonnera des fruits qui vont éclore au jour.

Déjà dans sa puissance où la terre se fie

Fermente sourdement le principe de vie ;

Déjà la sève errante en ses mille canaux

Promet aux troncs vieillis des rejetons nouveaux,

Et sur le froid sommeil de la nature entière

Plane un songe d’espoir, de joie et de lumière.

Pour hâter le moment d’un glorieux réveil,

France, que te faut-il ? Un rayon du soleil !

Le soleil, il est là, brillant sous ce nuage,

Comme la vérité, dont son astre est l’image :

Comme elle aussi, couvert d’un voile passager,

Qui l’obscurcit un jour, mais ne peut le changer.

Ah ! si l’ombre est rapide et lui seul immuable,

S’il faut subir du temps le cours inexorable,

Si le plus long hiver est suivi d’un printemps,

Il vient ! l’hiver s’enfuit ; le temps vole !… j’attends !

La Neige

L’air donne le frisson comme un breuvage amer.

Le jour est morne, éteint, et prend des tons de cuivre.

Les moineaux, pépiant de froid, se laissent suivre,

Et, s’envolant, font sur la brume un vague éclair.

La neige, floraison pâle des ciels d’hiver,

Fait pleuvoir tristement ses étoiles de givre.

Les arbres aux bourgeons captifs qu’Avril délivre

Se la mettent au front, ainsi qu’un joyau clair.

Frêle et vain ornement, outrage des ramures

A qui va la beauté des larges feuilles mûres,

Où circule le sang glorieux des étés !

Ta blanche clarté fait que j’aime mieux les roses,

Ô neige, dont la grâce est celle des chloroses,

Image des froideurs et des virginités.