Nuit

Il est un vieil air populaire
Par tous les violons raclé,
Aux abois des chiens en colère
Par tous les orgues nasillé.

Les tabatières à musique
L’ont sur leur répertoire inscrit ;
Pour les serins il est classique,
Et ma grand’mère, enfant, l’apprit.

Sur cet air, pistons, clarinettes,
Dans les bals aux poudreux berceaux,
Font sauter commis et grisettes,
Et de leurs nids fuir les oiseaux.

La guinguette, sous sa tonnelle
De houblon et de chèvrefeuil,
Fête, en braillant la ritournelle,
Le gai dimanche et l’argenteuil.

L’aveugle au basson qui pleurniche
L’écorche en se trompant de doigts ;
La sébile aux dents, son caniche
Près de lui le grogne à mivoix.

Et les petites guitaristes,
Maigres sous leurs minces tartans,
Le glapissent de leurs voix tristes
Aux tables des cafés chantants.

Paganini, le fantastique,
Un soir, comme avec un crochet,
A ramassé le thème antique
Du bout de son divin archet,

Et, brodant la gaze fanée
Que l’oripeau rougit encor,
Fait sur la phrase dédaignée
Courir ses arabesques d’or.

L’idéal

II

Les voilà déjà loin, suivant leur destinée.

Au frêle amour humain arrachant son flambeau,

Tu tombas tout à coup dans ta course effrénée,

Toi qu’on nous peint d’abord si candide et si beau.

Victime du désir, plein d’une ardeur étrange,

Tu t’acharnais en vain à fouiller dans la fange.

Et descendais toujours sans cesser d’aspirer.

Oui, jusqu’au bout tu crus, sous ta lèvre pâlie.

Obtenir de l’ivresse en t’abreuvant de lie ;

Tu ne parvins pas même à te désaltérer.

Chaque jour plus ardent, vers de nouvelles ondes

Nous te voyons, don Juan, haleter et courir,

Criant toujours :  » J’ai soif !  » à ces sources profondes

Que d’une haleine en feu tu venais de tarir.

Enfin, l’enfer s’ouvrit. Dans ce gouffre des âmes

Tu t’es précipité, plongeur passionné ;

Et qu’as-tu découvert ? — Des démons et des flammes.

— Mais tu les connaissais avant d’être damné !III

Ah ! qui nous donnera, sur l’autre route ouverte.

Le courage de suivre un plus noble égaré ?

Il n’en périt pas moins ; le divin fut sa perte :

C’est vers en haut qu’il prit son vol désespéré.

A l’ardeur de ses vœux que ce monde eût déçue,

Et quand les passions tentaient de l’agiter,

C’est du côté du ciel qu’il cherchait une issue,

Sachant que toute flamme est faite pour monter.

Non, malgré la jeunesse, et sa fougue et ses fièvres,

II ne vous connut point, transports avilissants,

Et le jeune homme ardent n’a pas sali ses lèvres,

Tout altéré qu’il fût, au vase impur des sens.

Qu’à de commun son âme avec la chair fragile ?

Dût sa force se perdre en des élans ingrats,

Plutôt que d’embrasser une idole d’argile,

Au fantôme divin il a tendu les bras.

S’il crut parfois sentir, le grand visionnaire,

Battre le coeur d’un Dieu sur son cœur de chrétien,

C’est que pour l’animer, ce cœur imaginaire,

Il lui prêtait l’amour qui débordait du sien.

Toi, son premier flambeau, Science, il te renie ;

Le miracle est sa loi. Vers un monde inconnu

Des ailes le portaient, d’envergure infinie ;

Dans l’illusion pure elles l’ont soutenu.

Des mains de l’Idéal, et préparé pour elle,

Cette dominatrice absolue et cruelle,

La Foi t’a pris, Pascal, et ne t’a plus rendu.

Que ta raison résiste, aussitôt tu l’accables.

En un jour solennel coupant ses derniers câbles,

Tu lanças vers le ciel ton esquif éperdu.

Seul but de ton essor, vertigineux, rapide,

L’abîme était en haut, mais profond, mais perfide,

Qui t’attirait à lui comme un divin aimant.

Aussi, sans l’arrêter tu montais en plein vide ;

Pour ton âme emportée et toujours plus avide

L’ascension s’achève en engloutissement.

Le Sommeil Du Mandarin

Et tandis que le vent soufflait au loin sa plainte,

Mollement étendu sur des tapis soyeux,

Sous les rayons fleuris de sa lanterne peinte

Le mandarin Von-Thang avait fermé les yeux.Pendant qu’il regardait tranquillement la flamme

Qui versait du plafond ses filets de couleur,

Un songe était venu voltiger sur son âme,

Comme un oiseau de pourpre au-dessus d’une fleur.

Sur sa table de nacre au reflet argenté,

La lune souriait aux tours de porcelaine,

Et trois dames causant au milieu de la plaine

Jetaient comme cet astre une étrange clarté.

Vie Antérieure

S’il est vrai que ce monde est pour l’homme un exil

Où, ployant sous le faix du labeur dur & vil,

Il expie en pleurant sa vie antérieure ;

S’il est vrai que, dans une existence meilleure,

Parmi les astres d’or qui roulent dans l’azur,

Il a vécu, formé d’un élément plus pur,

Et qu’il garde un regret de sa splendeur première ;

Tu dois venir, enfant, de ce lieu de lumière

Auquel mon âme a dû naguère appartenir ;

Car tu m’en as rendu le vague souvenir,

Car en t’apercevant, blonde vierge ingénue,

J’ai frémi, comme si je t’avais reconnue,

Et, lorsque mon regard au fond du tien plongea,

J’ai senti que nous étions aimés déjà

Et depuis ce jour-là, saisi de nostalgie,

Mon rêve au firmament toujours se réfugie,

Voulant y découvrir notre pays natal,

Et dès que la nuit monte au ciel oriental,

Je cherche du regard dans la voûte lactée

L’étoile qui par nous fut jadis habitée.

Vision

Comme elle a le cœur épris

De la tristesse des grèves,

Je crois souvent dans mes rêves

Qu’elle n’est plus à Paris.

Je lui vois la coiffe blanche

Et le Justin lamé d’or

Dont les filles du Trégor

Se pavoisent le dimanche.

Et, son rosaire à la main,

Elle marche, diaphane,

Vers une église romane

Qui s’estompe à mi-chemin.

Oh ! ce toit rongé de lèpres,

Ces murs taillés en plein roc !

C’est l’église de Saint-Roch

Où les chrétiens vont à vêpres.

Toujours pieuse de cœur,

Elle entre avec eux, se signe

Et, courbant son cou de cygne,

S’agenouille au bas du chœur.

Et je suis là derrière elle.

Derrière elle, tout tremblant.

Son teint de lis est si blanc

Qu’elle a l’air surnaturelle !

Les Phares

Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,
Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,
Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,
Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ;

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
Où des anges charmants, avec un doux souris
Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays,

Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
Et d’un grand crucifix décoré seulement,
Où la prière en pleurs s’exhale des ordures,
Et d’un rayon d’hiver traversé brusquement ;

Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules
Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;

Colères de boxeur, impudences de faune,
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand coeur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune,
Puget, mélancolique empereur des forçats,

Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
Décors frais et légers éclairés par des lustres
Qui versent la folie à ce bal tournoyant ;

Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
De foetus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,
De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,
Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C’est pour les coeurs mortels un divin opium !

C’est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité !

Le 1er Mai 1857

Nature de rêveur, tempérament d’artiste,

Il est resté toujours triste, horriblement triste.

Sans savoir ce qu’il veut, sans savoir ce qu’il a,

Il pleure ; pour un rien, pour ceci, pour cela.

Aujourd’hui c’est le temps, demain c’est une mouche,

Un rossignol qui fausse, un papillon qui loucheSon corps est un roseau, son âme est une fleur,

Mais un roseau sans moelle, une fleur sans calice ;

Il est triste sans cause, il souffre sans douleur,

Il faudra qu’il en meure, et qu’on l’ensevelisse

Avec sa nostalgie au flanc, comme un cilice.