Le Portrait Manqué

On ne peut faire ton portrait :

Folâtre et sérieuse, agaçante et sévère,

Prudente avec l’air indiscret,

Vertueuse, coquette, à toi-même contraire,

La ressemblance échappe en rendant chaque trait.

Si l’on te peint constante, on t’aperçoit légère :

Ce n’est jamais toi qu’on a fait.

Fidèle au sentiment avec des goûts volages,

Tous les cœurs à ton char s’enchaînent tour à tour :

Tu plais aux libertins, tu captives les sages,

Tu domptes les plus fiers courages,

Tu fais l’office de l’Amour.

On croit voir cet enfant en te voyant paraître ;

Sa jeunesse, ses traits, son art,

Ses plaisirs, ses erreurs, sa malice peut-être :

Serais-tu ce dieu, par hasard ?Voltaire

Ô Mes Lettres D’amour, De Vertu, De Jeunesse

J’avais donc dix-huit ans ! j’étais donc plein de songes !

L’espérance en chantant me berçait de mensonges.

Un astre m’avait lui !

J’étais un dieu pour toi qu’en mon coeur seul je nomme !

J’étais donc cet enfant, hélas! devant qui l’homme

Rougit presque aujourd’hui !Ô temps de rêverie, et de force, et de grâce !

Attendre tous les soirs une robe qui passe !

Baiser un gant jeté !

Vouloir tout de la vie, amour, puissance et gloire !

Etre pur, être fier, être sublime et croire

A toute pureté !

La Cicatrice

Le Garumne a bâti sa rustique maison
Sous un grand hêtre au tronc musculeux comme un torse
Dont la sève d’un Dieu gonfle la blanche écorce.
La forêt maternelle est tout son horizon.

Car l’homme libre y trouve, au gré de la saison,
Les faînes, le bois, l’ombre et les bêtes qu’il force
Avec l’arc ou l’épieu, le filet ou l’amorce,
Pour en manger la chair et vêtir leur toison.

Longtemps il a vécu riche, heureux et sans maître,
Et le soir, lorsqu’il rentre au logis, le vieux Hêtre
De ses bras familiers semble lui faire accueil ;

Et quand la Mort viendra courber sa tête franche,
Ses petitsfils auront pour tailler son cercueil
L’incorruptible coeur de la maîtresse branche.

Consolation

Une enfant de seize ans, belle, et qui, toute franche,
Ouvrant ses yeux, ouvrait son cœur,
S’est inclinée un jour comme une fleur se penche,
Agonisante deux fois blanche
Par l’innocence et la langueur.

Ne parlez plus du monde à sa mère atterrée :
Ce qui n’est pas noir lui déplaît ;
Ah ! l’immense douleur que son amour lui crée
N’est-elle pas aussi sacrée
Qu’un seuil de tombe où l’on se tait ?

Vouloir la détourner de son culte à la morte,
C’est toujours l’en entretenir,
Et la vertu des mots ne peut être assez forte
Pour que leur souffle vide emporte
Le plomb fixe du souvenir.

Mais surtout cachez-lui l’âge de votre fille,
Ses premiers hivers triomphants
Au bal, où chaque mère a sa perle qui brille,
Printemps des nuits où la famille
Fête la beauté des enfants.

Ne soyez, en lavant sa blessure cruelle,
Ni le flatteur des longs regrets,
Ni le froid raisonneur dont l’amitié querelle,
Ni l’avocat de Dieu contre elle
Qui saigne encor de ses décrets.

Mais soyez un écho dans une solitude,
Toujours présent, toujours voilé,
Faites de sa souffrance une invisible étude,
Et si le jour lui semble rude
Montrez-lui le soir étoile.

La nature à son tour par d’invisibles charmes
Forcera la peine au sommeil ;
Un jour on offre aux morts des fleurs au lieu de larmes.
Que de désespoirs tu désarmes,
Silencieux et fort soleil !

Vous ne distrairez pas les malheureuses mères,
Tant qu’elles pleurent leurs enfants ;
Les discours ni le bruit ne les soulagent guères :
Recueillez leurs larmes amères,
Aidez leurs soupirs étouffants :

Il faut que la douleur par les sanglots brisée
Se divise un peu chaque jour,
Et dans les libres pleurs, dissolvante rosée,
Sur le tombeau qui l’a causée
S’épuise par un lent retour.

Alors le désespoir devient tristesse et plie,
Le cœur moins serré s’ouvre un peu ;
Ce nœud qui l’étreignait doucement se délie,
Et l’âme retombe affaiblie,
Mais plus sage et sereine en Dieu.

La douleur se repose, et d’étape en étape
S’éloigne, et, prête à s’envoler,
Hésite au bord du cœur, lève l’aile et s’échappe ;
Le cœur s’indigne… Dieu qui frappe
Use du droit de consoler.

La Jeunesse

Qui voudra voir dedans une jeunesse
La beauté jointe avec la chasteté,
L’humble douceur, la grave majesté,
Toutes vertus, et toute gentillesse :

Qui voudra voir les yeux d’une Déesse,
Et de nos ans la seule nouveauté,
Et cette Dame oeillade la beauté,
Que le vulgaire appelle ma maîtresse.

Il apprendra comme Amour rit et mord,
Comme il guérit, comme il donne la mort,
Puis il dira, quelle étrange nouvelle !

Du ciel la terre empruntait sa beauté,
La terre au ciel a maintenant ôtée,
La beauté même, ayant chose si belle.

Été

Et l’enfant répondit, pâmée

Sous la fourmillante caresse

De sa pantelante maîtresse :

 » Je me meurs, ô ma bien-aimée !

 » Je me meurs : ta gorge enflammée

Et lourde me soûle et m’oppresse ;

Ta forte chair d’où sort l’ivresse

Est étrangement parfumée ;

 » Elle a, ta chair, le charme sombre

Des maturités estivales, —

Elle en a l’ambre, elle en a l’ombre ;

 » Ta voix tonne dans les rafales,

Et ta chevelure sanglante

Fuit brusquement dans la nuit lente. « 

Le Lac

En forêt.

À M. W. Parker.

Au creux des humides savanes,
Ceint des herbes et des lianes
Qui foisonnent dans les roseaux,
Calme, à l’abri de la rafale,
Le lac en plein soleil étale
Le miroir de ses claires eaux.

Baignant dans les détours pleins d’ombre
Leur manteau de velours vert sombre,
Des bois au faîte ensoleillé,
Dans ces profondeurs qui nous trompent,
Si frais et si moelleux s’estompent,
Que l’oeil en est émerveillé.

Vienne le crépuscule rouge,
La mare noire, où rien ne bouge,
Aux feux du ciel occidental
Brasille ; et c’est une surprise
De voir le frisson de la brise
Courir sur ce flambant cristal.

Deçà, delà, les demoiselles
Du preste éclair bleu de leurs ailes
Sillonnent le fouillis des joncs.
La truite, entre deux eaux, frétille,
Et, pour saisir l’aile qui brille,
Fait mille sauts, mille plongeons.

Assis au fond de la pirogue,
Le pêcheur, silencieux, vogue
En pagayant à petit bruit,
Tandis que l’appât nacré glisse
Et roule, miroitante hélice,
Dans le sillage d’or qui fuit.

Un cuivre au lointain sonne encore :
C’est le chasseur. L’écho sonore
Redit trois fois, cinq fois : Taïaut !
À travers la bruine qui voile
Monts et bois, la première étoile
Scintille au ciel comme un joyau.

On n’entend qu’un doux bruit de feuille.
La solitude se recueille.
Bercé par un luth idéal,
Sans cesse et sans cesse, en cadence,
Autour du pôle étoilé danse
Le météore boréal.

À peine un cri d’oiseau s’élève
Et flotte, vague comme un rêve,
Sur le clavier des flots déserts.
Déployant son vol circulaire,
La vaporeuse aube polaire
Glisse en silence par les airs.

Bientôt tout bruissement tombe.
Près des grands feux clairs de la combe
Veillent chasseurs et forestiers.
Seuls les élans roux, qui ruminent,
Avec leurs compagnes cheminent
Dans le clair-obscur des sentiers.

Derrière une blanche nuée
Au moindre souffle remuée,
Cachant son pâle front changeant,
La lune dort : la chasseresse
Sur l’eau qu’un vent léger caresse
A laissé choir son arc d’argent.

La Jeunesse

Prodigue de trésors et d’ivresse idolâtre,

La Jeunesse a toujours fait comme Cléopâtre :

Un pur et simple vin est trop froid pour son cœur ;

Elle y jette un joyau, dans sa fougue imprudente.

À peine a-t-elle, hélas ! touché la coupe ardente,

Qu’il n’y reste plus rien, ni perle, ni liqueur.

Le Lac

C’est une mer, un Lac blême, maculé d’îles
Sombres, et pullulant de vastes crocodiles
Qui troublent l’eau sinistre et qui claquent des dents.
Quand la nuit morne exhale et déroule sa brume,
Un brusque tourbillon de moustiques stridents
Sort de la fange chaude et de l’herbe qui fume,
Et dans l’air alourdi vibre par millions ;
Tandis que, çà et là, panthères et lions,
À travers l’épaisseur de la broussaille noire,
Gorgés de chair vivante et le mufle sanglant,
À l’heure où le désert sommeille, viennent boire ;
Les unes en rasant la terre, et miaulant
De soif et de plaisir, et ceux-ci d’un pas lent,
Dédaigneux d’éveiller les reptiles voraces
Ou d’entendre, parmi le fouillis des roseaux,
L’hippopotame obèse aux palpitants naseaux,
Qui se vautre et qui ronfle, et de ses pattes grasses
Mêle la vase infecte à l’écume des eaux.

Loin du bord, du milieu des roches erratiques,
Solitaire, dressant au ciel son large front.
Quelque vieux baobab, témoin des temps antiques,
Tord les muscles noueux de l’immuable tronc
Et prolonge l’informe ampleur de sa ramure
Qu’aucun vent furieux ne courbe ni ne rompt,
Mais qu’il emplit parfois d’un vague et long murmure.
Et sur le sol visqueux, hérissé de blocs lourds,
Saturé d’âcre arôme et d’odeurs insalubres.
Sur cette mer livide et ces îles lugubres,
Sans relâche et sans fin, semble planer toujours
Un silence de mort fait de mille bruits sourds.

La Jeunesse

Oui, nous sommes les fiers, nous sommes la jeunesse !

Le siècle nous a faits tristes, vaillants et forts ;

Condamnant sans pitié la peur et la faiblesse,

Nous plaignons les vivants sans gémir sur les morts.

S’il tombe de nos yeux quelques vains pleurs de femme,

Nous les laissons couler paisibles ; mais, après,

Meilleurs, nous voulons voir plus haut monter notre âme,

Des larmes à l’espoir, du progrès au progrès !

Nous aimons la justice et la clémence sainte ;

Nous poursuivons le mal plus que le malfaiteur ;

Nous embrassons le pauvre en une ferme étreinte,

Afin qu’il sente un cœur de frère sur son cœur !

Arraché au repos, lancés dans la bataille

Par un pouvoir secret… qui nous importe peu,

Nous vivons ! et chacun de nous lutte, et travaille

À dresser sur l’autel la Liberté, son dieu !

Loin de l’humilité, la doctrine inféconde

Qui fait courber le front à l’auguste Vertu,

C’est pour vivre debout et citoyens du monde,

Que nos pères, martyrs saignants, ont combattu !

Et nous qu’ils ont grandis, au fond des cieux splendides

Nous pouvons, par-dessus les monts de l’horizon

Et par-dessus l’amas des préjugés stupides,

Entrevoir l’éclatant lever de la Raison.

Nos aînés sont tous là, devant nous, sur la route,

Mais l’un d’eux quelquefois s’arrête pour mourir ;

Parfois l’un d’entre nous, pâle, chancelle et doute,

Et la foule en révolte est lasse de souffrir !

Alors, vous le savez, vous, soldat jeune encore,

Penseur au chant superbe et mâle travailleur,

Vous dont l’âme rayonne en attendant l’aurore

Qui doit illuminer notre nuit de malheur !

Alors, serf du devoir, confiant dans son âge,

Un volontaire est là qui sort des rangs épais,

Et jette un cri vibrant d’amour et de courage,

Poète du combat, combattant de la paix !

Le Fils Des Armures

Tous les ducs morts sont là, gloire d’acier vêtue,

Depuis Othon le Saint jusqu’à Job le Frugal ;

Et devant eux, riant son rire musical,

L’enfant à soulever des armes s’évertue.

Chaque armure, où l’aïeul se survit en statue

Sous la fière couronne et le cimier ducal,

Joyeuse reconnaît d’un regard amical

Sa race, qui déjà joue avec ce qui tue.

Plongé dans un fauteuil de cuir rouge, gaufré

De fleurs d’or, l’écuyer, grand vieillard balafré,

Feuillette un très-ancien traité de balistique.

Et les vieux casques ont des sourires humains,

Cependant qu’au milieu de la chambre gothique

L’enfant chevauche sur une épée à deux mains.

Le Défilé

Ils marchent, regardant le coucher du soleil.Mais voici que, parmi le triomphe vermeil

Des nuages de pourpre aux franges d’écarlate,

Là-bas, soudaine et fière, une fanfare éclate ;

Et, poussant devant eux clairons et timbaliers,

Apparaissent au loin les premiers cavaliers

D’un pompeux régiment qui vient de la parade.

Des escadrons ! mais c’est comme une mascarade.

Les enfants et le peuple, hélas ! enfant aussi,

S’arrêtent en chemin pour les voir. Or ceux-ci

Sont très beaux ; et le fils de la veuve regarde.

Lui qui vécut dans les murs froids d’une mansarde,

Il n’a jamais rien vu de tel. Il est hagard ;

Et sa mère lui dit, bénissant ce hasard,

Et distraite, elle aussi, de ses rêves austères :

Innocence

Si chétive, une haleine, une âme,

L’orpheline du porte-clés

Promenait dans la cour infâme

L’innocence en cheveux bouclés.

Elle avait cinq ans ; son épaule

Était blanche sous les haillons,

Et, libre, elle emplissait la geôle

D’éclats de rire et de rayons.

Un bon vieux repris de justice

Sculptait pour elle des joujoux ;

L’ancien crime et le jeune vice

L’avaient prise sur leurs genoux ;

Et, rappelant la mandragore,

Qui fleurit au pied du gibet,

Elle était plus charmante encore

Le jour qu’une tête tombait.

Je Me Souviens De Mon Enfance

Je me souviens de mon enfance

Et du silence où j’avais froid ;

J’ai tant senti peser sur moi

Le regard de l’indifférence.

Ô jeunesse, je te revois

Toute petite et repliée,

Assise et recueillant les voix

De ton âme presque oubliée.

Enfant, Pâle Embryon

Enfant, pâle embryon, toi qui dors dans les eaux

Comme un petit dieu mort dans un cercueil de verre.

Tu goûtes maintenant l’existence légère

Du poisson qui somnole au-dessous des roseaux.

Tu vis comme la plante, et ton inconscience

Est un lis entr’ouvert qui n’a que sa candeur

Et qui ne sait pas même à quelle profondeur

Dans le sein de la terre il puise sa substance.

Douce fleur sans abeille et sans rosée au front,

Ma sève te parcourt et te prête son âme ;

Cependant l’étendue avare te réclame

Et te fait tressaillir dans mon petit giron.

Tu ne sais pas combien ta chair a mis de fibres

Dans le sol maternel et jeune de ma chair

Et jamais ton regard que je pressens si clair

N’apprendra ce mystère innocent dans les livres.

Qui peut dire comment je te serre de près ?

Tu m’appartiens ainsi que l’aurore à la plaine,

Autour de toi ma vie est une chaude laine

Où tes membres frileux poussent dans le secret.

Je suis autour de toi comme l’amande verte

Qui ferme son écrin sur l’amandon laiteux,

Comme la cosse molle aux replis cotonneux

Dont la graine enfantine et soyeuse est couverte.

La larme qui me monte aux yeux, tu la connais,

Elle a le goût profond de mon sang sur tes lèvres,

Tu sais quelles ferveurs, quelles brûlantes fièvres

Déchaînent dans ma veine un torrent acharné.

Je vois tes bras monter jusqu’à ma nuit obscure

Comme pour caresser ce que j’ai d’ignoré,

Ce point si douloureux où l’être resserré

Sent qu’il est étranger à toute la nature.

Écoute, maintenant que tu m’entends encore,

Imprime dans mon sein ta bouche puérile,

Réponds à mon amour avec ta chair docile

Quel autre enlacement me paraîtra plus fort ?

Les jours que je vivrai isolée et sans flamme,

Quand tu seras un homme et moins vivant pour moi,

Je reverrai les temps où j’étais avec toi,

Lorsque nous étions deux à jouer dans mon âme.

Car nous jouons parfois. Je te donne mon cœur

Comme un joyau vibrant qui contient des chimères,

Je te donne mes yeux où des images claires

Rament languissamment sur un lac de fraîcheur.

Ce sont des cygnes d’or qui semblent des navires,

Des nymphes de la nuit qui se posent sur l’eau.

La lune sur leur front incline son chapeau

Et ce n’est que pour toi qu’elles ont des sourires.

Aussi, quand tu feras plus tard tes premiers pas,

La rose, le soleil, l’arbre, la tourterelle,

Auront pour le regard de ta grâce nouvelle

Des gestes familiers que tu reconnaîtras.

Mais tu ne sauras plus sur quelles blondes rives

De gros poissons d’argent t’apportaient des anneaux

Ni sur quelle prairie intime des agneaux

Faisaient bondir l’ardeur de leurs pattes naïves.

Car jamais plus mon cœur qui parle avec le tien

Cette langue muette et chaude des pensées

Ne pourra renouer l’étreinte délacée :

L’aurore ne sait pas de quelle ombre elle vient.

Non, tu ne sauras pas quelle Vénus candide

Déposa dans ton sang la flamme du baiser,

L’angoisse du mystère où l’art va se briser,

Et ce goût de nourrir un désespoir timide.

Tu ne sauras plus rien de moi, le jour fatal

Où tu t’élanceras dans l’existence rude,

Ô mon petit miroir qui vois ma solitude

Se pencher anxieuse au bord de ton cristal.