Épilogue

I

Le soleil, moins ardent, luit clair au ciel moins dense.

Balancés par un vent automnal et berceur,

Les rosiers du jardin s’inclinent en cadence.

L’atmosphère ambiante a des baisers de sœur.

La Nature a quitté pour cette fois son trône

De splendeur, d’ironie et de sérénité :

Clémente, elle descend, par l’ampleur de l’air jaune,

Vers l’homme, son sujet pervers et révolté.

Du pan de son manteau que l’abîme constelle,

Elle daigne essuyer les moiteurs de nos fronts,

Et son âme éternelle et sa forme immortelle

Donnent calme et vigueur à nos cœurs mous et prompts.

Le frais balancement des ramures chenues,

L’horizon élargi plein de vagues chansons,

Tout, jusqu’au vol joyeux des oiseaux et des nues,

Tout, aujourd’hui, console et délivre. — Pensons.

II

Donc, c’en est fait. Ce livre est clos. Chères Idées

Qui rayiez mon ciel gris de vos ailes de feu

Dont le vent caressait mes tempes obsédées,

Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu !

Et toi, Vers qui tintais, et toi, Rime sonore,

Et vous, Rythmes chanteurs, et vous, délicieux,

Ressouvenirs, et vous, Rêves, et vous encore,

Images qu’évoquaient mes désirs anxieux,

Il faut nous séparer. Jusqu’aux jours plus propices

Où nous réunira l’Art, notre maître, adieu,

Adieu, doux compagnons, adieu, charmants complices !

Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu.

Aussi bien, nous avons fourni notre carrière,

Et le jeune étalon de notre bon plaisir,

Tout affolé qu’il est de sa course première,

A besoin d’un peu d’ombre et de quelque loisir.

– Car toujours nous t’avons fixée, ô Poésie,

Notre astre unique et notre unique passion,

T’ayant seule pour guide et compagne choisie,

Mère, et nous méfiant de l’Inspiration.

III

Ah ! l’Inspiration superbe et souveraine,

L’Égérie aux regards lumineux et profonds,

Le Genium commode et l’Erato soudaine,

L’Ange des vieux tableaux avec des ors au fond,

La Muse, dont la voix est puissante sans doute,

Puisqu’elle fait d’un coup dans les premiers cerveaux,

Comme ces pissenlits dont s’émaille la route,

Pousser tout un jardin de poèmes nouveaux,

La Colombe, le Saint-Esprit, le saint Délire,

Les Troubles opportuns, les Transports complaisants,

Gabriel et son luth, Apollon et sa lyre,

Ah ! l’Inspiration, on l’invoque à seize ans !

Ce qu’il nous faut à nous, les Suprêmes Poètes

Qui vénérons les Dieux et qui n’y croyons pas,

À nous dont nul rayon n’auréola les têtes,

Dont nulle Béatrix n’a dirigé les pas,

À nous qui ciselons les mots comme des coupes

Et qui faisons des vers émus très froidement,

À nous qu’on ne voit point les soirs aller par groupes

Harmonieux au bord des lacs et nous pâmant,

Ce qu’il nous faut à nous, c’est, aux lueurs des lampes,

La science conquise et le sommeil dompté,

C’est le front dans les mains du vieux Faust des estampes,

C’est l’Obstination et c’est la Volonté !

C’est la Volonté sainte, absolue, éternelle,

Cramponnée au projet comme un noble condor

Aux flancs fumants de peur d’un buffle, et d’un coup d’aile

Emportant son trophée à travers les cieux d’or !

Ce qu’il nous faut à nous, c’est l’étude sans trêve,

C’est l’effort inouï, le combat nonpareil,

C’est la nuit, l’âpre nuit du travail, d’où se lève

Lentement, lentement, l’Œuvre, ainsi qu’un soleil !

Libre à nos Inspirés, cœurs qu’une œillade enflamme,

D’abandonner leur être aux vents comme un bouleau ;

Pauvres gens ! l’Art n’est pas d’éparpiller son âme :

Est-elle en marbre, ou non, la Vénus de Milo ?

Nous donc, sculptons avec le ciseau des Pensées

Le bloc vierge du Beau, Paros immaculé,

Et faisons-en surgir sous nos mains empressées

Quelque pure statue au péplos étoilé,

Afin qu’un jour, frappant de rayons gris et roses

Le chef-d’œuvre serein, comme un nouveau Memnon,

L’Aube-Postérité, fille des Temps moroses,

Fasse dans l’air futur retentir notre nom !

Gavroche Du Crayon

Il est mort, le rieur, les doigts pleins d’encre

Gavroche du crayon, espiègle diablotin

Qui croquait la bêtise de sa plume épicée.

Son regard, lampion contre l’obscurantisme

S’est éteint ce matin. Ravivons la lumière

Nulle voix ne va jamais se taire

Face à la barbarie encagoulée.

Debout les vivants !

Aucune peur ne musellera nos paroles :

Sans bâillon ni camisole,

Par un cri accordé à nos gorges éraillées

D’une seule et même voix clamons :

Le rire vole plus haut que les plombs !

Rions, rions de l’ignorance crasse

Des fanatismes de tout poil.

Poètes, affûtons nos crayons

Osons être plus audacieux en créant

Ce rien et ce tout qui se nourrit d’âme

Et qui fait vivre intensément.Michelle Grenier

Le Verger

Agile, adroit, — cheveux livrés aux folles brises,

L’aîné de la famille, enfant de quatorze ans,

Oublieux de l’école et des heures assises,

Grimpe à cheval dans l’arbre aux longs rameaux luisants

Où pendent les cerises.

Les autres sont au pied, jeunes fronts plus petits,

Accourus cependant comme un essaim d’abeilles.

Ils regardent là-haut, l’un par l’autre avertis,

Cette branche, ce brin, dont les grappes vermeilles

Tentent leurs appétits.

— A toi, dit l’écolier, à toi, Pierre, et sois leste !

A toi, Rose ! À deux mains ouvre ton tablier.

Jeanne ! Ton frais butin n’est pas le plus modeste.

Enfin toi, cher petit, que j’allais oublier,

Attrape ce qui reste !

De ce petit, hélas, qui tend la main trop tard.

L’espérance est déçue, et l’écolier s’en joue.

Mais Rose, tendre cœur et limpide regard.

Vient a lui, dont les pleurs déjà mouillent la joue,

Et lui donne sa part.

Non loin, sur le banc vert, immobile en sa pose.

La mère voit le groupe et reste l’admirant :

Et, tandis que son cœur tout entier s’y repose.

L’ombrelle sur son front, asile transparent.

Jette un beau reflet rose !

Auprès d’elle, un oiseau perche dans le buisson,

Gai bouvreuil dont la voix donne toute sa gamme :

La mère, à ce refrain, sent comme un doux frisson,

Et croit du bonheur pur qui chante dans son âme

Entendre la chanson !

Épilogue

 » Ô vents, disaient les flots, quand nous laisserez-vous

Dormir à notre gré d’un sommeil large et doux ?

Trêve à la fin, trêve d’orages !

Laissez-nous refléter dans notre clair miroir

Les matins rayonnants, les nuits belles à voir,

Et les merveilles de nos plages.

— Ô flots, disaient les vents, pour vous aucun repos,

Aucune trêve !… Allez ainsi que des troupeaux

Que le bâton du berger chasse.

Roulez tumultueux, bouillonnants, hérissés ;

Et, dans votre miroir terni, réfléchissez

L’ouragan qui passe et repasse !

Ce n’est pas pour croupir comme de lourds étangs

Que la main du Très-Haut, à l’aurore des temps,

Vous amoncela dans l’abîme :

L’éternel mouvement, telle est la grande loi,

Que Dieu fit pour la mer ; — qu’il fit aussi pour toi,

Humanité non moins sublime ! « 

Épilogue

C’est assez, suspendons ma lyre,
Terminons ici mes travaux :
Sur nos vices, sur nos défauts,
J’aurais encor beaucoup à dire ;
Mais un autre le dira mieux.
Malgré ses efforts plus heureux,
L’orgueil, l’intérêt, la folie,
Troubleront toujours l’univers ;
Vainement la philosophie
Reproche à l’homme ses travers,
Elle y perd sa prose et ses vers.
Laissons, laissons aller le monde
Comme il lui plaît, comme il l’entend ;
Vivons caché, libre et content,
Dans une retraite profonde.
Là, que faut-il pour le bonheur ?
La paix, la douce paix du cœur,
Le désir vrai qu’on nous oublie,
Le travail qui sait éloigner
Tous les fléaux de notre vie,
Assez de bien pour en donner,
Et pas assez pour faire envie.

Aux Ruines De La Grèce Païenne

Doux pays, que de fois ma muse en espérance

Se plut à voyager sous ton ciel toujours pur !

De ta paisible mer, où Vénus prit naissance,

Tantôt du haut des monts je contemplais l’azur,

Tantôt, cachant au jour ma tête ensevelie

Sous tes bosquets hospitaliers,

J’arrêtais vers le soir, dans un bois d’oliviers,

Un vieux pâtre de Thessalie. » Des dieux de ce vallon contez-moi les secrets,

Berger ; quelle déesse habite ces fontaines ?

Voyez-vous quelquefois les nymphes des forêts

Entr’ouvrir l’écorce des chênes ?

Bacchus vient-il encor féconder vos coteaux ?

Ce gazon que rougit le sang d’un sacrifice,

Est-ce un autel aux dieux des champs et des troupeaux ?

Est-ce le tombeau d’Eurydice ? « 

Épilogue

Tandis que sur l’herbe étendu,
Au bord d’une onde enchanteresse,
Fuyant et la molle paresse
Et le travail trop assidu,
Je ris de l’humaine faiblesse,
Et j’use mes moments perdus
À médire de notre espèce,
Mais non pas des individus ;
Qui peut troubler la paix du monde ?
Contemplant les plaines de l’onde,
L’Europe a réclamé ses droits.
Napoléon s’arme, il se lève,
Et dans sa main brille le glaive
Qui fait et qui défait les rois.
Dans les secrets de sa colère,
Imprudent qui veut pénétrer !
J’ignore en quels lieux de la terre
Albion va le rencontrer ;
Mais quels honneurs, mais quelle gloire ;
Seraient promis à ma mémoire,
Si je pouvais croire aujourd’hui,
Que mes rivaux dans l’art des fables
Ne me sont pas plus redoutables
Que l’univers entier pour lui !

Mai 1812.