Paris Bloqué

Ce n’est qu’un bout de sol dans l’infini du monde.
Le Nord
Y déchaîne le vent qui mord.
Ce n’est qu’un peu de terre avec sa mer au bord
Et le déroulement de sa dune inféconde.

Ce n’est qu’un bout de sol étroit,
Mais qui renferme encore et sa reine et son roi,
Et l’amour condensé d’un peuple qui les aime.
Le Nord
A beau y déchaîner le froid qui gerce et mord,
Il est brûlant, ce sol suprême.

Quelques troupes, grâce à ce roi,
Y propagent l’exploit
De l’un à l’autre bout de boueuses tranchées,
Et l’Yser débordé y fait stagner ses eaux
Sur des vergers de ferme où jadis les oiseaux
Aux vieux pommiers en fleurs suspendaient leurs nichées.

Dixmude et ses remparts, Nieuport et ses canaux,
Et Furne, avec sa tour pareille à un flambeau,
Vivent encore, ou sont défunts sous la mitraille.
Ô ciel bleu de la Flandre, aux nuages si clairs
Qu’on les prenait pour des anges traversant l’air,
Qui donc eût dit que tu serais ciel de bataille
Un jour ?

Sous ta voûte, la gloire et le deuil tour à tour
Apparaissent et s’entremêlent.
Ô noms sacrés ! Wulpen, Pervyse et Ramscapelle !
C’est près de vos clochers, en d’immenses tombeaux,
Qu’ils goûtent le repos,
Ceux qui se sont battus avec force et furie.
Le sol qui les aima leur a fait bon accueil,
Si bien que n’ayant ni suaire ni cercueil,
Ils sont, jusqu’en leurs os, étreints par la Patrie.

Parfois,
En robe toute droite, ou de toile ou de laine,
Celle qu’ils acclamaient aux jours d’orgueil, leur Reine,
Vient errer et prier parmi leurs pauvres croix ;
Et son geste est timide et son ombre est discrète :
Elle s’attarde et rêve et, quand le soir se fait,
Vers les dunes, làbas, sa frêle silhouette
Avec lenteur s’efface et bientôt disparaît.

Tandis que lui, le Roi, l’homme qui fut Saint Georges,
S’en revient du lieu même où l’histoire se forge
Aux bords de l’eau bourbeuse et sombre de l’Yser ;
Il rêve, lui aussi, et rejoint sa compagne
Et leurs pas réunis montent par la campagne
Vers leur simple maison qui s’ouvre sur la mer.

Ô Flandre,
Voilà comment tu vis,
Aprement, aujourd’hui ;
Voilà comment tu vis
Dans la gloire et sa flamme, et le deuil et sa cendre.
Jadis, je t’ai aimée avec un tel amour
Que je ne croyais pas qu’il eût pu croître un jour.
Mais je sais maintenant la ferveur infinie
Qui t’accompagne, ô Flandre, à travers l’agonie,
Et t’assiste et te suit jusqu’au bord de la mort
Et même, il est des jours de démence et de rage
Où mon coeur te voudrait plus déplorable encor
Pour se pouvoir tuer à t’aimer davantage.

Paris Diurne

Pourquoi donc s’en estil allé, le doux amour ?
Ils viennent un moment nous faire un peu de jour,
Puis partent. Ces enfants, que nous croyons les nôtres,
Sont à quelqu’un qui n’est pas nous. Mais les deux autres,
Tu ne les vois donc pas, vieillard ? Oui, je les vois,
Tous les deux. Ils sont deux, ils pourraient être trois.
Voici l’heure d’aller se promener dans l’ombre
Des grands bois, pleins d’oiseaux dont Dieu seul sait le nombre
Et qui s’envoleront aussi dans l’inconnu.

Il a son chapeau blanc, elle montre un pied nu,
Tous deux sont côte à côte ; on marche à l’aventure,
Et le ciel brille, et moi je pousse la voiture.
Toute la plaine en fleur a l’air d’un paradis ;
Le lézard court au pied des vieux saules, tandis
Qu’au bout des branches vient chanter le rougegorge.
Mademoiselle Jeanne a quinze mois, et George
En a trente ; il la garde ; il est l’homme complet ;
Des filles comme ça font son bonheur ; il est
Dans l’admiration de ces jolis doigts roses,
Leur compare, en disant toutes sortes de choses,
Ses grosses mains à lui qui vont avoir trois ans,
Et rit ; il montre Jeanne en route aux paysans.
Ah dame ! il marche, lui ; cette mioche se traîne ;
Et Jeanne rit de voir Georges rire ; une reine
Sur un trône, c’est là Jeanne dans son panier ;
Elle est belle ; et le chêne en parle au marronnier,
Et l’orme la salue et la montre à l’érable,
Tant sous le ciel profond l’enfance est vénérable.
George a le sentiment de sa grandeur ; il rit
Mais il protège, et Jeanne a foi dans son esprit ;
Georges surveille avec un air assez farouche
Cette enfant qui parfois met un doigt dans sa bouche ;
Les sentiers sont confus et nous nous embrouillons.
Comme tout le bois sombre est plein de papillons,
Courons, dit Georges. Il veut descendre. Jeanne est gaie.
Avec eux je chancelle, avec eux je bégaie.
Oh ! l’adorable joie, et comme ils sont charmants !
Quel hymne auguste au fond de leurs gazouillements !
Jeanne voudrait avoir tous les oiseaux qui passent ;
Georges vide un pantin dont les ressorts se cassent,
Et médite ; et tous deux jasent ; leurs cris joyeux
Semblent faire partout dans l’ombre ouvrir des yeux ;
Gorges, tout en mangeant des nèfles et des pommes,
M’apporte son jouet ; moi qui connais les hommes
Mieux que Georges, et qui sait les secrets du destin,
Je raccommode avec un fil son vieux pantin.
Mon Georges, ne va pas dans l’herbe ; elle est trempée.
Et le vent berce l’arbre, et Jeanne sa poupée.
On sent Dieu dans ce bois pensif dont la douceur
Se mêle à la gaîté du frère et de la soeur ;
Nous obéissons, Jeanne et moi, Georges commande ;
La nourrice leur chante une chanson normande,
De celles qu’on entend le soir sur les chemins,
Et Georges bat du pied, et Jeanne bat des mains.
Et je m’épanouis à leurs divins vacarmes,
Je ris ; mais vous voyez sous mon rire mes larmes,
Vieux arbres, n’estce pas ? et vous n’avez pas cru
Que j’oublierai jamais le petit disparu.

Pièce À Carreaux

Ah ! si Vous avez à Tolède,
Un vitrier
Qui vous forge un vitrail plus raide
Qu’un bouclier !…

À Tolède j’irai ma flamme
Souffler, ce soir ;
À Tolède tremper la lame
De mon rasoir !

Si cela ne vous amadoue :
Vais aiguiser,
Contre tous les cuirs de Cordoue,
Mon dur baiser :

– Donc À qui rompra : votre oreille,
Ou bien mes vers !
Ma corde-à-boyaux sans pareille,
Ou bien vos nerfs ?

– À qui fendra : ma castagnette,
Ou bien vos dents…
L’Idole en grès, ou le Squelette
Aux yeux dardants !

– À qui fondra : vous ou mes cierges,
Ô plombs croisés !…
En serez-vous beaucoup plus vierges,
Carreaux cassés ?

Et Vous qui faites la cornue,
Ange là-bas !…
En serez-vous un peu moins nue,
Les habits bas ?

– Ouvre ! fenêtre à guillotine :
C’est le bourreau !
– Ouvre donc porte de cuisine !
C’est Figaro.

… Je soupire, en vache espagnole,
Ton numéro
Qui n’est, en français, Vierge molle !
Qu’un grand ZÉRO.

Cadix. Mai.

Veder Napoli Poi Mori

Voir Naples et… Fort bien, merci, j’en viens.
– Patrie
D’Anglais en vrai, mal peints sur fond bleu-perruquier !
Dans l’indigo l’artiste en tous genres oublie.
Ce Ne-m’oubliez-pas d’outremer : le douanier.

– Ô Corinne !… ils sont là déclamant sur ma malle…
Lasciate speranza, mes cigares dedans !
– Ô Mignon !… ils ont tout éclos mon linge sale
Pour le passer au bleu de l’éternel printemps !

Ils demandent la main… et moi je la leur serre !
Le portrait de ma Belle, avec morbidezza
Passe de mains en mains : l’inspecteur sanitaire
L’ausculte, et me sourit… trouvant que c’est bien ça !

Je venais pour chanter leur illustre guenille,
Et leur chantage a fait de moi-même un haillon !
Effeuillant mes faux-cols, l’un d’eux m’offre sa fille…
Effeuillant le faux-col de mon illusion !

– Naples ! panier percé des Seigneurs Lazzarones
Riches d’un doux ventre au soleil !
Polichinelles-Dieux, Rois pouilleux sur leurs trônes,
Clyso-pompant l’azur qui bâille leur sommeil !…

Ô Grands en rang d’oignons ! Plantes de pieds en lignes !
Vous dont la parure est un sac, un aviron !
Fils réchauffés du vieux Phœbus ! Et toujours dignes
Des chansons de Musset, du mépris de Byron !…

– Chœurs de Mazanielli, Torses de mandolines !
Vous dont le métier est d’être toujours dorés
De rayons et d’amour… et d’ouvrir les narines,
Poètes de plein air ! Ô frères adorés !

Dolce Farniente !… Non ! c’est mon sac !… il nage
Parmi ces asticots, comme un chien crevé ;
Et ma malle est hantée aussi… comme un fromage !
Inerte, ô Galilée ! et… è pur si muove…

– Ne ruolze plus ça, toi, grand Astre stupide !
Tas de pâles voyous grouillant à se nourrir ;
Ce n’est plus le lézard, c’est la sangsue à vide…
– Dernier lazzarone à moi le bon Dormir !

Napoli Dogana del porto.

Les Embarras De Paris

Qui frappe l’air, bon Dieu ! de ces lugubres cris ?
Est-ce donc pour veiller qu’on se couche à Paris ?
Et quel fâcheux démon, durant les nuits entières,
Rassemble ici les chats de toutes les gouttières ?
J’ai beau sauter du lit, plein de trouble et d’effroi,
Je pense qu’avec eux tout l’enfer est chez moi :
L’un miaule en grondant comme un tigre en furie ;
L’autre roule sa voix comme un enfant qui crie.
Ce n’est pas tout encor : les souris et les rats
Semblent, pour m’éveiller, s’entendre avec les chats,
Plus importuns pour moi, durant la nuit obscure,
Que jamais, en plein jour, ne fut l’abbé de Pure.

Tout conspire à la fois à troubler mon repos,
Et je me plains ici du moindre de mes maux :
Car à peine les coqs, commençant leur ramage,
Auront des cris aigus frappé le voisinage
Qu’un affreux serrurier, laborieux Vulcain,
Qu’éveillera bientôt l’ardente soif du gain,
Avec un fer maudit, qu’à grand bruit il apprête,
De cent coups de marteau me va fendre la tête.
J’entends déjà partout les charrettes courir,
Les maçons travailler, les boutiques s’ouvrir :
Tandis que dans les airs mille cloches émues
D’un funèbre concert font retentir les nues ;
Et, se mêlant au bruit de la grêle et des vents,
Pour honorer les morts font mourir les vivants.

Encor je bénirais la bonté souveraine,
Si le ciel à ces maux avait borné ma peine ;
Mais si, seul en mon lit, je peste avec raison,
C’est encor pis vingt fois en quittant la maison ;
En quelque endroit que j’aille, il faut fendre la presse
D’un peuple d’importuns qui fourmillent sans cesse.
L’un me heurte d’un ais dont je suis tout froissé ;
Je vois d’un autre coup mon chapeau renversé.
Là, d’un enterrement la funèbre ordonnance
D’un pas lugubre et lent vers l’église s’avance ;
Et plus loin des laquais l’un l’autre s’agaçants,
Font aboyer les chiens et jurer les passants.
Des paveurs en ce lieu me bouchent le passage ;
Là, je trouve une croix de funeste présage,
Et des couvreurs grimpés au toit d’une maison
En font pleuvoir l’ardoise et la tuile à foison.
Là, sur une charrette une poutre branlante
Vient menaçant de loin la foule qu’elle augmente ;
Six chevaux attelés à ce fardeau pesant
Ont peine à l’émouvoir sur le pavé glissant.
D’un carrosse en tournant il accroche une roue,
Et du choc le renverse en un grand tas de boue :
Quand un autre à l’instant s’efforçant de passer,
Dans le même embarras se vient embarrasser.
Vingt carrosses bientôt arrivant à la file
Y sont en moins de rien suivis de plus de mille ;
Et, pour surcroît de maux, un sort malencontreux
Conduit en cet endroit un grand troupeau de bœufs ;
Chacun prétend passer ; l’un mugit, l’autre jure.
Des mulets en sonnant augmentent le murmure.
Aussitôt cent chevaux dans la foule appelés
De l’embarras qui croit ferment les défilés,
Et partout les passants, enchaînant les brigades,
Au milieu de la paix font voir les barricades.
On n’entend que des cris poussés confusément :
Dieu, pour s’y faire ouïr, tonnerait vainement.
Moi donc, qui dois souvent en certain lieu me rendre,
Le jour déjà baissant, et qui suis las d’attendre,
Ne sachant plus tantôt à quel saint me vouer,
Je me mets au hasard de me faire rouer.
Je saute vingt ruisseaux, j’esquive, je me pousse ;
Guénaud sur son cheval en passant m’éclabousse,
Et, n’osant plus paraître en l’état où je suis,
Sans songer où je vais, je me sauve où je puis.

Tandis que dans un coin en grondant je m’essuie,
Souvent, pour m’achever, il survient une pluie :
On dirait que le ciel, qui se fond tout en eau,
Veuille inonder ces lieux d’un déluge nouveau.
Pour traverser la rue, au milieu de l’orage,
Un ais sur deux pavés forme un étroit passage ;
Le plus hardi laquais n’y marche qu’en tremblant :
Il faut pourtant passer sur ce pont chancelant ;
Et les nombreux torrents qui tombent des gouttières,
Grossissant les ruisseaux, en ont fait des rivières.
J’y passe en trébuchant ; mais malgré l’embarras,
La frayeur de la nuit précipite mes pas.

Car, sitôt que du soir les ombres pacifiques
D’un double cadenas font fermer les boutiques ;
Que, retiré chez lui, le paisible marchand
Va revoir ses billets et compter son argent ;
Que dans le Marché-Neuf tout est calme et tranquille,
Les voleurs à l’instant s’emparent de la ville.
Le bois le plus funeste et le moins fréquenté
Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté.
Malheur donc à celui qu’une affaire imprévue
Engage un peu trop tard au détour d’une rue !
Bientôt quatre bandits lui serrent les côtés :
La bourse ! … Il faut se rendre ; ou bien non, résistez,
Afin que votre mort, de tragique mémoire,
Des massacres fameux aille grossir l’histoire.
Pour moi, fermant ma porte et cédant au sommeil,
Tous les jours je me couche avecque le soleil ;
Mais en ma chambre à peine ai-je éteint la lumière,
Qu’il ne m’est plus permis de fermer la paupière.
Des filous effrontés, d’un coup de pistolet,
Ébranlent ma fenêtre et percent mon volet ;
J’entends crier partout : Au meurtre ! On m’assassine !
Ou : Le feu vient de prendre à la maison voisine !
Tremblant et demi-mort, je me lève à ce bruit,
Et souvent sans pourpoint je cours toute la nuit.
Car le feu, dont la flamme en ondes se déploie,
Fait de notre quartier une seconde Troie,
Où maint Grec affamé, maint avide Argien,
Au travers des charbons va piller le Troyen.
Enfin sous mille crocs la maison abîmée
Entraîne aussi le feu qui se perd en fumée.

Je me retire donc, encor pâle d’effroi ;
Mais le jour est venu quand je rentre chez moi.
Je fais pour reposer un effort inutile :
Ce n’est qu’à prix d’argent qu’on dort en cette ville.
Il faudrait, dans l’enclos d’un vaste logement,
Avoir loin de la rue un autre appartement.

Paris est pour un riche un pays de Cocagne :
Sans sortir de la ville, il trouve la campagne ;
Il peut dans son jardin, tout peuplé d’arbres verts,
Recéler le printemps au milieu des hivers ;
Et, foulant le parfum de ses plantes fleuries,
Aller entretenir ses douces rêveries.

Mais moi, grâce au destin, qui n’ai ni feu ni lieu,
Je me loge où je puis et comme il plaît à Dieu.

Le Piton Des Neiges

Elle s’épanouit en gerbes, elle inonde,

Dans la limpidité transparente de l’air,

Le givre des hauts pics d’un pétillant éclair.

Au loin, la mer immense et concave se mêle

À l’espace infini d’un bleu léger comme elle,

Où, s’enlaçant l’un l’autre en leurs cours diligents,

Sinueux et pareils à des fleuves d’argent,

Les longs courants du large, aux sources inconnues,

Étincellent et vont se perdre dans les nues ;

Tandis qu’à l’Occident où la brume s’enfuit,

Comme un pleur échappé des yeux d’or de la Nuit,

Une étoile, là-bas, tombe dans l’étendue

Et palpite un moment sur les flots suspendue.

Mais sur le vieux Piton, roi des monts ses vassaux

Hôte du ciel, seigneur géant des grandes Eaux,

Qui dresse, dédaigneux du fardeau des années,

Hors du gouffre natal ses parois décharnées,

Un silence sacré s’épand de l’aube en fleur.

Jamais le Pic glacé n’entend l’oiseau siffleur,

Ni le vent du matin empli d’odeurs divines

Qui rit dans les palmiers et les fraîches ravines,

Ni parmi le corail des antiques récifs,

Le murmure rêveur et lent des flots pensifs,

Ni les vagues échos de la rumeur des hommes.

Il ignore la vie et le peu que nous sommes,

Et calme spectateur de l’éternel réveil,

Drapé de neige rose, il attend le Soleil.Charles Leconte de Lisle, Derniers Poèmes

Louange De Port-royal

Oui, pour le moins, laissezmoi, jeune Ismène,
Pleurer tout bas ; si jamais, inhumaine,
J’osais vous peindre avec de vrais accents
Le feu caché qu’en mes veines je sens,
Vous gémiriez, cruelle, de ma peine.

Par ce récit, l’aventure est certaine,
Je changerais en amour votre haine,
Votre froideur en désirs bien pressants,
Oui, pour le moins.

Échevelée alors, ma blonde reine,
Vos bras de lys me feraient une chaîne,
Et les baisers des baisers renaissants
M’enivreraient de leurs charmes puissants ;
Vous veilleriez avec moi la nuit pleine,
Oui, pour le moins.

Marseille

La ville c’est le port, où tout s’agite et crie,

Où la voile gaîment revient se reployer ;

Le quai, seuil de la mer et seuil de la patrie,

Première marche, sûre et large, du foyer.

Venez là, sur ce quai : là, vous verrez Marseille ;

On respire l’odeur salubre du goudron ;

Les rudes portefaix, l’anneau d’or à l’oreille,

Vont et viennent déjà, gourmandés du patron.

La pipe aux dents, entre eux causent des capitaines ;

Par des canaux en planche, aux sabords des vaisseaux,

Pour nos greniers publics, comme l’eau des fontaines,

Ruisselle l’or des blés qu’on mesure à boisseaux.

La saine activité chante, gaie et féconde ;

Un refrain du pays traverse ce fracas.

Hommes, chars et chevaux circulent ; c’est un monde ;

Tout s’y croise, s’y mêle, et ne se confond pas.

Les perroquets bavards des boutiques prochaines

Imitent tous les cris qu’ils rendent plus stridents ;

Des voiles à sécher clapotent toutes pleines

D’ombre et d’humidité dans leurs grands plis pendants.

Bras croisés, les patrons regardent d’un œil calme

Le joyeux va-et-vient des bateaux aux maisons,

Les sacs, les noirs tonneaux suintant l’huile de palme,

Les trésors sains et saufs des lourdes cargaisons.

Les costumes divers se croisent dans la foule ;

La ruche humaine fait son murmure et son miel ;

Au fond des cabarets bourdonnants le vin coule.

Tout ce bruit des labeurs contents emplit le ciel.

Vers ce port, vers ce point de pays où nous sommes,

Flamme au vent, émergeant sur la rondeur des eaux,

De tous les horizons que connaissent les hommes

A toute heure converge un peuple de vaisseaux.

Vous en verriez plusieurs, du haut de la colline

Qui dresse devant nous, dans l’azur du matin,

Et qui montre aux bateaux que le mistral incline

Sa Notre-Dame d’or, espoir du port lointain.

Le cône large et bas de la colline nue,

Où s’enroule un sentier rocailleux, apparaît

A travers l’épaisseur des mâts perçant la nue

Et pareils aux ifs morts d’une triste forêt.

Mais le soleil est gai, qui par-dessus flamboie ;

Il plante au bout des mâts des fers de lance d’or.

Au cœur de la cité cependant, avec joie,

Le commerce en rumeur suppute son trésor.

Comptes, calculs sans fin de l’aurore aux étoiles.

Le soir vient. La cité revoit dans le sommeil

De lourds vaisseaux penchés gagnant à pleines voiles

Son port plein de travail, de bruit et de soleil.

Lily-bellule S’envole

Dans Lyon aujourd’hui

S’envole une tourterelle

Dans le ciel troué de mes yeux

J’entends battre au nid de mes mains

La pulsation légère de son sang

Qu’elle offre à tous

Promesse d’un possible bonheur

Universel tandis que s’écroulent

Les murs de vos cœurs

Amour plus grand que notre amour

Dont vous recueillez

Les escarbilles de beauté

Lyon aujourd’hui

Est un éternel jardin

Où se rouler dans l’herbe

Verte fraîche et tendre.

Humaine, rien qu’humaine

La belle aventure

Nous réunit dans le feuillage

Des murmures partagés.Jacques Viallebesset, l’écorce des cœurs, 2011 (copyright © le nouvel athanor)

Souvenir Du Danemark

C’est un parc scandinave, aux sapins toujours verts,

Où le vent automnal courbe les fleurs d’hivers

Dans les vases de marbre ancien sur la terrasse ;

Et la vierge royale en qui revit la race

Des brumeux Suénon dont son père descend,

L’enfant blanche aux yeux clairs, la princesse du sang,

Immobile devant la balustrade antique,

Regarde le lointain azur de la Baltique.

En satin blanc, nu-tête, et du blond idéal

Qui couronne les fronts sous le ciel boréal,

Elle se tient debout, comme un spectre de reine,

Prise dans les grands plis que fait sa robe à traîne.

Au fond de ses yeux froids et pâles rien ne luit ;

Et c’est un lys éclos au soleil de minuit. François Coppée, Jeunes filles

Mon Père

L’un s’est veu pris, non plusieurs fois, mais une,
En plain conflit, faisant aspres effortz ;
L’autre deux foizs n’a eu courage, fors
Fuyr de nuyct, sans craindre honte aucune.

L’un fut en camp, exemple de fortune ;
L’autre ung patron de vrays actes tres ords.
L’un par sa prise a perdu des tresors ;
L’autre l’honneur, trop plus cher que pecune.

L’un a fort bras, du pied l’autre est expert.
L’un veult user de puissance en appert ;
L’autre en secret maulx infiniz conspire.

Quant tout est dit (pource qu’il vault et sert) :
D’estre chez luy à croppir il dessert ;
Et cestuy cy deust manier l’empire.

Rome

À Madame de Staël.

Au sein de Parthénope as-tu goûté la vie ?
Dans le tombeau du monde apprenons à mourir !
Sur cette terre en vain, splendidement servie,
Le même astre immortel règne sans se couvrir ;

En vain, depuis les nuits des hautes origines,
Un ciel inaltérable y luit d’un fixe azur,
Et, comme un dais sans plis au front des Sept-Collines,
S’étend des monts Sabins jusqu’à la tour d’Astur :

Un esprit de tristesse immuable et profonde
Habite dans ces lieux et conduit pas à pas ;
Hors l’écho du passé, pas de voix qui réponde ;
Le souvenir vous gagne, et le présent n’est pas.

Accouru de l’Olympe, au matin de Cybèle,
Là Saturne apporta l’anneau des jours anciens ;
Janus assis scella la chaîne encor nouvelle ;
Vinrent les longs loisirs des Rois Arcadiens.

Et sans quitter la chaîne, en descendant d’Évandre,
On peut, d’or ou d’airain, tout faire retentir :
Chaque pierre a son nom, tout mont garde sa cendre,
Vieux Roi mystérieux, Scipion ou martyr.

Avoir été, c’est Rome aujourd’hui tout entière.
Janus ici lui-même apparaît mutilé ;
Son front vers l’avenir n’a forme ni lumière,
L’autre front seul regarde un passé désolé.

Et quels aigles pourraient lui porter les augures,
Quelle Sibylle encor lui chanter l’avenir ?
Ah ! le monde vieillit, les nuits se font obscures…
Et nous venus si tard, et pour tout voir finir,

Nous, rêveurs d’un moment, qui voulons des asiles,
Sans plus nous émouvoir des spectacles amers,
Dans la Ville éternelle, il nous siérait, tranquilles,
Au bout de son déclin, d’attendre l’Univers.

Voilà de Cestius la pyramide antique ;
L’ombre au bas s’en prolonge et meurt dans les tombeaux
Le soir étend son deuil et plus avant m’explique
La scène d’alentour, sans voix et sans flambeaux.

Comme une cloche au loin confusément vibrante,
La cime des hauts pins résonne et pleure au vent :
Seul bruit dans la nature ! on la croirait mourante ;
Et, parmi ces tombeaux, moi donc, suis-je vivant !

Heure mélancolique où tout se décolore
Et suit d’un vague adieu l’astre précipité !
Les étoiles au ciel ne brillent pas encore :
Espace entre la vie et l’immortalité !

Mais, quand la nuit bientôt s’allume et nous appelle
Avec ses yeux sans nombre ardents et plus profonds,
L’esprit se reconnaît, sentinelle fidèle,
Et fait signe à son char aux lointains horizons.

C’est ainsi que ton œil, ô ma noble Compagne,
Beau comme ceux des nuits, à temps m’a rencontré ;
Et je reçois de Toi, quand le doute me gagne,
Vérité, sentiment, en un rayon sacré.

Celui qui dans ta main sentit presser la sienne,
Pourrait-il du Destin désespérer jamais ?
Rien de grand avec toi que le bon n’entretienne,
Et le chemin aimable est près des hauts sommets.

Tant de trésors voisins, dont un peuple se sèvre,
Tentent ton libre esprit et font fête à ton cœur.
Laisse-moi découvrir son secret à ta lèvre,
Quand le fleuve éloquent y découle en vainqueur !

De ceux des temps anciens et de ceux de nos âges
Longtemps nous parlerons, vengeant chaque immolé ;
Et quand, vers le bosquet des pieux et des sages,
Nous viendrons au dernier, à ton père exilé,

Si ferme jusqu’au bout en lui-même et si maître,
Si tendre au genre humain par oubli de tout fiel,
Nous bénirons celui que je n’ai pu connaître,
Mais qui m’est révélé dans ton deuil éternel !