L’enfant

Tout est désert. Mais non ; seul près des murs noircis,

Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,

Courbait sa tête humiliée ;

Il avait pour asile, il avait pour appui

Une blanche aubépine, une fleur, comme lui

Dans le grand ravage oubliée.Ah ! pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux !

Hélas ! pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus

Comme le ciel et comme l’onde,

Pour que dans leur azur, de larmes orageux,

Passe le vif éclair de la joie et des jeux,

Pour relever ta tête blonde,

Le Hibou

Sonnet

Madame, je vous donne un oiseau pour étrenne
Duquel on ne saurait estimer la valeur ;
S’il vous vient quelque ennui, maladie ou douleur,
Il vous rendra soudain à votre aise et bien saine.

Il n’est mal d’estomac, colique ni migraine
Qu’il ne puisse guérir, mais sur tout il a l’heur
Que contre l’accident de la pâle couleur
Il porte avecque soi la drogue souveraine.

Une dame le vit dans ma main, l’autre jour
Qui me dit que c’était un perroquet d’amour,
Et dès lors m’en offrit bon nombre de monnoie

Des autres perroquets il diffère pourtant :
Car eux fuient la cage, et lui, il l’aime tant
Qu’il n’y est jamais mis qu’il n’en pleure de joie.

Pourquoi ?

Voyant l’ambition, l’envie, et l’avarice,
La rancune, l’orgueil, le désir aveuglé,
Dont cet âge de fer de vices tout rouillé
A violé l’honneur de l’antique justice :

Voyant d’une autre part la fraude, la malice,
Le procès immortel, le droit mal conseillé :
Et voyant au milieu du vice déréglé
Cette royale fleur, qui ne tient rien du vice :

Il me semble, Dorat, voir au ciel revolés
Des antiques vertus les escadrons ailés,
N’ayant rien délaissé de leur saison dorée

Pour réduire le monde à son premier printemps,
Fors cette Marguerite, honneur de notre temps,
Qui, comme l’espérance, est seule demeurée.

Je Brûle Avec Mon Âme Et Mon Sang Rougissant

Quand neuf baisers m’auront été promis,
Ne m’en donne que huit, et malgré ta promesse,
Soudain, échappe, ma Thaïs.
En la trompant, augmente mon ivresse :
Cours te cacher derrière tes rideaux,
Dans ton alcôve, asyle du mystère,
Sous l’ombrage de tes berceaux ;
Fuis, reparais, et ris de ma colère.
De berceaux en berceaux, de réduit en réduit,
J’épierai de tes pas la trace fugitive ;
Je t’attendrai, tu seras ma captive :
Le bonheur double alors qu’on le poursuit.
Défends toi bien, résiste avant que de te rendre ;
J’aurai beau gémir, t’accuser ;
Détourne avec art le baiser,
Quand ma bouche, avec art, sera prête à le prendre.
C’est ainsi qu’il est doux de se voir abuser.
Les huit premiers, accordés par toimême,
Mettront le comble à ma félicité ;
Mais je mourrai de plaisir au neuvième,
Et surtout s’il m’est disputé.

La Peste

Stance.

J’ai vu la peste en raccourci :
Et s’il faut en parler sans feindre,
Puisque la peste est faite ainsi,
Peste, que la peste est à craindre !

De cœurs qui n’en sauraient guérir
Elle est partout accompagnée,
Et dût-on cent fois en mourir,
Mille voudraient l’avoir gagnée.

L’ardeur dont ils sont emportés,
En ce péril leur persuade,
Qu’avoir la peste à ses côtés,
Ce n’est point être trop malade.

Aussi faut-il leur accorder
Qu’on aurait du bonheur de reste,
Pour peu qu’on se pût hasarder
Au beau milieu de cette peste.

La mort serait douce à ce prix,
Mais c’est un malheur à se pendre
Qu’on ne meurt pas d’en être pris,
Mais faute de la pouvoir prendre.

L’ardeur qu’elle fait naître au sein
N’y fait même un mal incurable
Que parce qu’elle prend soudain,
Et qu’elle est toujours imprenable.

Aussi chacun y perd son temps,
L’un en gémit, l’autre en déteste,
Et ce que font les plus contents
C’est de pester contre la peste.

Le Malheur

Le malheur m’a jeté son souffle desséchant :

De mes doux sentiments la source s’est tarie,

Et mon âme incomprise avant l’heure flétrie,

En perdant tout espoir perd tout penser touchant,

Mes yeux n’ont plus de pleurs, ma voix n’a plus de chant,

Mon cœur désenchanté n’a plus de rêverie ;

Pour tout ce que j’aimais avec idolâtrie,

Il ne me reste plus d’amour ni de penchant.

Une aride douleur ronge et brûle mon âme,

Il n’est rien que j’envie et rien que je réclame,

Mon avenir est mort, le vide est dans mon coeur.

J’offre un corps sans pensée à l’œil qui me contemple ;

Tel sans divinité reste quelque vieux temple,

Telle après le banquet la coupe est sans liqueur.

Le Positivisme

Il s’ouvre par delà toute science humaine

Un vide dont la Foi fut prompte à s’emparer.

De cet abîme obscur elle a fait son domaine ;

En s’y précipitant elle a cru l’éclairer.

Eh bien ! nous t’expulsons de tes divins royaumes,

Dominatrice ardente, et l’instant est venu :

Tu ne vas plus savoir où loger tes fantômes ;

Nous fermons l’Inconnu.

Mais ton triomphateur expiera ta défaite.

L’homme déjà se trouble, et, vainqueur éperdu,

Il se sent ruiné par sa propre conquête :

En te dépossédant nous avons tout perdu.

Nous restons sans espoir, sans recours, sans asile,

Tandis qu’obstinément le Désir qu’on exile

Revient errer autour du gouffre défendu.

Satan

Nous voilà donc encore une fois en présence,

Lui le tyran divin, moi le vieux révolté.

Or je suis la Justice, il n’est que la Puissance ;

À qui va, de nous deux, rester l’Humanité ?

Ah ! tu comptais sans moi, Divinité funeste,

Lorsque tu façonnais le premier couple humain,

Et que dans ton Éden, sous ton regard céleste,

Tu l’enfermas jadis au sortir de ta main.

Je n’eus qu’à le voir là, languissant et stupide,

Comme un simple animal errer et végéter,

Pour concevoir soudain dans mon âme intrépide

L’audacieux dessein de te le disputer.

Quoi ! je l’aurais laissée, au sein de la nature,

Sans espoir à jamais s’engourdir en ce lieu ?

Je l’aimais trop déjà, la faible créature,

Et je ne pouvais pas l’abandonner à Dieu.

Contre ta volonté, c’est moi qui l’ai fait naître,

Le désir de savoir en cet être ébauché ;

Puisque pour s’achever, pour penser, pour connaître,

Il fallait qu’il péchât, eh bien ! il a péché.

Il le prit de ma main, ce fruit de délivrance,

Qu’il n’eût osé tout seul ni cueillir ni goûter :

Sortir du fond obscur d’une étroite ignorance,

Ce n’était point déchoir, non, non ! c’était monter.

Le premier pas est fait, l’ascension commence ;

Ton Paradis, tu peux le fermer à ton gré :

Quand tu l’eusses rouvert en un jour de clémence,

Le noble fugitif n’y fût jamais rentré.

Ah ! plutôt le désert, plutôt la roche humide,

Que ce jardin de fleurs et d’azur couronné !

C’en est fait pour toujours du pauvre Adam timide ;

Voici qu’un nouvel être a surgi : l’Homme est né !

L’Homme, mon œuvre, à moi, car j’y mis tout moi-même :

Il ne saurait tromper mes vœux ni mon dessein.

Défiant ton courroux, par un effort suprême

J’éveillai la raison qui dormait en son sein.

Cet éclair faible encor, cette lueur première

Que deviendra le jour, c’est de moi qu’il ta tient.

Nous avons tous les deux créé notre lumière,

Oui, mais mon Fiat lux l’emporte sur le tien !

Il a du premier coup levé bien d’autres voiles

Que ceux du vieux chaos où se jouait ta main.

Toi, tu n’as que ton ciel pour semer tes étoiles ;

Pour lancer mon soleil, moi, j’ai l’esprit humain !

Sur Le Bonheur Des Justes

Sur le bonheur des justes,
Et sur le malheur des réprouvés.
(Tiré de la Sagesse, chap. 5.)

Heureux, qui de la Sagesse
Attendant tout son secours,
N’a point mis en la Richesse
L’espoir de ses derniers jours.
La mort n’a rien qui l’étonne ;
Et dès que son Dieu l’ordonne,
Son âme prenant l’essor
S’élève d’un vol rapide
Vers la demeure, où réside
Son véritable trésor.

De quelle douleur profonde
Seront un jour pénétrés
Ces insensés, qui du monde,
Seigneur, vivent enivrés ;
Quand par une fin soudaine
Détrompés d’une ombre vaine,
Qui passe, et ne revient plus,
Leurs yeux du fond de l’abîme
Près de ton trône sublime
Verront briller tes Elus !

Infortunés que nous sommes,
Où s’égaraient nos esprits ?
Voilà, diront-ils, ces hommes,
Vils objets de nos mépris,
Leur sainte et pénible vie
Nous parut une folie.
Mais aujourd’hui triomphants,
Le Ciel chante leur louange,
Et Dieu lui-même les range
Au nombre de ses Enfants.

Pour trouver un bien fragile
Qui nous vient d’être arraché,
Par quel chemin difficile
Hélas ! nous avons marché !
Dans une route insensée
Notre âme en vain s’est lassée,
Sans se reposer jamais,
Fermant l’oeil à la lumière,
Qui nous montrait la carrière
De la bien-heureuse Paix.

De nos attentats injustes
Quel fruit nous est-il resté ?
Où sont les titres augustes,
Dont notre orgueil s’est flatté ?
Sans amis, et sans défense,
Au trône de la vengeance
Appelés en jugement,
Faibles et tristes victimes
Nous y venons de nos crimes
Accompagnés seulement.

Ainsi d’une voix plaintive
Exprimera ses remords
La Pénitence, tardive
Des inconsolables Morts.
Ce qui faisait leurs délices,
Seigneur, fera leurs supplices.
Et par une égale loi,
Tes Saints trouveront des charmes
Dans le souvenir des larmes
Qu’ils versent ici pour toi.

Les Obsèques De La Lionne

La femme du Lion mourut ;

Aussitôt chacun accourut

Pour s’acquitter envers le Prince

De certains compliments de consolation,

Qui sont surcroît d’affliction.

Il fit avertir sa province

Que les obsèques se feraient

Un tel jour, en tel lieu ; ses prévôts y seraient

Pour régler la cérémonie,

Et pour placer la compagnie.

Jugez si chacun s’y trouva.

Le Prince aux cris s’abandonna,

Et tout son antre en résonna :

Les lions n’ont point d’autre temple.

On entendit, à son exemple,

Rugir en leurs patois messieurs les Courtisans.

Je définis la cour un pays où les gens

Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,

Sont ce qu’il plaît au prince, ou, s’ils ne peuvent l’être,

Tâchent au moins de le paraître.

Peuple caméléon, peuple singe du maître ;

On dirait qu’un esprit anime mille corps ;

C’est bien là que les gens sont de simples ressorts.

Pour revenir à notre affaire,

Le Cerf ne pleura point. Comment eût-il pu faire ?

Cette mort le vengeait : la reine avait jadis

Étranglé sa femme et son fils.

Bref, il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire,

Et soutint qu’il l’avait vu rire.

La colère du Roi, comme dit Salomon,

Est terrible, et surtout celle du Roi Lion ;

Mais ce Cerf n’avait pas accoutumé de lire.

Le Monarque lui dit :  » Chétif hôte des bois

Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix.

Nous n’appliquerons point sur tes membres profanes

Nos sacrés ongles ; venez, Loups,

Vengez la Reine ; immolez tous

Ce traître à ses augustes mânes.

Le Cerf reprit alors :  » Sire, le temps de pleurs

Est passé ; la douleur est ici superflue.

Votre digne moitié, couchée entre des fleurs,

Tout près d’ici m’est apparue ;

Et je l’ai d’abord reconnue.

 » Ami, m’a-t-elle dit, garde que ce convoi,

 » Quand je vais chez les Dieux, ne t’oblige à des larmes.

 » Aux Champs-Élysiens j’ai goûté mille charmes,

 » Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.

 » Laisse agir quelque temps le désespoir du Roi :

 » J’y prends plaisir.  » À peine on eut ouï la chose,

Qu’on se mit à crier : Miracle ! Apothéose !

Le Cerf eut un présent, bien loin d’être puni.

Amusez les rois par des songes,

Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges :

Quelque indignation dont leur coeur soit rempli,

Ils goberont l’appât ; vous serez leur ami.

Le Lion

Sultan Léopard autrefois

Eut, ce dit-on, par mainte aubaine,

Force bœufs dans ses prés, force Cerfs dans ses bois,

Force moutons parmi la plaine.

Il naquit un Lion dans la forêt prochaine.

Après les compliments et d’une et d’autre part,

Comme entre grands il se pratique,

Le Sultan fit venir son Vizir le Renard,

Vieux routier et bon politique.

Tu crains, ce lui dit-il, Lionceau mon voisin :

Son père est mort, que peut-il faire ?

Plains plutôt le pauvre orphelin.

Il a chez lui plus d’une affaire ;

Et devra beaucoup au destin

S’il garde ce qu’il a sans tenter de conquête.

Le Renard dit branlant la tête :

Tels orphelins, Seigneur, ne me font point pitié :

Il faut de celui-ci conserver l’amitié,

Ou s’efforcer de le détruire,

Avant que la griffe et la dent

Lui soit crue, et qu’il soit en état de nous nuire :

N’y perdez pas un seul moment.

J’ai fait son horoscope : il croîtra par la guerre.

Ce sera le meilleur Lion

Pour ses amis qui soit sur terre,

Tâchez donc d’en être, sinon

Tâchez de l’affaiblir. La harangue fut vaine.

Le Sultan dormait lors ; et dedans son domaine

Chacun dormait aussi, bêtes, gens ; tant qu’enfin

Le Lionceau devient vrai Lion. Le tocsin

Sonne aussi-tôt sur lui ; l’alarme se promène

De toutes parts ; et le Vizir,

Consulté là-dessus dit avec un soupir :

Pourquoi l’irritez-vous ? La chose est sans remède.

En vain nous appelons mille gens à notre aide.

Plus ils sont, plus il coûte ; et je ne les tiens bons

Qu’à manger leur part des moutons.

Apaisez le Lion : seul il passe en puissance

Ce monde d’alliés vivants sur notre bien :

Le Lion en a trois qui ne lui coûtent rien,

Son courage, sa force, avec sa vigilance.

Jetez-lui promptement sous la griffe un mouton :

S’il n’en est pas content jetez-en davantage.

Joignez-y quelque bœuf : choisissez pour ce don

Tout le plus gras du pâturage.

Sauvez le reste ainsi. Ce conseil ne plut pas,

Il en prit mal, et force états

Voisins du Sultan en pâtirent :

Nul n’y gagna ; tous y perdirent.

Quoi que fît ce monde ennemi,

Celui qu’ils craignaient fut le maître.

Proposez-vous d’avoir le Lion pour ami

Si vous voulez le laisser craistre.

Sonnet

Il a vécu tantôt gai comme un sansonnet,
Tour à tour amoureux insoucieux et tendre,
Tantôt sombre et rêveur comme un triste Clitandre.
Un jour il entendit qu’à sa porte on sonnait.

C’était la Mort ! Alors il la pria d’attendre
Qu’il eût posé le point à son dernier sonnet ;
Et puis sans s’émouvoir, il s’en alla s’étendre
Au fond du coffre froid où son corps frissonnait.

Il était paresseux, à ce que dit l’histoire,
Il laissait trop sécher l’encre dans l’écritoire.
Il voulait tout savoir mais il n’a rien connu.

Et quand vint le moment où, las de cette vie,
Un soir d’hiver, enfin l’âme lui fut ravie,
Il s’en alla disant : Pourquoi suis-je venu ?

La Grève Des Forgerons

Mon histoire, messieurs les juges, sera brève.

Voilà. Les forgerons s’étaient tous mis en grève.

C’était leur droit. L’hiver était très dur ; enfin,

Cette fois, le faubourg était las d’avoir faim.

Le samedi, le soir du payement de semaine,

On me prend doucement par le bras, on m’emmène

Au cabaret ; et, là, les plus vieux compagnons

– J’ai déjà refusé de vous livrer leurs noms

Me disent :  » Père Jean, nous manquons de courage ;Qu’on augmente la paye, ou sinon plus d’ouvrage !

On nous exploite, et c’est notre unique moyen.

Donc, nous vous choisissons, comme étant le doyen,

Pour aller prévenir le patron, sans colère,

Que, s’il n’augmente pas notre pauvre salaire,

Dès demain, tous les jours sont autant de lundis.

Père Jean, êtes-vous notre homme ?  » Moi je dis :

 » Je veux bien, puisque c’est utile aux camarades.  »

Mon président, je n’ai pas fait de barricades ;

Je suis un vieux paisible, et me méfie un peu

Des habits noirs pour qui l’on fait le coup de feu.

Mais je ne pouvais pas leur refuser, peut-être.

Je prends donc la corvée, et me rends chez le maître ;

J’arrive, et je le trouve à table ; on m’introduit.

Je lui dis notre gêne et tout ce qui s’ensuit :

Le pain trop cher, le prix des loyers. Je lui conte

Que nous n’en pouvons plus ; j’établis un long compte

De son gain et du nôtre, et conclus poliment

Qu’il pourrait, sans ruine, augmenter le payement.

Il m’écouta tranquille, en cassant des noisettes,

Et me dit à la fin :

La Pauvreté

Hôtes de ce séjour d’angoisse et de souffrance,

Où Satan sur le seuil a mis : Plus d’espérance !

Qui vous brisez le front contre ses murs de fer,

Et vîntes échanger, dans cette fange immonde,

La perpétuité des peines de ce monde

Pour l’éternité de l’enfer !

Ô vous, bandits, larrons d’Italie ou d’Espagne,

Hôtes des grands chemins, qui courez la campagne

De Tarente à Venise, et de Rome au Simplon ;

Et vous, concitoyens, voleurs de ma patrie.

Qui, les cheveux rasés et l’épaule flétrie.

Ramiez dans Brest ou dans Toulon !

Et vous qui, franchissant les monts et les cascades,

Imploriez la madone, et braviez les alcades,

Castillans, Grenadins ! et vous qui, sourdement,

Sous le ciel de l’Écosse, alliez dans les ténèbres

Ressusciter les morts dans leurs linceuls funèbres

Avant le jour du jugement !

Filles de joie, ô vous qu’on voyait dans la rue.

Autour d’un mauvais lieu, faire le pied de grue.

Dont l’amour fut mortel, et le baiser fatal ;

Vous tous, morts dans le crime et dans l’impénitence,

Spectres, qu’ont ainsi faits la roue ou la potence,

La guillotine ou l’hôpital !

Vous tous, mes vieux damnés, races de Dieu maudites,

Approchez-vous ici, parlez-nous, et nous dites

Aux gouffres de Satan combien a rapporté

Chaque péché mortel qui damne l’autre vie ;

Combien l’Orgueil, combien l’Avarice ou l’Envie,

Combien surtout la Pauvreté ?

C’est Elle qui flétrit une âme encor novice,

L’enlace, et la conduit au crime par le vice.

Courbant les plus hauts fronts avec sa main de fer ;

Qui mêle le poison et qui tire l’épée :

Elle, la plus féconde et la mieux occupée

Des pourvoyeuses de l’enfer !

Pauvreté ! vaste mot. Puissances de la terre,

Qui portez de vos noms l’orgueil héréditaire,

Savez-vous ce que c’est qu’avoir soif, avoir faim :

L’hiver, dans un grabat juché sous la toiture,

Passer le jour sans feu, la nuit sans couverture ;

Ce que c’est que le pauvre, enfin ?

— C’est un homme qui va, sur les places publiques,

Colporter, tout perclus, une boîte à reliques ;

Un aveugle en haillons, qu’on voit par les chemins

Accompagné d’un chien qui porte une sébile,

Agenouillé par terre, et qui chante, immobile,

Un cantique, en joignant les mains :

C’est un homme qui veille au seuil la nuit entière,

Et vient, sortants du bal, vous ouvrir la portière,

Recommandant sa peine aux cœurs compatissants ;

C’est une femme en pleurs qui voile son visage

Et tient à ses côtés deux enfants en bas-âge

Dressés à suivre les passants.

C’est cela : rien de plus. D’ailleurs, c’est une classe,

Les pauvres : il faut bien que chacun ait sa place ;

Dieu seul sait comme tout ici doit s’ordonner :

Il a mis la santé près de la maladie,

Le riche près du pauvre : il faut que l’un mendie

Pour que l’autre puisse donner.

Et quand, lassés de voir qu’on vous suit à la trace,

Vous vous êtes saignés, à grand’peine, et par grâce,

Du denier qu’un laquais insolent a jeté :

Grands seigneurs, financiers, belles dames, duchesses.

Vous vous tenez contenus, et croyez vos richesses

Quittes envers la pauvreté !

Mais il en est une autre, une autre cent fois pire,

Qui n’a point de haillons, celle-là, qui n’inspire

Ni pitié, ni dégoût, qui se pare de fleurs :

Qui ne se montre point, mendiante et quêteuse,

Mais, sous de beaux habits, cache, toute honteuse.

Ses ulcères et ses douleurs.

Elle vient au concert, et chante : au bal, et danse :

Jamais, jamais un geste, un mot dont l’imprudence

Trahirait des tourments qui ne sont point compris ;

C’est un combat sans fin, une longue détresse,

Une fièvre qui mine, un cauchemar qui presse

Et tue en étouffant vos cris.

C’est ce mal qui travaille une âme bien placée,

Qui s’indigne du rang où le sort l’a laissée ;

Qui demeure toujours triste au sein des plaisirs,

Parce qu’elle en sait bien le terme, et s’importune

De n’égaler jamais ses vœux à sa fortune,

Ni son espoir à ses désirs.

C’est le fléau du siècle, et cette maladie

Gagne de proche en proche, ainsi qu’un incendie :

Le monde dans son sein porte un hôte inconnu :

C’est un ver dans le cœur, c’est le cheval de Troie,

D’où les Grecs tout armés tomberont sur leur proie

Quand le moment sera venu.

Or, quand cela se voit, c’est une marque sûre

Qu’il s’est fait au-dedans une grande blessure.

Enseignement certain, par où Dieu nous apprend

Qu’une société vieillie et décrépite

S’émeut au plus profond de sa base, et palpite

Du dernier râle d’un mourant.

Je vous en avertis, riches ; prenez-y garde !

L’édifice est usé : si quelqu’un par mégarde

Passe trop chargé d’or sur ses planchers pourris,

— Un grain de blé suffit pour combler la mesure :

Au choc le plus léger cette vieille masure

Vous étouffe sous ses débris.

Peu de jours sont passés depuis qu’en sa colère

Lyon a vu rugir le monstre populaire :

Vous aviez cru le voir arriver en trois bonds,

Le sang dans les regards, le feu dans les narines.

Et vous aviez serré votre or sur vos poitrines.

Pâles comme des moribonds.

S’il n’a pas cette fois encor, rompu sa chaîne,

Si la porte est de fer et la cage de chêne,

Pourtant n’approchez pas des barreaux trop souvent.

Car sa force s’accroît, et sa rage, en silence ;

Et gare qu’un beau jour il les brise, et s’élance

Libre enfin, et les crins au vent !

La Destruction

Sonnet.

Sans cesse à mes côtés s’agite le Démon ;
Il nage autour de moi comme un air impalpable ;
Je l’avale et le sens qui brûle mon poumon
Et l’emplit d’un désir éternel et coupable.

Parfois il prend, sachant mon grand amour de l’Art,
La forme de la plus séduisante des femmes,
Et, sous de spécieux prétextes de cafard,
Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.

Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
Haletant et brisé de fatigue, au milieu
Des plaines de l’Ennui, profondes et désertes,

Et jette dans mes yeux pleins de confusion
Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
Et l’appareil sanglant de la Destruction !