À M. Le Duc De La Feuillade

Conservez précieusement
L’imagination fleurie
Et la bonne plaisanterie,
Dont vous possédez l’agrément,
Au défaut du tempérament,
Dont vous vous vantez hardiment
Et que tout le monde vous nie.

La dame qui depuis longtemps
Connaît à fond votre personne,
A dit : hélas ! je lui pardonne
D’en vouloir imposer aux gens ;
Son esprit est dans son printemps,
Mais son corps est dans son automne.

Adieu, monsieur le gouverneur,
Non plus de province frontière,
Mais d’une beauté singulière,
Qui, par son esprit, par son cœur,
Et par son humeur libertine,
De jour en jour fait grand honneur
Au gouverneur qui l’endoctrine.

Priez le Seigneur seulement
Qu’il empêche que Cythérée
Ne substitue incessamment
Quelque jeune et frais lieutenant
Qui ferait sans vous son entrée
Dans un si beau gouvernement.

Lettre

Éloigné de vos yeux, Madame, par des soins

Impérieux (j’en prends tous les dieux à témoins),

Je languis et je meurs, comme c’est ma coutume

En pareil cas, et vais, le cœur plein d’amertume,

À travers des soucis où votre ombre me suit,

Le jour dans mes pensers, dans mes rêves la nuit,

Et, la nuit et le jour, adorable, Madame !

Si bien qu’enfin, mon corps faisant place à mon âme,

Je deviendrai fantôme à mon tour aussi, moi,

Et qu’alors, et parmi le lamentable émoi

Des enlacements vains et des désirs sans nombre,

Mon ombre se fondra en jamais en votre ombre.

En attendant, je suis, très chère, ton valet.

Tout se comporte-t-il là-bas comme il te plaît,

Ta perruche, ton chat, ton chien ? La compagnie

Est-elle toujours belle ? et cette Silvanie

Dont j’eusse aimé l’œil noir si le tien n’était bleu,

Et qui parfois me fit des signes, palsambleu !

Te sert-elle toujours de douce confidente ?

Or, Madame, un projet impatient me hante

De conquérir le monde et tous ses trésors pour

Mettre à vos pieds ce gage — indigne — d’un amour

Égal à toutes les flammes les plus célèbres

Qui des grands cœurs aient fait resplendir les ténèbres.

Cléopâtre fut moins aimée, oui, sur ma foi !

Par Marc-Antoine et par César que vous par moi,

N’en doutez pas, Madame, et je saurai combattre

Comme César pour un sourire, ô Cléopâtre,

Et comme Antoine fuir au seul prix d’un baiser.

Sur ce, très chère, adieu. Car voilà trop causer,

Et le temps que l’on perd à lire une missive

N’aura jamais valu la peine qu’on l’écrive.

Lettre

Non, ce n’est pas en vous  » un idéal  » que j’aime,

C’est vous tout simplement, mon enfant, c’est vous-même.

Telle Dieu vous a faite, et telle je vous veux.

Et rien ne m’éblouit, ni l’or de vos cheveux,

Ni le feu sombre et doux de vos larges prunelles,

Bien que ma passion ait pris sa source en elles.

Comme moi, vous devez avoir plus d’un défaut ;

Pourtant c’est vous que j’aime et c’est vous qu’il me faut.

Je ne poursuis pas là de chimère impossible ;

Non, non ! mais seulement, si vous êtes sensible

Au sentiment profond, pur, fidèle et sacré,

Que j’ai conçu pour vous et que je garderai,

Et si nous triomphons de ce qui nous sépare,

Le rêve, chère enfant, où mon esprit s’égare,

C’est d’avoir à toujours chérir et protéger

Vous comme vous voilà, vous sans y rien changer.

Je vous sais le cœur bon, vous n’êtes point coquette ;

Mais je ne voudrais pas que vous fussiez parfaite,

Et le chagrin qu’un jour vous me pourrez donner,

J’y tiens pour la douceur de vous le pardonner.

Je veux joindre, si j’ai le bonheur que j’espère,

À l’ardeur de l’amant l’indulgence du père

Et devenir plus doux quand vous me ferez mal.

Voyez, je ne mets pas en vous  » un idéal,  »

Et de l’humanité je connais la faiblesse ;

Mais je vous crois assez de cœur et de noblesse ;

Pour espérer que, grâce à mon effort constant,

Vous m’aimerez un peu, moi qui vous aimetant !

Rêves

J’ai rêvé parfois que vos yeux
Me regardaient avec tristesse,
Que vos grands yeux bleus sérieux
Me regardaient avec tendresse ;

J’ai rêvé que vous écoutiez
Ces mots sur qui la voix hésite,
Et qui s’arrêtent effrayés
De l’aveu qui sous eux palpite ;

Que, dans mes mains, vos fines mains
Tombaient comme deux fleurs fauchées,
Et que nos pas, dans les chemins,
Laissaient leurs traces rapprochées.

Mais je n’ai pas osé rêver,
Dans les ivresses ni les fièvres,
Que ce bonheur pût m’arriver
Que ma bouche effleurât vos lèvres.

J’ai rêvé parfois que vos yeux
Me regardaient avec tendresse,
Que vos grands yeux bleus sérieux
Me regardaient avec tristesse.

Lettre

Que fais-tu là, chère attendue ?

L’ennui fâcheux vient-il souvent

Rendre à ton doux esprit rêvant

Une longue visite indue ?

Fais-tu des voyages charmants

Aux pays où l’amour habite

Avec les héros de romans ?

Comment vas-tu, chère petite ?

Moi, je vais très bien, — seulement

Je vais très mal aussi. Ta bouche

Sourit ailleurs, et ton amant

Songe à l’absente, et puis se couche

Et s’endort solitairement

D’un sommeil chaste mais farouche.

Il faut me croire et te hâter ;

Il faut t’en venir et jeter

Dans le soleil et dans la joie,

Dans la joie et dans le soleil,

L’éblouissement sans pareil

De ta jeunesse qui flamboie.

Tu n’as pas besoin du conseil.

Dehors, il fait si beau, mignonne !

Le poète-soleil entonne

L’hymne étincelant de l’été.

Il baise avec sérénité

La grande terre qui frissonne ;

Le pinson chante un air flûté,

Et le grillon brun carillonne,

Carillonne, obscur entêté.

Le jour s’en va ; la nuit qui passe

Allume au travers de l’espace

Les girandoles du ciel bleu,

Les vieilles étoiles de feu

Qu’un souffle avive, puis efface.

Elles clignotent tendrement ;

Et la lune, avec sentiment,

La lune, pudibonde et sage,

Se ressouvenant d’un autre âge,

Cherche Endymion dans les bois

Et glisse parmi le feuillage

Ses regards de vierge aux abois.

C’est l’heure d’aller dans les branches

Voyager à deux pas d’ici,

A Chaville, à Montmorency,

Rêvant choses roses et blanches,

Choses couleur d’azur aussi,

Et de s’arrêter, Dieu merci !

Pour lire cela, puis ceci

Dans le livre doré sur tranches

De l’amour jeune et sans souci.

Juin riant et mélancolique

Débute et fait de la musique

Dans les prés verts, à pleine voix.

Il tire ses feux d’artifice :

Aux flammes roses du Caprice

Le rêveur se brûle les doigts.

Sur la mousse chaude des bois

Courir alors est un délice.

Viens-tu, chère absente ? Je veux

Pour en embaumer tes cheveux

Chercher la dernière églantine.

En allant, tu me laisseras

M’arrêter à nouer mes bras

Autour de ta jeune poitrine.

Je veux mettre, ô mon bengali,

Sur ton front de marbre poli

Mon front que la caresse incline,

Et sur ta bouche un long baiser.

Restons, on est mieux dans la chambre

Quand le jour s’endort apaisé.

Couleurs de lait et senteurs d’ambre,

Ensemble avec art composé,

Accord parfait de chaque membre,

Voilà bien, en toute saison,

Pour l’amoureux le seul poème

Dont il entende la raison.

La rime en est toujours la même :

 » Je t’aime, je t’aime, je t’aime !  »

M’aimeras-tu ? Je n’en sais rien.

Il se pourrait. — Il se peut bien

Que je chante :  » Mon cœur soupire…  »

Pendant (tu ne lis pas Musset ?

Plus tard, je te le ferai lire)

Que tu chanteras en fausset

L’air guilleret :  » Vive Henri Quatre !  »

Les esprits sont faits pour se battre,

Mais les cœurs sont faits pour s’aimer.

L’heure blesse : il faut la charmer.

— Donc aimons-nous ! cueillons des roses

Tandis que tes lèvres écloses

Sont comme deux fleurs de printemps.

Ouvrons nos cœurs à deux battants.

Aimons-nous sans mélancolie :

C’est la raison. C’est la folie.