Clair De Lune

La lune était sereine et jouait sur les flots. —
La fenêtre enfin libre est ouverte à la brise,
La sultane regarde, et la mer qui se brise,
Là-bas, d’un flot d’argent brode les noirs îlots.

De ses doigts en vibrant s’échappe la guitare.
Elle écoute… Un bruit sourd frappe les sourds échos.
Est-ce un lourd vaisseau turc qui vient des eaux de Cos,
Battant l’archipel grec de sa rame tartare ?

Sont-ce des cormorans qui plongent tour à tour,
Et coupent l’eau, qui roule en perles sur leur aile ?
Est-ce un djinn qui là-haut siffle d’un voix grêle,
Et jette dans la mer les créneaux de la tour ?

Qui trouble ainsi les flots près du sérail des femmes ? —
Ni le noir cormoran, sur la vague bercé,
Ni les pierres du mur, ni le bruit cadencé
Du lourd vaisseau, rampant sur l’onde avec des rames.

Ce sont des sacs pesants, d’où partent des sanglots.
On verrait, en sondant la mer qui les promène,
Se mouvoir dans leurs flancs comme une forme humaine… —
La lune était sereine et jouait sur les flots.

Le 2 septembre 1828.

Au Bord De La Mer

Vois, ce spectacle est beau. Ce paysage immense
Qui toujours devant nous finit et recommence ;
Ces blés, ces eaux, ces prés, ce bois charmant aux yeux ;
Ce chaume où l’on entend rire un groupe joyeux ;
L’océan qui s’ajoute à la plaine où nous sommes ;
Ce golfe, fait par Dieu, puis refait par les hommes,
Montrant la double main empreinte en ses contours,
Et des amas de rocs sous des monceaux de tours ;
Ces landes, ces forêts, ces crêtes déchirées ;
Ces antres à fleur d’eau qui boivent les marées ;
Cette montagne, au front de nuages couvert,
Qui dans un de ses plis porte un beau vallon vert,
Comme un enfant des fleurs dans un pan de sa robe ;
La ville que la brume à demi nous dérobe,
Avec ses mille toits bourdonnants et pressés ;
Ce bruit de pas sans nombre et de rameaux froissés,
De voix et de chansons qui par moments s’élève ;
Ces lames que la mer amincit sur la grève,
Où les longs cheveux verts des sombres goémons
Tremblent dans l’eau moirée avec l’ombre des monts ;
Cet oiseau qui voyage et cet oiseau qui joue ;
Ici cette charrue, et là-bas cette proue,
Traçant en même temps chacune leur sillon ;
Ces arbres et ces mâts, jouets de l’aquilon ;
Et là-bas, par-delà les collines lointaines,
Ces horizons remplis de formes incertaines ;
Tout ce que nous voyons, brumeux ou transparent,
Flottant dans les clartés, dans les ombres errant,
Fuyant, debout, penché, fourmillant, solitaire,
Vagues, rochers, gazons, – regarde, c’est la terre !

Et là-haut, sur ton front, ces nuages si beaux
Où pend et se déchire une pourpre en lambeaux ;
Cet azur, qui ce soir sera l’ombre infinie ;
Cet espace qu’emplit l’éternelle harmonie ;
Ce merveilleux soleil, ce soleil radieux
Si puissant à changer toute forme à nos yeux
Que parfois, transformant en métaux les bruines,
On ne voit plus dans l’air que splendides ruines,
Entassements confus, amas étincelants
De cuivres et d’airains l’un sur l’autre croulants,
Cuirasses, boucliers, armures dénouées,
Et caparaçons d’or aux croupes des nuées ;
L’éther, cet océan si liquide et si bleu,
Sans rivage et sans fond, sans borne et sans milieu,
Que l’oscillation de toute haleine agite,
Où tout ce qui respire, ou remue, ou gravite,
A sa vague et son flot, à d’autres flots uni,
Où passent à la fois, mêlés dans l’infini,
Air tiède et vents glacés, aubes et crépuscules,
Bises d’hiver, ardeur des chaudes canicules,
Les parfums de la fleur et ceux de l’encensoir,
Les astres scintillant sur la robe du soir,
Et les brumes de gaze, et la douteuse étoile,
Paillette qui se perd dans les plis noirs du voile,
La clameur des soldats qu’enivre le tambour,
Le froissement du nid qui tressaille d’amour,
Les souffles, les échos, les brouillards, les fumées,
Mille choses que l’homme encor n’a pas nommées,
Les flots de la lumière et les ondes du bruit,
Tout ce qu’on voit le jour, tout ce qu’on sent la nuit ;
Eh bien ! nuage, azur, espace, éther, abîmes,
Ce fluide océan, ces régions sublimes
Toutes pleines de feux, de lueurs, de rayons,
Où l’âme emporte l’homme, où tous deux nous fuyons,
Où volent sur nos fronts, selon des lois profondes,
Près de nous les oiseaux et loin de nous les mondes,
Cet ensemble ineffable, immense, universel,
Formidable et charmant, contemple, c’est le ciel !

Oh oui ! la terre est belle et le ciel est superbe ;
Mais quand ton sein palpite et quand ton oeil reluit,
Quand ton pas gracieux court si léger sur l’herbe
Que le bruit d’une lyre est moins doux que son bruit ;

Lorsque ton frais sourire, aurore de ton âme,
Se lève rayonnant sur moi qu’il rajeunit,
Et de ta bouche rose, où naît sa douce flamme,
Monte jusqu’à ton front comme l’aube au zénith ;

Quand, parfois, sans te voir, ta jeune voix m’arrive,
Disant des mots confus qui m’échappent souvent,
Bruit d’une eau qui se perd sous l’ombre de sa rive
Chanson d’oiseau caché qu’on écoute en rêvant ;

Lorsque ma poésie, insultée et proscrite,
Sur ta tête un moment se repose en chemin ;
Quand ma pensée en deuil sous la tienne s’abrite,
Comme un flambeau de nuit sous une blanche main ;

Quand nous nous asseyons tous deux dans la vallée ;
Quand ton âme, soudain apparue en tes yeux,
Contemple avec les pleurs d’une soeur exilée,
Quelque vertu sur terre ou quelque étoile aux cieux ;

Quand brille sous tes cils, comme un feu sous les branches,
Ton beau regard, terni par de longues douleurs ;
Quand sous les maux passés tout à coup tu te penches,
Que tu veux me sourire et qu’il te vient des pleurs ;

Quand mon corps et ma vie à ton souffle résonnent,
Comme un tremblant clavier qui vibre à tout moment ;
Quand tes doigts, se posant sur mes doigts qui frissonnent,
Font chanter dans mon coeur un céleste instrument ;

Lorsque je te contemple, ô mon charme suprême !
Quand ta noble nature, épanouie aux yeux,
Comme l’ardent buisson qui contenait Dieu même,
Ouvre toutes ses fleurs et jette tous ses feux ;

Ce qui sort à la fois de tant de douces choses,
Ce qui de ta beauté s’exhale nuit et jour,
Comme un parfum formé du souffle de cent roses,
C’est bien plus que la terre et le ciel, c’est l’amour !

Été

Je sais, quand le midi leur fait désirer l’ombre,
Entrer à pas muets sous le roc frais et sombre,
D’où parmi le cresson et l’humide gravier
La naïade se fraye un oblique sentier.
Là j’épie à loisir la nymphe blanche et nue
Sur un banc de gazon mollement étendue,
Qui dort, et sur sa main, au murmure des eaux,
Laisse tomber son front couronné de roseaux.

La Mer

Loin des grands rochers noirs que baise la marée,
La mer calme, la mer au murmure endormeur,
Au large, tout là-bas, lente s’est retirée,
Et son sanglot d’amour dans l’air du soir se meurt.

La mer fauve, la mer vierge, la mer sauvage,
Au profond de son lit de nacre inviolé
Redescend, pour dormir, loin, bien loin du rivage,
Sous le seul regard pur du doux ciel étoilé.

La mer aime le ciel : c’est pour mieux lui redire,
À l’écart, en secret, son immense tourment,
Que la fauve amoureuse, au large se retire,
Dans son lit de corail, d’ambre et de diamant.

Et la brise n’apporte à la terre jalouse,
Qu’un souffle chuchoteur, vague, délicieux :
L’âme des océans frémit comme une épouse
Sous le chaste baiser des impassibles cieux.

Mon Livre

Je ne vous offre plus pour toutes mélodies

Que des cris de révolte et des rimes hardies.

Oui ! Mais en m’écoutant si vous alliez pâlir ?

Si, surpris des éclats de ma verve imprudente,

Vous maudissiez la voix énergique et stridente

Qui vous aura fait tressaillir ?

Pourtant, quand je m’élève à des notes pareilles,

Je ne prétends blesser les cœurs ni les oreilles.

Même les plus craintifs n’ont point à s’alarmer ;

L’accent désespéré sans doute ici domine,

Mais je n’ai pas tiré ces sons de ma poitrine

Pour le plaisir de blasphémer.

Comment ? la Liberté déchaîne ses colères ;

Partout, contre l’effort des erreurs séculaires ;

La Vérité combat pour s’ouvrir un chemin ;

Et je ne prendrais pas parti de ce grand drame ?

Quoi ! ce cœur qui bat là, pour être un cœur de femme,

En est-il moins un cœur humain ?

Est-ce ma faute à moi si dans ces jours de fièvre

D’ardentes questions se pressent sur ma lèvre ?

Si votre Dieu surtout m’inspire des soupçons ?

Si la Nature aussi prend des teintes funèbres,

Et si j’ai de mon temps, le long de mes vertèbres,

Senti courir tous les frissons ?

Jouet depuis longtemps des vents et de la houle,

Mon bâtiment fait eau de toutes parts ; il coule.

La foudre seule encore à ses signaux répond.

Le voyant en péril et loin de toute escale,

Au lieu de m’enfermer tremblante à fond de cale,

J’ai voulu monter sur le pont.

À l’écart, mais debout, là, dans leur lit immense

J’ai contemplé le jeu des vagues en démence.

Puis, prévoyant bientôt le naufrage et la mort,

Au risque d’encourir l’anathème ou le blâme,

À deux mains j’ai saisi ce livre de mon âme,

Et l’ai lancé par-dessus bord.

C’est mon trésor unique, amassé page à page.

À le laisser au fond d’une mer sans rivage

Disparaître avec moi je n’ai pu consentir.

En dépit du courant qui l’emporte ou l’entrave,

Qu’il se soutienne donc et surnage en épave

Sur ces flots qui vont m’engloutir !

Le Mousse

Depuis de longs jours, l’ouragan qui gronde

Va nous emportant sur l’Océan noir,

Bien loin de la rive où je vins au monde,

Pour des maux que nul n’eût osé prévoir.

Le mât du vaisseau, que bat la tourmente,

Jette en s’inclinant un douloureux cri.

D’où vient qu’à son tour ce bois se lamente

Comme s’il cachait un cœur tout meurtri ?

Compagnon d’exil, tu pleures peut-être

La colline heureuse où nous sommes nés,

Toi, bel arbre, et moi, pauvre enfant champêtre,

Aux mêmes douleurs tous deux condamnés !

Le Phare

Parmi les noirs brisants où le flot tourbillonne,

Le phare vers la nue élève sa colonne.

Pilier de blocs massifs qu’unit un dur ciment,

Il surgit, solitaire, ainsi qu’un monument.

Des vagues, à ses pieds, la fureur se déchaîne :

On dirait que la mer assiège de sa haine

Cette tour qui, montrant le péril aux vaisseaux,

La frustre d’un butin convoité par ses eaux.

Le soir vient, l’horizon s’efface dans la brume :

Sur la tour, aussitôt, le fanal se rallume ;

Avant même qu’au ciel une étoile ait relui,

Un astre éclaire l’onde,- et cet astre, c’est lui !…

Foyer de vifs rayons dont la lueur éclate,

Il enflamme les airs d’une teinte écarlate ;

Et, sur l’Océan noir son reflet projeté

Semble un chemin de feu par la houle agité.

Averti des écueils dont ce bord se hérisse,

Le navire alors cherche une onde plus propice ;

Il veille à sa manœuvre, et, le long du canal,

Rend grâce en le fuyant au lumineux fanal.

Des nochers en péril ce guide manifeste

A d’autres voyageurs sera pourtant funeste.

Il en est qui par lui sont pris en trahison :

Ceux-là sont les oiseaux bercés à l’horizon,

Ce sont les passagers du vent et de la nue.

La saison froide et triste étant déjà venue,

En colonne, en triangle, ils traversaient les airs,

Cherchant au loin des cieux plus tièdes et plus clairs.

Voilà qu’au bord des flots l’ardent soleil du phare

Brille, et dans leur essor les trouble et les égare.

Eux qui des cieux profonds savent chaque sentier,

Qui firent sans erreur le tour du globe entier,

Pour la première fois suspendus par le doute,

Se laissent détourner de l’infaillible route ;

Ils veulent de plus près, dans l’ombre de la nuit,

Voir l’étrange soleil dont l’éclat les séduit.

Ainsi que dans un champ, par troupes inquiètes,

Descendent au miroir les jeunes alouettes ;

Comme le papillon, si fragile et si beau,

S’abandonne le soir à l’attrait du flambeau,

Ils viennent par essaims ; — ramiers blancs comme neige,

Pluviers, cailles, vanneaux, ils s’approchent du piège ;

Fascinés, éblouis, ils tournent ; je les vois

Autour du haut fanal voler tous à la fois.

En vain contre le charme ils voudraient se débattre ;

Dans le rayonnement de la clarté rougeâtre,

Ils sont pris de vertige… hélas ! Et tour à tour

Se brisent dans leur chute aux pierres de la tour.

Et la mer les saisit de ses promptes écumes ;

Et, flocons dispersés, le vent sème leurs plumes ;

Et le cri douloureux des blessés convulsifs

Se mêle au sourd fracas des flots dans les récifs.

Oiseaux infortunés ! Là-haut, près des nuages,

Vous poursuiviez en paix vos éternels voyages.

Conduits par un instinct si rarement déçu,

Au soleil véritable et d’avance aperçu

Vous alliez confiants : palmiers, claires fontaines,

Doux nids, vous appelaient aux régions lointaines.

Vous ne les verrez pas ; séduits par un faux jour,

Vous ne connaîtrez plus ni le ciel ni l’amour !

Hélas ! Telle est du sort la cruelle ironie :

On entrevoit de loin quelque sphère bénie ;

Plein des rêves sacrés du sage ou de l’amant,

Vers un but radieux on s’envole ardemment,

Et l’on meurt en chemin, et l’on tombe victime

D’un rayon qui vous ment et vous jette à l’abime !

L’étang

Déjà je vois sous ce rivage

La terre jointe avec les cieux,

Faire un chaos délicieux

Et de l’onde et de leur image.

Je vois le grand astre du jour

Rouler, dans ce flottant séjour,

Le char de la lumière ;

Et, sans offenser de ses feux

La fraîcheur coutumière,

Dorer son cristal lumineux.Je vois les tilleuls et les chênes,

Ces géants de cent bras armés,

Ainsi que d’eux-mêmes charmés,

Y mirer leurs têtes hautaines ;

Je vois aussi leurs grands rameaux

Si bien tracer dedans les eaux

Leur mobile peinture,

Qu’on ne sait si l’onde, en tremblant,

Fait trembler leur verdure,

Ou plutôt l’air même et le vent.

La Mer

Concert prodigieux des ondes et des pierres !

Long retentissement des flots sur les galets !

Majesté de la mer débordant de lumières !

Fourmillement profond d’ombres et de reflets !

La mer, suprême tombe, est la source suprême ;

Plongez dans ce soleil, vous trouverez la nuit,

Mais la mort s’y fait vie, et dans cette ombre même

Un monde se recueille et travaille sans bruit.

Là, les plus petits font l’œuvre la plus sublime ;

Unis et patients, ils montent vers le jour,

Et bientôt ce labeur qu’emprisonnait l’abîme

Le firmament joyeux l’embrasse avec amour !

Parfois l’homme ainsi voit surgir quelque île immense,

Puis d’autres s’écrouler dans le gouffre écumant ;

Mais la puissante mer, sans repos, recommence

Les travaux éternels de son enfantement.

La mer, la grande mer est semblable à l’Histoire :

Toutes deux ont leurs nuits sans fond et leurs clartés

Au-dessous des splendeurs des rois et de la gloire,

Les peuples ténébreux forgent leurs libertés.

Et quand des ouragans s’apaise l’harmonie,

L’horizon vaporeux, lassé de se ternir,

Nous montre, dans la mer au firmament unie,

L’Humanité mêlée à Dieu, dans l’avenir.

Le Soir Au Bord De La Mer

Notre vie est semblable à la lampe enfumée,
Aux uns le vent la fait couler soudainement,
Aux autres il l’éteint d’un subit soufflement
Quand elle est seulement à demi allumée,

Aux autres elle luit jusqu’au bout consumée,
Mais, en fin, sa clarté cause son brûlement :
Plus longuement elle art, plus se va consumant,
Et sa faible lueur ressemble à sa fumée.

Même son dernier feu est son dernier coton
Et sa dernière humeur que le trépas glouton
Par divers intervalle ou tôt ou tard consume.

Ainsi naître et mourir aux hommes ce n’est qu’un
Et le flambeau vital qui tout le monde allume,
Ou plus tôt ou plus tard, s’éloigne d’un chacun.

Rythme Des Vagues

J’étais assis devant la mer sur le galet.

Sous un ciel clair, les flots d’un azur violet,

Après s’être gonflés en accourant du large,

Comme un homme accablé d’un fardeau s’en décharge,

Se brisaient devant moi, rythmés et successifs.

J’observais ces paquets de mer lourds et massifs

Qui marquaient d’un hourrah leurs chutes régulières

Et puis se retiraient en râlant sur les pierres.

Et ce bruit m’enivrait ; et, pour écouter mieux,

Je me voilai la face et je fermai les yeux.

Alors, en entendant les lames sur la grève

Bouillonner et courir, et toujours, et sans trêve

S’écrouler en faisant ce fracas cadencé,

Moi, l’humble observateur du rythme, j’ai pensé

Qu’il doit être, en effet une chose sacrée,

Puisque Celui qui sait, qui commande et qui crée,

N’a tiré du néant ces moyens musicaux,

Ces falaises aux rocs creusés pour les échos,

Ces sonores cailloux, ces stridents coquillages,

Incessamment heurtés et roulés sur les plages

Par la vague, pendant tant de milliers d’hivers.

Que pour que l’Océan nous récitât des vers.

Aux Bains De Mer

Sur la plage élégante au sable de velours

Que frappent, réguliers et calmes, les flots lourds,

Tels que des vers pompeux aux nobles hémistiches,

Les enfants des baigneurs oisifs, les enfants riches,

Qui viennent des hôtels voisins et des chalets,

La jaquette troussée au-dessus des mollets,

Courent, les pieds dans l’eau, jouant avec la lame.

Le rire dans les yeux et le bonheur dans l’âme,

Sains et superbes sous leurs habits étoffés

Et d’un mignon chapeau de matelot coiffés,

Ces beaux enfants gâtés, ainsi qu’on les appelle,

Creusent gaîment, avec une petite pelle,

Dans le fin sable d’or des canaux et des trous ;

Et ce même Océan, qui peut dans son courroux

Broyer sur les récifs les grands steamers de cuivre

Laisse, indulgent aïeul, son flot docile suivre

Le chemin que lui trace un caprice d’enfant.

Ils sont là, l’œil ravi, les cheveux blonds au vent,

Non loin d’une maman brodant sous son ombrelle,

Et trouvent, à coup sûr, chose bien naturelle,

Que la mer soit si bonne et les amuse ainsi.

– Soudain, d’autres enfants, pieds nus comme ceux-ci,

Et laissant monter l’eau sur leurs jambes bien faites,

Des moussaillons du port, des pêcheurs de crevettes,

Passent, le cou tendu sous le poids des paniers.

Ce sont les fils des gens du peuple, les derniers

Des pauvres, et le sort leur fit rude la vie.

Mais ils vont, sérieux, sans un regard d’envie

Pour ces jolis babys et les plaisirs qu’ils ont.

Comme de courageux petits marins qu’ils sont,

Ils aiment leur métier pénible et salutaire

Et ne jalousent point les heureux de la terre ;

Car ils savent combien maternelle est la mer

Et que pour eux aussi souffle le vent amer

Qui rend robuste et belle, en lui baisant la joue,

L’enfance qui travaille et l’enfance qui joue.

Le Navire

Metz moy au bord d’ou le soleil se léve,
Ou pres de l’onde ou sa flamme s’esteint,
Metz moy aux lieux que son rayon n’ateint,
Ou sur le sable ou sa torche est trop gréve.

Metz moy en joye ou douleur longue ou breve,
Liberté franche, ou servage contreint,
Mets moy au large, ou en prison retreint.
En asseurance ou doute, guerre ou trêve.

Metz moy aux piedz ou bien sur les sometz
Des plus hautz montz, Ô Meline, et me metz
En ombre triste, ou en gaye lumiere,

Metz moy au ciel, dessous terre metz moy,
Je seray mesme, et ma derniere foy
Sera sans fin egalle a ma premiere.

Le Port

Un port est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie. L’ampleur du ciel, l’architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser. Les formes élancées des navires, au gréement compliqué, auxquels la houle imprime des oscillations harmonieuses, servent à entretenir dans l’âme le goût du rythme et de la beauté. Et puis, surtout, il y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n’a plus ni curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s’enrichir.

Marine

À L. G. de Bellée.

Au fond d’un lointain souvenir,
Je revois, comme dans un rêve,
Entre deux rocs, sur une grève,
Une langue de mer bleuir.

Ce pauvre coin de paysage
Vu de très loin apparaît mieux,
Et je n’ai qu’à fermer les yeux
Pour éclairer la chère image.

Dans mon cœur les rochers sont peints
Tout verdis de criste marine,
Et je m’imprègne de résine
Sous le vent musical des pins.

L’œillet sauvage, fleur du sable,
Exhale son parfum poivré,
Et je me sens comme enivré
D’une ivresse indéfinissable.

De longs groupes de saules verts,
À l’éveil des brises salées,
Mêlent aux dunes éboulées
Leurs feuillages, blancs à l’envers.

Je revois comme dans un rêve,
Au fond d’un lointain souvenir,
Une langue de mer bleuir
Entre deux rocs, sur une grève.